Libéralisme, mondialisation, alternative

Mis en ligne le 01 mars 2010

À noter : ce texte est extrait du livre de Pierre Cours-Salies, Jean Lojkine et Michel Vakaloulis, Les nou­velles luttes de classe, paru­tion en mai 2006 aux édi­tions PUF.


L’esprit de la tech­nique moderne, pourvu qu’on lui donne la pos­si­bi­lité paci­fique de s’épanouir, est celui d’une dis­po­ni­bi­lité plus grande de l’homme dans la nature et dans la société.

Pierre Naville


par Pierre Cours-Salies

Depuis quelques années, nous vivons, en France mais aussi dans d’autres pays d’Europe, une situa­tion para­doxale : un refus réel des poli­tiques de ges­tion capi­ta­liste, libé­rales de droite ou sociales-libé­rales, ne se tra­duit pas par une conscience col­lec­tive qui trace un hori­zon. Une série de ques­tions demeurent étran­ge­ment absentes : celles qui feraient réflé­chir publi­que­ment aux objec­tifs d’une trans­for­ma­tion sociale qui rem­place, voire vise à cor­ri­ger for­te­ment le sys­tème. Une dis­cré­tion abso­lue semble de mise à propos d’un affron­te­ment ainsi à l’ordre du jour, qu’on le juge néces­saire, utile, inévi­table ; alors que des com­bats par­tiels et des défaites suc­ces­sives peuvent pré­pa­rer un retour­ne­ment…

Cependant, le rejet des poli­tiques se récla­mant du libé­ra­lisme ne se dément pas : dans le sou­tien aux grèves par plus de 70% de la popu­la­tion, quasi sans excep­tion, depuis décembre 1995 jusqu’au res­sort du « Non » au réfé­ren­dum du 29 mai 2005 sur le Traité consti­tu­tion­nel euro­péen. Comment com­prendre cet écart entre la mas­si­vité d’un refus par­tagé et le mor­cel­le­ment, la jux­ta­po­si­tion des luttes sociales ? Pour vraie qu’elle soit, au moins par­tiel­le­ment, la méfiance à l’égard de toutes les orga­ni­sa­tions poli­tiques reste une pseudo « expli­ca­tion ». Elle passe sans doute à côté de l’essentiel : une unité autour de buts com­muns fait défaut et la dis­cus­sion a du mal à se nouer sur ce plan-là. Comment mieux com­prendre cette réa­lité, qui dure main­te­nant depuis une dizaine d’années ? Approfondissement à la lumière d’une relec­ture de Marx, cette contri­bu­tion pro­longe et réexa­mine quelques écrits anté­rieurs (Cours-Salies, 1995, 1998, 1999, 2002, 2003b), et soumet à la dis­cus­sion quatre pro­po­si­tions encore intem­pes­tives.

Une domi­na­tion de classe, grâce à une remise en cause pro­fonde des garan­ties sociales des années soixante et soixante-dix a rendu opaques les pos­si­bi­li­tés de lutter pour des objec­tifs com­muns. Cela s’imbrique à une masse de trans­for­ma­tions inter­na­tio­nales et éta­tiques qu’on a tort de réduire au label « libé­ra­lisme ». Nous esquis­se­rons donc com­ment lier les exi­gences d’une démo­cra­tie renou­ve­lée avec les ques­tions sociales, volon­tai­re­ment à la lumière d’apports dus à la relec­ture de Marx. Nous ter­mi­ne­rons ainsi en syn­thé­ti­sant quelques pers­pec­tives tant du point de vue du monde mul­ti­po­laire que sous l’angle du rap­port au tra­vail sala­rié..

Hiérarchisation et naturalisations, contreforts de la domination

Dès qu’elle appa­raît, la reprise des luttes de masse tend à dis­pa­raître à nou­veau : sépa­rées les unes des autres, elles deviennent un simple pré­texte à com­men­taires mora­li­sant, faus­se­ment socio­lo­giques : nombre d’auteurs confondent la cri­tique des faux sem­blants du capi­ta­lisme, pour laquelle un océan d’interprétations demeure ouvert, avec l’analyse des condi­tions de l’accumulation du capi­tal. Cette contra­dic­tion, cepen­dant demeure plus déci­sive que d’autres, elle qui fait tenir à leur place, sans dévia­tions impor­tantes et rela­ti­ve­ment pro­duc­tifs, la plus grande masse des sala­rié-e-s ? La valeur de chacun-e, fina­le­ment, tient par le pro­ces­sus que Marx appe­lait le « féti­chisme », phé­no­mène cen­tral de l’autoperpétuation du capi­ta­lisme dans sa repro­duc­tion, ses trans­for­ma­tions, sa conti­nuité et ses évo­lu­tions (Vincent, 1973, Tombazos, 1994) .

Un tra­vail récent, Le bas de l’échelle, nous four­nit un ensemble d’observations pour com­prendre ce pro­ces­sus [1]. Une dou­zaine d’études de ter­rain, accom­pa­gnées de quatre textes de syn­thèse pro­pose un schéma de divi­sions tout autant qu’un pos­sible prin­cipe d’unité.

