Libye : le mépris et la mauvaise foi

Par Mis en ligne le 19 mai 2011

La guerre de Libye n’est pas la guerre d’Espagne. Et les insur­gés, barbus et armés de mitrailleurs, de lance-roquettes et de mor­tiers montés sur pick-up, ne sont pas des idéa­listes rêvant de Liberté et de Démocratie. Ces concepts, qu’ils invoquent devant les camé­ras de télé­vi­sion, ne les inté­ressent que dans la mesure où ils peuvent porter à l’instauration d’un Etat théo­cra­tique fondé sur la charia. Quant à la réso­lu­tion 1973, elle n’est qu’une hypo­cri­sie occi­den­tale de plus. Prétendument votée pour pro­té­ger les civils, elle sert en fait les inté­rêts des ex-puis­sances colo­niales qui uti­lisent l’OTAN pour dicter leurs volon­tés au peuple libyen par la ter­reur des « frappes aériennes » et essayer de chas­ser Kadhafi dans le but de le rem­pla­cer par des gou­ver­nants fan­toches à leur ser­vice. Le loup, dit un adage ita­lien, perd le poil mais pas le vice. Ainsi, le colo­nia­lisme : s’il est mort dans la lettre, il ne l’est point dans l’esprit…

Nicolas Sarkozy, Président de la répu­blique fran­çaise, vient de nous le rap­pe­ler en opé­rant une fière et glo­rieuse démons­tra­tion au moyen d’une inter­ven­tion armée en Libye, pays dont le sous-sol sus­cite des convoi­tises insoup­çon­nées du fait qu’il est riche des plus impor­tants gise­ments de pétrole du conti­nent afri­cain. Faisant mine d’avoir perdu le train du « Printemps arabe » dont il s’apprêtait en vérité à com­pro­mettre le départ en armant Ben Ali, il a fini par faire un plon­geon dans les pro­fon­deurs de l’histoire et s’est mis à rouler à l’heure des Raymond Poincaré, Lloyd George et autres Balfour, à l’époque où les franco-bri­tan­niques tra­maient et concoc­taient les accords « Sikes-Picot » au moyen des­quels ils allaient se par­ta­ger les dépouilles de l’empire otto­man, autre­ment dit le monde arabe, en réduire les habi­tants à leur puis­sance et les condam­ner à vivre à genoux ou à mourir. Et, éclairé par un Bernard Henri Lévy, qui s’est mis quant à lui à jouer les Lawrence d’Arabie pour le compte du sio­nisme et d’Israël, a-t-il aus­si­tôt décidé d’ourdir avec David Cameron, Premier ministre bri­tan­nique, un plan fumeux pour jus­ti­fier la guerre dans laquelle il allait jeter la France, sans état d’âme vu qu’il en rêvait depuis le temps où Jacques Chirac avait refusé de s’associer à George Bush et Tony Blair et d’envoyer des sol­dats fran­çais mourir pour une mau­vaise cause en Irak.

Certes, le des­sein clai­ronné serait des plus nobles et des plus louables : Qui en effet trou­ve­rait à dire ou à redire contre la défense des oppri­més ? Cependant, à moins d’être contraint de se défendre, le recours à la guerre est tou­jours le pire des choix pour conclure une contro­verse ; ceci d’une part. Il est par ailleurs le moyen moins appro­prié pour tenter de résoudre une ques­tion huma­ni­taire. Et donc, en l’occurrence, honni soit qui voile d’un pré­tendu huma­nisme les réelles inten­tions qui l’y poussent … Car, il faut bien le dire et le clamer haut et fort : libé­rer les Libyensde Kadhafi n’est ici aussi qu’un pré­texte saisi dans le but de remon­ter la pente vers une réélec­tion pré­si­den­tielle, irré­mé­dia­ble­ment com­pro­mise, en ten­tant de donner l’illusion aux Français que l’on s’engageait dans un combat pour la liberté afin de« res­ti­tuer à la France sa place et son rôle de grande puis­sance »… De plus, « offrir la démo­cra­tie » au peuple de Libye en le fai­sant som­brer dans l’apocalypse à coups de mis­siles et de bombes en ura­nium appau­vri (chirurgicaux…de bonne mémoire ! ) ne relève-t-il pas de la plus hor­rible et la plus mons­trueuses des hypo­cri­sies ? Le chaos dans lequel a été pré­ci­pité l’Irak n’est-il pas le plus brû­lant des pré­cé­dents – que les Irakiens vivent cruel­le­ment au quo­ti­dien dans leur chair et dans leur âme – pour démen­tir ces bonnes inten­tions char­riées par un fleuve de men­songes ignobles sans cesse démen­tis par de fla­grantes inco­hé­rences ? Car il faut le dire, le répé­ter et le hurler : dans l’esprit des preux che­va­liers de la liberté de l’Occident, qui se sont encore une fois dres­sés comme un seul homme der­rière Sarkozy et Cameron, du même mou­ve­ment qui les avaient pous­sés der­rière Bush et Blair, la peau des insur­gés de Benghazi ne vaut pas plus que celle d’un chien mort : elle ne vaut que par ce qu’elle leur offre l’occasion de donner de la voix pour affer­mir leur désir de supré­ma­tie et de domi­na­tion. Car il ne faut pas s’y trom­per : en Occident le racisme anti-arabe n’est ni mort ni enterré. Et, nom­breux sont les che­va­liers de la liberté qui ne cessent de four­bir leurs armes pour aller « casser du bou­gnoule » et se liguent pour la croi­sade à la pre­mière occa­sion. Il suffit d’entendre les dis­cours har­gneux qu’ils déversent sur les pla­teaux de télé­vi­sion où l’ignorance, la superbe et le mépris riva­lisent pour accou­cher de l’infamie et de l’amalgame et faire triom­pher la dia­bo­li­sa­tion et la dés­in­for­ma­tion dans le but de mas­quer l’injustice en action. Car a-t-on jamais vu ces preux che­va­liers de la liberté verser une larme ou élever quelque parole de contri­tion sur les cen­taines de mil­liers d’Irakiens mas­sa­crés par les Bush et leurs aco­lytes, ou les mil­liers de Palestiniens exter­mi­nés par Israël dans le silence per­ni­cieux et fata­le­ment com­plice de l’Occident ?