Afin de com­prendre des situa­tions par­ti­cu­lières, nous devions les situer par réfé­rence à quelque « confi­gu­ra­tion », en repre­nant une expres­sion de Norbert Elias (Elias, 1991). Avec ce souci élé­men­taire, l’ouvrage met en évi­dence com­ment des dis­po­si­tifs éco­no­miques ou juri­diques, des règle­ments de la pro­tec­tion sociale ou des poli­tiques de l’emploi, ou bien des évo­lu­tions rapides de cer­taines pro­fes­sions, fina­le­ment, tendent à se com­plé­ter, se com­bi­ner. Cela crée une sorte de patch­work, où presque chaque étude aurait pu être trai­tée pour sa spé­ci­fi­cité ; mais le tableau d’ensemble fait res­sor­tir com­ment les uns et les autres se sta­bi­lisent, faute de mieux, du fait des poten­tia­li­tés qui leur sont lais­sées.

Au-delà des effets de proxi­mité, comme des dif­fé­ren­cia­tions « légi­ti­mées » par des réfé­rences à l’ordre du « natu­rel », les indi­vi­dus socia­le­ment pauvres dont ces études rendent par­tiel­le­ment compte finissent par former une masse énorme ; et celle-ci pèse dans la conscience de toute la société. Par lui-même, sans que cela ait été le but d’origine, le choix de rap­pro­cher ces études met en évi­dence com­ment la sta­bi­li­sa­tion de très nom­breuses per­sonnes, dans diverses situa­tions pré­ca­ri­sées, pousse tout un chacun à s’accrocher à ce qu’il tient. Sous forme directe ou par sa déné­ga­tion contrainte, le rap­port au tra­vail est co-exten­sible à d’autres rap­ports sociaux de domi­na­tion, que chacun res­sent dans son corps et son his­toire. Et le « bas de l’échelle » joue évi­dem­ment un rôle pour sta­bi­li­ser ce qui, au-dessus, pour­rait avoir plus de sou­plesse, de mobi­lité cri­tique et de reven­di­ca­tions fortes.

Chacun est ren­voyé par la société à sa pos­si­bi­lité indi­vi­duelle de « réus­sir sa vie », comme s’il s’agissait d’une qua­lité per­son­nelle avant tout. Cette illu­sion tend à faire oublier les condi­tions très dures à de telles réus­sites (Soulet, 2005, Appay, 2005), les obs­tacles ren­con­trés, et ren­voie les occa­sions d’échecs à des hasards d’ordre per­son­nel ; cette dis­so­cia­tion des élé­ments d’une ana­lyse sociale cri­tique joue un rôle très puis­sant dans la natu­ra­li­sa­tion. Chacune et chacun, ren­voyé à son destin, n’auraient qu’à s’en « prendre à lui » (ou à elle) de son absence de volonté ou de son inca­pa­cité à saisir des « chances qui pour­tant pas­saient près ».

Le rap­port au tra­vail stable joue ainsi un rôle déci­sif pour cha­cune et chacun ; il des­sine l’horizon pour les jeunes encore sco­la­ri­sés et pèse ainsi sur leurs parents et leurs familles, à la fois par leur propre situa­tion et par celle espé­rée ou crainte pour leurs enfants. De nom­breuses études au sujet de l’insécurité sociale en témoignent. Sur la sou­mis­sion dans une rela­tion « mobi­li­sée » avec l’encadrement qui semble per­mettre « une recon­nais­sance réci­proque » (Dubar, 2000, p.213), comme sur les pas­sages entre la for­ma­tion et les emplois (Tanguy, 1986 ; Vergne, 2000).

Faute de tra­vail sala­rié stable, la société rend néces­saire de « s’accrocher » au plus près d’une rela­tion sala­riale qui com­porte bien plus que la rétri­bu­tion immé­diate de la force de tra­vail, sa péren­ni­sa­tion dans un réseau de droits à consom­mer, mais aussi de droits humains que la phase de ges­tion key­né­sienne avaient fait per­ce­voir comme des normes de la sécu­rité démo­cra­tique (Elias, 1991b ; Friot, 1998).

Afin de prendre la mesure de telles dif­fé­ren­cia­tions, il nous fal­lait pro­po­ser une ana­lyse qui rende compte des deux faces : une réa­lité seg­men­tée et hié­rar­chi­sée, ainsi que sa rela­tive légi­ti­ma­tion dans la vie quo­ti­dienne. Par la situa­tion d’ensemble, jus­te­ment, dont l’absence d’un débat poli­tique sur une autre forme de rap­ports sociaux est indis­so­ciable (Vakaloulis, Vincent, Zarka, 2003). Faute d’une mise en pers­pec­tive com­mune, on est « jeune », femme plus ou moins âgée, plus ou moins marqué-e-s de carac­té­ris­tiques qui avivent la xéno­pho­bie et même le racisme.

On le com­prend, « le bas de l’échelle » joue un rôle d’allégorie. Si on l’interprète de façon res­tric­tive, si on s’accroche au seul repère d’une situa­tion par­ti­cu­lière, on a fort peu de chance de trou­ver le prin­cipe de cri­tique de ces rap­ports sociaux. Toutefois, per­mettre que se ras­semblent des mil­lions d’individus, accro­chés en un point tout au long de la hié­rar­chie sociale, exige de mettre au jour un prin­cipe plus fort que les cri­tiques ponc­tuelles de la misère du monde et de la méta­mor­phose de la ques­tion sociale.

Certes les dif­fé­rences entre les groupes de sala­riés, ou d’individus subal­ternes dans le sys­tème social, peuvent ne plus appa­raître comme des prin­cipes de hié­rar­chi­sa­tion natu­relle, propres à un groupe d’âge, à un sexe, etc., mais comme diverses expé­riences propres, si elles sont l’occasion d’une action col­lec­tive ample, à chan­ger le mode de vie : une voie peut s’ouvrir et auto­ri­ser bien des mou­ve­ments col­lec­tifs. Cela implique, pour ne pas se payer de mots, l’existence d’une dimen­sion conflic­tuelle déci­sive dans le sys­tème social, deve­nant pour toutes et tous un repère pour le quo­ti­dien et l’horizon, autre­ment dit un conflit de classe, concept qui appelle à être retra­vaillé, puisqu’il se doit d’intégrer, dans un pos­sible dépas­se­ment, l’ensemble des carac­té­ris­tiques des situa­tions actuelles. Des pro­tes­ta­tions quant aux situa­tions jusqu’au but de chan­ger la société, une nou­velle unité doit se construire. De la diver­sité à la com­pré­hen­sion d’un sys­tème de classe, un pas­sage qui ne va pas de soi.

Celui-ci com­porte des élé­ments liés, que nous pou­vons sim­ple­ment résu­mer ici et notam­ment l’un des plus dif­fi­ciles, sans doute, le rap­port à une pério­di­sa­tion his­to­rique. D’où vient, en effet, le creu­se­ment de cette hété­ro­gé­néité ? Nous pro­po­sons, en esquisse, une pério­di­sa­tion dans la seconde moitié du XXe siècle. Et il nous faut invi­ter à la relec­ture de tra­vaux de Pierre Naville au tour­nant des années soixante (Naville, 1963), au début de ce qu’on nomme actuel­le­ment la « révo­lu­tion infor­ma­tion­nelle ».

Ses ana­lyses ont, entre-temps, fait leur preuve et conservent en grande partie, encore aujourd’hui, une puis­sance heu­ris­tique déci­sive. Pierre Naville mon­trait une réa­lité fon­da­men­tale, nou­veauté à la fin des années cin­quante : les capa­ci­tés de l’automatisation se mani­fes­tant dans l’industrie, dont il sou­li­gnait les enjeux tout en for­mu­lant des pro­po­si­tions pra­tiques. Ces ten­dances sont alors étu­diées tant par Madeleine Guilbert (1966) que par Georges Friedmann ou Pierre Naville (Alaluf, 1986 ; Rolle, 1988 ; Tripier, 1991). Sans déve­lop­per ici un débat déci­sif de la socio­lo­gie du tra­vail, nous savons que le pre­mier espé­rait beau­coup que le tra­vail par­cel­laire et abru­tis­sant pour­rait être rendu dif­fé­rent et moins alié­nant grâce à des machines plus intel­li­gentes et la dis­pa­ri­tion de mul­tiples tâches répé­ti­tives assu­mées à l’avenir par des moyens autres que les gestes méca­niques impo­sés à des êtres humains. À dis­tance cri­tique de l’optimisme de Georges Friedmann, Pierre Naville mon­trait que, certes, deux voies s’ouvrent pour l’organisation du tra­vail, avec de telles inno­va­tions.

La plus posi­tive : la pos­si­bi­lité de réduire la place du tra­vail contraint et donc le rôle du rap­port sala­rial capi­ta­liste, grâce aux gains de pro­duc­ti­vité [2]. Permettant une suc­ces­sion des indi­vi­dus sur des postes de tra­vail plus ano­nymes, dépas­sant par-là même beau­coup des idio­tismes de métiers qui enferment les indi­vi­dus dans des savoir-faire par­ti­cu­liers et trop exclu­sifs, cela rend pos­sible une plus forte impli­ca­tion col­lec­tive dans l’organisation d’ensemble d’un tra­vail qui lais­se­rait plus de temps libre. Il appelle de ses vœux un dépas­se­ment du tay­lo­risme et de la chaîne for­diste, mais se refuse à poser ces ques­tions d’une nou­velle orga­ni­sa­tion du tra­vail sans une ana­lyse des rap­ports sociaux consti­tu­tifs de la place et du rôle des sala­riés : « Les tech­niques nou­velles, en dépit des pes­si­mistes, sont une conquête de la liberté […] elles annoncent un rema­nie­ment inces­sant des condi­tions sociales où s’exerce cette maî­trise » (Naville, 1963, p.45). Il indique com­ment « les rela­tions entre sexes y puisent l’occasion de trou­ver des formes nou­velles » (idem. p.251).

Insistant sur les poten­tia­li­tés, il met­tait au jour les contra­dic­tions essen­tielles. En termes de ges­tion, le salaire devient un capi­tal variable de valeur rela­tive bien moindre : « l’entreprise hau­te­ment auto­ma­ti­sée serait celle où le coût en tra­vail humain tombe le plus bas » ( ibid. , p.175). En effet, même si la rému­né­ra­tion de quelques per­sonnes est plus élevée que dans des situa­tions dif­fé­rentes, il en faut très peu pour pro­duire une grande « valeur ajou­tée », du fait de l’investissement en machine qui permet une grande « plus-value rela­tive ». Par ailleurs, « l’univers des com­mu­ni­ca­tions domi­nera celui des pro­duc­tions comme une société domi­nant la société » ( ibid. , p.231) et les entre­prises ne seront plus une série d’unités indé­pen­dantes. Last but not least, les faits montrent que « l’homme de l’automation » est rare : « les hommes et les femmes qui subissent l’emprise directe ou indi­recte de l’automation sont à 80% dans des fonc­tions non qua­li­fiées » ( ibid. , p.28). Il sou­li­gnait ainsi que le rap­port au tra­vail ne pou­vait pas se com­prendre sans un effort pour res­ti­tuer com­ment les sala­riés deviennent ce qu’ils sont avant d’entrer dans leur ate­lier, bureau, lieu de tra­vail. La subor­di­na­tion réelle à la logique capi­ta­liste, évi­dem­ment, ne com­mence pas dans le cadre du poste de tra­vail. De même, sa dimi­nu­tion, voire sa rela­tive mise à dis­tance dans un cadre socia­lisé et auto­géré, n’est pos­sible que par une trans­for­ma­tion plu­ri­di­men­sion­nelle des rela­tions sociales (Naville, 1963 ; Lefebvre, 1968).