L’instrumentalisation et la mani­pu­la­tion sont fla­grantes et claires : Nul de ces preux che­va­liers de la liberté n’est allé regar­der de plus près, et en tout cas sans les prismes de la mau­vaise foi, ce qui se passe en Libye. Certes, les Libyens ont eux aussi été pris dans le vent de la contes­ta­tion arabe qui souf­flait à leurs fron­tières et qui a chassé de Tunis et du Caire les deux tyrans qui étaient soli­de­ment assis sur leurs trônes depuis trente ans sans avoir répondu à la moindre aspi­ra­tion de popu­la­tions frap­pées par un méchant destin. Cependant, le vent qui s’est levé sur la Libye n’avait pas un souffle de misère, car la Libye est depuis les années 1970 une des cin­quante nations les plus riches du globe, avec les PIB et IDH plus élevés d’Afrique. Et, faut-il le rap­pe­ler, les Libyens ont aban­donné depuis 40 ans les tra­vaux et les emplois plus pénibles et moins bien rému­né­rés aux immi­grés pro­ve­nant d’autres pays arabes, de l’Afrique sub-saha­rienne ou du Bangladesh… Aussi, contrai­re­ment à ce qui s’est passé chez ses deux voi­sins, en Libye, après une rapide pro­testa aux ori­gines dif­fé­rentes de celle qui a balayé la Tunisie puis l’É gypte, sur les places de Tripoli et d’autres villes se sont ras­sem­blés en masse des dizaines de mil­liers Libyens de tous âges et des deux sexes pour mani­fes­ter en faveur du « Guide », lui expri­mer leur amour en arbo­rant ses por­traits, agi­tant le dra­peau vert de la Jamahiriya et scan­dant leur soli­da­rité. C’est en Cyrénaïque et prin­ci­pa­le­ment à Benghazi que les mani­fes­ta­tions déclen­chées le 13 février, soit une semaine avant Tripoli, ont tourné aux émeutes armées et à la gué­rilla urbaine. Du coup, la Libye semble s’être trou­vée bru­ta­le­ment coupée en deux par des bandes hété­ro­clites com­po­sées exclu­si­ve­ment d’hommes, dont de nom­breux barbus, hur­lant leur haine de Kadhafi devant les camé­ras de télé­vi­sion, invo­quant Allah, bran­dis­sant comme sym­bole de la liberté le dra­peau de l’ère monar­chique et des armes de guerre volées dans les arse­naux… Ces drôles de révo­lu­tion­naires, appa­rem­ment surgis du néant, sont en fait pour la plu­part d’anciens oppo­sants qui atten­daient leur heure et le moment pro­pice pour relan­cer la révolte isla­mique déclen­chée dans les années 1990 et que Kadhafi avait mâtée après avoir échappé à leur ten­ta­tive d’assassinat. En fait il s’agit de sala­fistes, qui se sont affi­liés entre-temps à l’AQMI, et qui appar­te­naient à dif­fé­rents groupes tels que les Partisans d’Allah ou le Mouvement isla­mique des Martyrs aux­quels s’étaient joints des mili­taires insou­mis. Beaucoup étaient allés se battre dans les rangs des tali­bans en Afghanistan ou en Irak.