A contra­rio, s’est réa­li­sée, pour beau­coup sous nos yeux, l’autre hypo­thèse de Pierre Naville (Cours-Salies, 1999) : le déve­lop­pe­ment d’une mino­rité de postes de tra­vail qua­li­fiés, inté­res­sants, recon­nus socia­le­ment, et pour tous les autres, notam­ment la plus grande part des femmes (Guilbert, 1966), des tâches inter­chan­geables, un « tra­vail sans qua­lité » (Sennett, 2000).

Pour la plu­part, les moyens qui pou­vaient servir à la dimi­nu­tion de la domi­na­tion capi­ta­liste ont été accu­mu­lés, depuis la « recons­truc­tion » de l’après-guerre, entre les mains des couches diri­geantes. D’où un grand mécon­ten­te­ment, pas seule­ment sur le plan des niveaux de consom­ma­tion mais sur le plan de l’organisation sociale. Cela s’est tra­duit, dans plu­sieurs pays d’Europe, par la série d’explosions sociales et poli­tiques de la fin des années soixante (Spitaels, 1971 ; Cours-Salies, 1988). Mais, trente ans plus tard, il faut bien consta­ter que la classe diri­geante a réor­ga­nisé la situa­tion et le sys­tème d’options poli­tiques et sociales à sa façon : ato­mi­sa­tions, seg­men­ta­tions, chô­mage de masse et hié­rar­chi­sa­tion impor­tante des entre­prises, des sta­tuts, et des qua­li­fi­ca­tions recon­nues (Alaluf, 1986 ; Stroobants, 1993a). Elle a créé main­te­nant les condi­tions d’une plus grande insé­cu­rité pour les sala­riés et veut refondre à son goût le Code du tra­vail comme la Protection sociale.

Les com­bats non menés ou perdus au tour­nant des années soixante pèsent plus lour­de­ment qu’on ne le pense dans la façon dont nous per­ce­vons la réa­lité, le « pos­sible », si for­te­ment marqué par une rési­gna­tion, et les aspi­ra­tions comme les reven­di­ca­tions frap­pées du sceau de « non réa­listes ».

Nous reve­nons ainsi plus armés afin de ne pas rester enfer­més dans les tra­vers des « enquêtes de ter­rain » qui trop sou­vent acceptent une limi­ta­tion muti­lante, par­fois cau­tion du sys­tème. Situations de souf­france, reven­di­ca­tions, place dans des rap­ports de pro­duc­tion et les pro­ces­sus de repro­duc­tion ne se séparent pas sans ris­quer l’objectivisme, ou sa variante le fata­lisme.

Au moment même où on en vient à douter que la notion de classe puisse encore donner un prin­cipe de com­pré­hen­sion com­mune, une ana­lyse pano­ra­mique des nom­breuses situa­tions subal­ternes, au tra­vers de la diver­sité des enquêtes comme au vu des pos­si­bi­li­tés offertes par la révo­lu­tion tech­no­lo­gique, nous a permis de com­prendre ce qui est ainsi à l’œuvre : une classe sociale pos­sible (Cours-Salies, 2003), ras­sem­blant les dominé-e-s à condi­tion de déga­ger ses axes de regrou­pe­ment.

Un cas particulier d’une vieille analyse de Marx

Sitôt appa­rues, diverses luttes « mettent en cause des valeurs », ne forment pas une réfé­rence pra­tique mais seule­ment sym­bo­lique pour la masse des exploité-e-s ; un rejet du « libé­ra­lisme » finit par s’exprimer dans des termes de soli­da­rité, d’équité, qui ne com­portent pas, en appa­rence, de élé­ments d’un anta­go­nisme ana­ly­sable ; on en vient à douter que la notion de classe puisse encore donner un prin­cipe de com­pré­hen­sion com­mune.

Nous com­pre­nons mieux, à obser­ver de plus près les dif­fé­rences effec­tives des situa­tions, pour­quoi les réac­tions de classe uni­fi­ca­trices res­tent dif­fi­ciles ou lacu­naires : la situa­tion sociale des « sur­nu­mé­raires » est si loin de celle des « stables » eux-mêmes si divers, avec entre les deux la situa­tion de ceux, en majo­rité des femmes, enfer­més dans le « louage de main d’œuvre » . Précisons, en chiffres, parmi les 27 mil­lions de la popu­la­tion active poten­tielle. Autour de cinq mil­lions de sur­nu­mé­raires, à côté de plu­sieurs mil­lions dans des rela­tions de louage de main d’œuvre [3]… Entre rési­gna­tion et efforts « pour ne pas des­cendre plus bas », ils vivent le drame du chô­mage de longue durée, qui fait perdre des pos­si­bi­li­tés ulté­rieures, parce qu’il dis­qua­li­fie aux yeux des employeurs, tout le monde le sait dans notre société. Cette « trappe à misère » enferme les béné­fi­ciaires des dis­po­si­tifs sociaux comme les pré­caires enre­gis­trés au même moment (1,5 mil­lion) et sans doute avec les sala­riées à temps par­tiel contraint (deux mil­lions ou plus). Six ou sept mil­lions en tout, dont une grande partie des femmes non comp­tées comme chô­meuses. Dans le troi­sième pôle des « sala­riés stables », expres­sion qui recouvre trop de situa­tions ; mais nous trou­vons com­mode de regrou­per avant tout une posi­tion sociale dif­fé­rente des deux pré­cé­dentes, elle-même par­cou­rue par d’immenses ten­sions. Quoi de commun aux 4,5 mil­lions de sala­rié-e-s des fonc­tions publiques et aux 8,3 mil­lions des PME de moins de cin­quante per­sonnes et les 11,9 mil­lions de celles et ceux des moins de deux cents per­sonnes ? Parmi ces stables, au-dessus du bas de l’échelle, l’écartèlement appa­raît net si on décrit la palette : des ouvriers ou employées « sans qua­li­fi­ca­tion » des grandes entre­prises indus­trielles ou com­mer­ciales jusqu’à celles et ceux qui, entre bac+2 et bac+4 ou 5, ont trouvé des emplois sti­mu­lants, par­fois…

Chacune, chacun, voit sa « valeur » recon­nue par son inser­tion dans le soi-disant « marché du tra­vail », pour lequel les qua­li­tés per­son­nelles jouent paraît-il un rôle essen­tiel (Appay ; 2005). Cette hié­rar­chi­sa­tion, en l’absence de repères pour des objec­tifs com­muns, enferme les groupes et les indi­vi­dus dans des rap­ports qui relève de la « sou­mis­sion réelle », la « sub­somp­tion » au capi­tal, selon l’analyse de Marx (Artous, 2003, Sève, 1987 et 1999, Tombazos, 1994, Vadée, 1992, Vincent, 2001) : le bou­clage dans les rela­tions sociales quo­ti­diennes de la force du féti­chisme de la mar­chan­dise dans la repro­duc­tion et la conso­li­da­tion du sys­tème. Ces formes mêmes du féti­chisme et de la sub­somp­tion changent. Elles s’affirmèrent pen­dant la phase appe­lée à tort « les trente glo­rieuses », épa­nouis­se­ment des Etats natio­naux occi­den­taux, sociaux comme consé­quence tout à la fois du par­tage du monde en deux blocs et des pos­si­bi­li­tés de la consom­ma­tion de masse lors de la phase de déve­lop­pe­ment des pro­duc­tions de masse encore peu auto­ma­ti­sées dans la métal­lur­gie ; pen­dant le même temps les mul­ti­na­tio­nales prennent une impor­tance pri­mor­diale … et nous tenons à poin­ter ici la néces­sité d’un débat mar­xiste appro­fondi sur le retour­ne­ment de situa­tion, poli­tique, éco­no­mique, social, depuis la fin des années soixante, avec le rôle clé de la Trilatérale en 1975 (Crozier, Huntington, Watanuki, 1975, Cours-Salies, 2002). Ce marché du tra­vail, qui n’est pas un marché au sens banal puisqu’il fixe les pos­si­bi­li­tés de la repro­duc­tion des condi­tions de sta­bi­lité rela­tive de la société sur le plan social, cultu­rel et poli­tique, n’est lui-même plus soli­de­ment enca­dré par des règles natio­nales, du fait des choix éla­bo­rés au nom de la « glo­ba­li­sa­tion », du libé­ra­lisme dans le cadre de la mon­dia­li­sa­tion. Toutefois, il ne s’agit ni de se plaindre ni de s’esbaudir devant la nou­veauté. Mais de pré­sen­ter une pers­pec­tive.

Nous ne pou­vons sépa­rer cette dis­cus­sion du nou­veau cadre, tracé par la poli­tique accé­lé­rée depuis 1990, mise en concur­rence accrue à l’échelle inter­na­tio­nale entre les divers mar­chés sol­vables et les divers « mar­chés du tra­vail ». On a suf­fi­sam­ment décrit com­ment des poli­tiques ont construit « le piège de la mon­dia­li­sa­tion », usé de l’argument de la nou­velle époque et abusé du res­pect de « la finance contre les peuples » (Martin & Schuman, 1997, et Toussaint, 1997, 2004). Cela se résume, bru­ta­le­ment : dans le monde, actuel­le­ment, 57% de la popu­la­tion, la plus pauvre, pos­sède autant que le 1% consti­tué par les plus riches, 560 pro­prié­taires de grandes entre­prises et de capi­taux pos­sèdent autant qu’un mil­liards d’être humains. En peu d’années, de 1970 à 1995, le volume des échanges passe, d’après les don­nées de la Banque mon­diale en 1995, de 25% à 45% par rap­port au pro­duit net mon­dial ; cela se pro­duits sur­tout du fait de l’accroissement de la part des pro­duits manu­fac­tu­rés dans les expor­ta­tions : celle-ci passe de 20% à 60% de 19870 à 1990. Depuis la délo­ca­li­sa­tion d’un cer­tain nombre de ser­vices a suivi la même pente. Des exploi­tés, sou­vent des femmes de pays très pauvres prennent ainsi comme une aubaine des « offres d’emplois » dans des usines de l’habillement ou de la petite métal­lur­gie, compte tenu de leurs situa­tions réelles (Naila Kabeer, 2006). Nous bai­gnons ainsi, immé­dia­te­ment, dans des illus­tra­tions de réflexions de Marx à son époque : « le pau­pé­risme est l’Hôtel des Invalides de l’armée active du tra­vail et le poids mort de sa réserve » (Livre 1, cha­pitre 25 du Capital). Marx ajou­tait aus­si­tôt : « Sa pro­duc­tion (celle du pau­pé­risme) est com­prise dans celle de la sur­po­pu­la­tion rela­tive (…) il forme avec elle une condi­tion d’existence de la richesse capi­ta­liste » (Bidet, 2004).