Que des jeunes Libyens épris de démo­cra­tie et de liberté les aient ral­liés n’est qu’une de ces aber­ra­tions de l’histoire, une de ces alliances contre-nature qui poussent vers le même bord et dans le même effort tous les enne­mis d’un même tyran. Aussi, est-il impor­tant de noter que dans leurs prêches les imams qui encadrent ces révol­tés en dic­tant leur conscience n’ont cesse de leur rap­pe­ler que « tout com­pro­mis avec les oppo­sants laïcs est impos­sible » et que « les idéaux démo­cra­tiques ne peuvent cor­res­pondre à la société libyenne ». Quant aux réelles moti­va­tions ayant poussé à la dis­si­dence le ministre de la jus­tice Mustapha Mohamad Abdeljalil, quelques fonc­tion­naires et des diplo­mates, qui ont pro­fité de cette révolte pour tenter de consti­tuer un autre gou­ver­ne­ment, nul de ceux qui en Occident leur ont accordé crédit n’a cru néces­saire de les éta­blir au préa­lable, même si aucun autre pays, en dehors de la France, n’est allé jusqu’à recon­naître leur Conseil natio­nal de tran­si­tion comme seul repré­sen­tant du peuple libyen, ainsi que l’a fait de façon pré­ci­pi­tée et incon­grue Nicolas Sarkozy. Pas plus que n’a été véri­fiée ni prou­vée la légi­ti­mité de ces per­son­nages qui n’ont cepen­dant pas convaincu nombre de ministres des Affaires étran­gères euro­péens, sus­ci­tant les réserves de quelques uns et le refus caté­go­rique du chef de la diplo­ma­tie alle­mande, Guido Westerwelle, d’avaliser une rébel­lion dont les fau­teurs sont des hors-la-loi au regard du droit inter­na­tio­nal, comme a tenu à l’indiquer son homo­logue russe, Sergueï Lavrov. C’est tout juste si quelque voix s’est élevée en Italie pour dire « Nous ne savons pas qui sont ces insur­gés que nous enten­dons aider ». Malheureusement, les preux che­va­liers de la liberté occi­den­taux n’ont pas adopté ce mini­mum de pru­dence, qu’aurait dû leur dicter un mini­mum de bon sens. Tant et si bien, que forts d’une réso­lu­tion extor­quée au Conseil de sécu­rité de l’ONU au moyen d’un « mas­sacre des inno­cents à Benghazi », aussi sinistre et angois­sant que l’avait été la « toxine botu­lique ira­kienne », par un Alain Juppé aussi vaillant, aussi valeu­reux et théâ­tral dans le verbe et dans le geste que l’avait été un Colin Powell bran­dis­sant la fiole du danger fatal, ils ont volé au secours de rebelles, dont il leur a suffi d’entendre les cris de haine à l’endroit de Kadhafi pour les sanc­ti­fier, les auréo­ler et les parer de la toge de héros de la démo­cra­tie !… Eux prient Allah en masse afin qu’il dur­cisse les cœurs de Sarkozy, Cameron et Obama et leur fasse abattre sur la Libye un déluge de fer et de feu afin de pul­vé­ri­ser Kadhafi, son armée et les mil­lions de Libyens qui le sou­tiennent. Ainsi ils se ver­raient livrer une Libye trans­for­mée en champs de ruines pro­pice dans la rue arabe à un regain de haine anti-occi­den­tale… Car les masses arabes ne sont pas dupes : On aura beau tenter de les abuser en invi­tant un quar­te­ron d’Arabes de ser­vice à Londres pour pré­sen­ter leurs faciès comme l’aval le plus évident et le plus concret de la Ligue arabe, elles voient bien se renou­ve­ler le scé­na­rio ira­kien et com­prennent que les preux che­va­liers de la liberté occi­den­taux dési­rent tout sim­ple­ment chas­ser le « Guide » pour le rem­pla­cer par une potiche de façon à placer son pays et ses immenses gise­ments de pétrole sous tutelle. Et, le pré­cé­dent ira­kien tou­jours pré­sent à l’esprit, elles sont fata­le­ment pous­sées à croire qu’avec le « droit d’ingérence » et la« guerre huma­ni­taire » le colo­nia­lisme a trouvé une nou­velle voie… sans rien perdre en per­fi­die. Bien au contraire !

Mokhtar SAKHRI

Journaliste – écri­vain – Auteur de dif­fé­rents ouvrages, dont Les démons de la foi ( essai – Dualpha 2007) ; La mort en récom­pense (roman – L’Harmattan 2006) ; L’injustice et la tra­hi­son – Israël, les Arabes et la Palestine – ( essai – Dualpha 2008).

Les commentaires sont fermés.