Ne gâchons pas une dimen­sion polé­mique. A reprendre le texte de Marx, la situa­tion du monde, avec la masse de chô­meurs et de sous employés, relève d’une situa­tion révo­lu­tion­naire ; mais celle-ci ne débouche pas sur un effon­dre­ment du sys­tème. Il nous faut le citer un peu lon­gue­ment : Marx figure en effet très haut dans le pal­ma­rès des auteurs plus sou­vent cités que lus !

« Pour le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, les tra­vailleurs sont en sur­nombre dès qu’il n’est plus indis­pen­sable de les occu­per de 12 à 13 heures par jour. Un déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives, qui dimi­nue­rait le nombre absolu des ouvriers, donc qui per­met­trait à toute la nation d’accomplir se pro­duc­tion totale en un temps moindre, entraî­ne­rait une révo­lu­tion, parce qu’elle ren­drait super­flue la majeure partie de la popu­la­tion » (Capital, Livre III, troi­sième sec­tion, Œuvres, La Pléiade, pp. 1043-44).

On sait quelles réac­tions amènent cette cita­tion. Vous voyez bien, dit-on, cela ne s’est pas pro­duit. Nous retien­drons cepen­dant, ici, avec toutes les inter­ro­ga­tions qui en découlent, l’actualité de cette ana­lyse de Marx : si décriée et si peu connue, la « loi de la baisse ten­dan­cielle du taux de profit » (sec­tion III du Livre III du Capital).

On croit savoir que Marx aurait annoncé ainsi une pré­vi­sion démen­tie : le sys­tème capi­ta­liste, avec sa masse d’investisseurs qui cherchent à aug­men­ter leur capi­tal, et se font une concur­rence accom­pa­gnée d’imitations ; à un moment donné, la marge de profit abou­tit à l’abandon d’une branche, à des dépla­ce­ments d’investissements capi­ta­listes dans de nou­velles situa­tions pro­duc­tives ou com­mer­ciales, retrou­vant ainsi un taux de profit impor­tant. La concen­tra­tion du pou­voir capi­ta­liste entre peu de mains amè­ne­rait ainsi à une « pola­ri­sa­tion en deux blocs et deux seule­ment » (Durand, 1995, 99). Marx aurait prévu de façon simple la ten­dance à la révo­lu­tion : une poi­gnée d’expropriateurs finissent par être exclus du pou­voir par la masse des exploi­tés, deve­nus par leurs inser­tions pro­fes­sion­nelles capables de rem­pla­cer les puis­sants de ce monde. On voit bien ainsi, disent plus d’un com­men­ta­teur, com­ment « Marx s’est trompé : » de nou­velles caté­go­ries inter­mé­diaires de sala­riés (…) n’ont cessé de se déve­lop­per jusqu’à réduire l’opérationnalité de la thèse de la pola­ri­sa­tion » (op. cit. id). Dans cette optique, Marx n’aura pas com­pris les effets de « la moder­ni­sa­tion de la société » [4] (op. cit. 107). Cette thèse, somme toute, est deve­nue cou­rante : « la loi de déve­lop­pe­ment de la société capi­ta­liste a été réfu­tée, comme la ten­dance à la pola­ri­sa­tion envi­sa­gée par Marx », écrit un auteur chi­lien (Basaure, 2004), se récla­mant de l’œuvre d’Erik Olin Wrigth.

ÀÀRappelons ce long texte de Marx. Il n’est pas inutile d’en mon­trer la per­ti­nence, d’inciter à une relec­ture, afin de reprendre quelques dis­cus­sions autre­ment. Nous allons, en effet, y gagner de pou­voir mieux com­prendre ce que nous avons sous les yeux [5]. Car Marx lui-même avait su se for­mu­ler une ques­tion pré­cise, pré­sente dès le titre de la sec­tion III du Livre, III, que nous repre­nons ici dans son énoncé com­plet : « loi de la baisse ten­dan­cielle du taux de profit et ses contre-ten­dances ». Faut-il le rap­pe­ler, il ne se sou­ciait pas dans ces réflexions qui forment le maté­riau du Capital, de for­mu­ler des pré­vi­sions ; mais de décrire des logiques patro­nales propres à évo­luer et éviter la crise fron­tale et mul­ti­di­men­sion­nelle du sys­tème.

Il avait très bien com­pris deux règles des com­bi­nai­sons de la société capi­ta­liste et six élé­ments de poli­tique, dès son époque, contre­ba­lan­çant la « loi de la baisse du taux de profit », dont il fai­sait remar­quer qu’il ne s’agissait que d’une « ten­dance » et pas d’une loi déli­mi­tée par les sciences de la nature. Première règle : la logique du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste est de voir le capi­tal se sépa­rer de plus en plus des lieux d’extorsion de la plus-value : il se crée des ins­tances de direc­tion qui amènent le capi­ta­liste à ne plus s’identifier direc­te­ment avec le patro­nat assu­rant le fonc­tion­ne­ment de l’usine au jour le jour ; citons, aujourd’hui, les hol­dings des mul­ti­na­tio­nales, sortes d’états majors par­tiels, qui laissent la concur­rence jouer comme une « ému­la­tion » entre direc­teurs de filiales, pou­vant au besoin faire le tri quand les stra­té­gies et les options pro­duc­tives se com­plètent ou au contraire demandent un choix. Deuxième règle, qui elle aussi n’a fait que croître et embel­lir : les acti­vi­tés des direc­tions patro­nales se coor­donnent plus ou moins direc­te­ment et har­mo­nieu­se­ment avec les enca­dre­ments éta­tiques natio­naux ou inter­na­tio­naux ; il nous suffit de rap­pe­ler à notre époque la cir­cu­la­tion entre bour­geoi­sies natio­nales (Wagner, 1998), grands appa­reils inter­na­tio­naux, tant des grandes entre­prises que des orga­nismes hors ONU comme la Banque Mondiale, le FMI, l’OMC… En lien avec les ins­tances et avec assez d’indépendance, en lien avec les lieux de pro­duc­tion mais avec assez d’autonomie pour se dépla­cer au gré des oppor­tu­ni­tés, le capi­tal uti­li­sait déjà du temps de Marx six élé­ments que le texte de cette sec­tion dis­tingue avec pré­ci­sion : 1- L’intensité crois­sante de l’exploitation du tra­vail ; 2- L’abaissement du salaire ; 3- La dimi­nu­tion de prix des élé­ments du capi­tal constant ; 4- La sur­po­pu­la­tion rela­tive ; 5- Le com­merce exté­rieur ; 6 – L’accroissement du capi­tal-action. Nous devrions, sans doute, prendre le temps de véri­fier si cette énu­mé­ra­tion est suf­fi­sante, com­ment elle a évolué.

Nous nous conten­tons, cepen­dant, pour cette contri­bu­tion, de consta­ter que nous sommes bien loin des tra­vers stig­ma­ti­sés par des auteurs trop pres­sés de se débar­ras­ser des outils de Marx. Afin de mieux assu­rer les liens avec la des­crip­tion du « Bas de l’échelle » et de ses effets, nous nous conten­tons de reprendre ici le pre­mier de ces six élé­ments : l’intensification du tra­vail, la baisse de la valeur d’une grande partie du capi­tal cir­cu­lant pro­duisent un effet de sur­po­pu­la­tion rela­tive et une inflexion du com­merce exté­rieur suffit pour faire appa­raître, tant dans les anciennes métro­poles qu’au quatre coins du monde ces « masses de sala­riés dis­po­nibles qu’on peut acqué­rir à vil prix » dont Marx fai­sait état.

Ne cher­chons pas, malgré une ten­ta­tion, la des­crip­tion de notre monde dans ces expres­sions, ses outils concep­tuels demeurent valides pour struc­tu­rer un enjeu dans l’analyse des nou­velles luttes de classe.

Afin d’en appe­ler à une ana­lyse d’ensemble du capi­ta­lisme contem­po­rain, pré­ci­sons l’enjeu de la dis­cus­sion. Pour situer notre propos au regard de quelques autres ana­lyses contem­po­raines, avouons donc un mou­ve­ment d’impatience à la lec­ture d’un juge­ment péremp­toire, l’un des prin­ci­paux dis­cours illu­soires actuels, la thèse forte de Toni Negri dans Empire ; selon lui, la marque de notre époque serait en effet que « le rôle du tra­vail indus­triel en usine a été réduit et que l’on a donné la prio­rité au tra­vail de com­mu­ni­ca­tion, de coopé­ra­tion et de rela­tions » (op. cit. p.17). Comme il ne s’agit pas, ici, de déve­lop­per une dis­cus­sion avec les thèses de cet auteur, nous devrons nous borner à une réponse un peu som­maire, quitte à reve­nir à une autre occa­sion sur ces mêmes débats : pour­quoi croire et faire croire à du neuf absolu quand il s’agit plutôt d’une conti­nuité ? Le capi­ta­lisme, qui n’est pas mort, la preuve, bouge, se trans­forme, domine autre­ment. Pourquoi gloser sur le dépas­se­ment du tra­vail d’usine quand des cen­taines de mil­lions de per­sonnes, en Chine, en Birmanie, en Inde, en Thaïlande et ailleurs, viennent prendre place dans cette his­toire du tra­vail sala­rié en usines ? Et pour­quoi ne pas voir com­ment un pro­ces­sus capi­ta­liste d’ensemble peut éclai­rer les situa­tions par­ti­cu­lières ?

En lieu et place de cet illu­soire « dépas­se­ment » de ce qui se redé­ploye selon des axes d’adaptation du capi­ta­lisme, pour­quoi ne pas dis­cu­ter d’une ques­tion poli­tique cen­trale : la façon dont la bour­geoi­sie fait tous ses efforts pour faire dis­pa­raître le rap­port sala­rial hérité des deux siècles pré­cé­dents ? Elle a pro­duit la ten­dance au gene­ral intel­lect, comme Marx le notait et comme Toni Negri l’a mis en exergue [6] ; mais la classe diri­geante a besoin, en même temps, d’éviter le sur­gis­se­ment de ces pos­si­bi­li­tés de dépas­se­ment du sys­tème. D’où de mul­tiples trans­for­ma­tions conso­li­dées par une pré­ca­ri­sa­tion d’une grande partie de la popu­la­tion, dont nous avons déjà aperçu les effets. Consommations nou­velles, sirènes de la réus­site comme destin indi­vi­duel, peur du len­de­main et dureté des pro­ces­sus de sta­bi­li­sa­tion, com­pé­ti­tions mul­tiples sans culture alter­na­tive dis­pu­tant un autre projet de société…, la contra­dic­tion du sys­tème s’accroît. Comme le dit Marx, « à mesure que se déve­loppe la grande indus­trie, la créa­tion de la richesse réelle dépend de moins en moins du temps de tra­vail et du quan­tum de tra­vail employé que de la puis­sance des agents (…) ; celle-ci dépend plutôt du niveau géné­ral de la science et du pro­grès de la tech­no­lo­gie, autre­ment dit de l’application de cette science à la pro­duc­tion ». Certes, « ce type de pro­duc­tion pose un pro­blème de légi­ti­mité à l’appropriation capi­ta­liste » (Grundrisse, tome 2, 192-194). Mais, comme le sou­ligne Jean-Marie Vincent, « le grand auto­mate social domes­tique appa­rem­ment sans trop de dif­fi­cul­tés le gene­ral intel­lect dans son unité contra­dic­toire ». Traces et sup­ports pos­sibles d’un autre monde, filets d’illusions de dépen­dances : la même réa­lité recèle du pos­sible et peut pro­duire de pseudo réa­lismes mor­ce­lés.

Pourquoi affir­mer que les ques­tions se posent dans un au-delà du tra­vail au moment même où, en lien avec un refus col­lec­tif du chô­mage et de la pré­ca­ri­sa­tion la cri­tique du sys­tème pour­rait deve­nir acti­vité de masse ? Pourquoi, ainsi, ne pas voir que la prise de parole des col­lec­tifs ouvriers et employés d’entreprises pour­rait et devrait avoir une place majeure dans une démo­cra­tie res­ti­tuant les élé­ments d’une socia­li­sa­tion de l’ensemble des moyens de pro­duc­tion, d’échange, les outils néces­saire pour un autre rap­port à la nature et à la place réduite que le tra­vail contraint, le rap­port sala­rial capi­ta­liste, pour­rait – aurait déjà pu ! – lais­ser pour l’émergence du temps libre et de la plu­ri­ac­ti­vité libre.

Mais, chacun, cha­cune, ren­voyé-e à sa peur de tout perdre par les « contraintes éco­no­mie », per­çoit en même temps, du fait de ce monde et de ses contra­dic­tions, ce qu’indiquait bien Henri Lefebvre : « le désir de créa­tion ou de créa­ti­vité surgit comme besoin social » (Lefebvre, 1968)

Actualité de « La critique du Programme de Gotha »

Nous avons par­couru deux élé­ments contra­dic­toires, sans doute faut-il dire « dia­lec­tiques » : la domi­na­tion quo­ti­dienne des rap­ports sociaux capi­ta­listes s’alourdit, avec l’importance plus grande que jamais du rap­port au tra­vail, avec ou sans emplois, pré­caires ou pas ; et au même moment des poten­tia­li­tés contraires demandent à se faire recon­naître et ont en réa­lité plus de force que jamais. Inversement, trente ans après la Trilatérale, nous sommes dans un monde marqué par le déve­lop­pe­ment, autour de la puis­sance des USA, de poli­tiques de ten­sions de guerres effec­tives ou de guerres sus­pen­dues, de contre révo­lu­tion libé­rale auto­ri­taires, « sécu­ri­taires » et de recours au reli­gieux sous de mul­tiples formes (Achcar, 1999, 2002), Nous n’avons pas à ana­ly­ser, dans cette contri­bu­tion, ce côté de l’activité poli­tique, qu’il nous suffit de rap­pe­ler afin de sou­li­gner que les poten­tia­li­tés peuvent d’autant plus échap­per aux obser­va­teurs qu’elles font rare­ment l’actualité la plus visible.

Des signes d’un com­mu­nisme pos­sible, cepen­dant, nous entourent. Ils ne res­semblent certes pas une sorte de jeu de lego, qu’il suf­fi­rait de ramas­ser et d’assembler astu­cieu­se­ment. Ils appellent un tra­vail poli­tique afin de ne pas, par­fois, tour­ner en leur opposé, comme par exemple la volonté de « créa­ti­vité indi­vi­duelle » : mise en forme et déve­lop­pée par les ins­ti­tu­tions de pro­duc­tion de cer­ti­fi­ca­tion uni­ver­si­taires et en leur sein, elles peuvent évi­dem­ment s’accompagner de l’impression de devoir son destin à ses « dons » per­son­nels. Et de divi­ser les indi­vi­dus, les sépa­rer au nom du « souci de soi » alors que celui-ci, tout au contraire, pour­rait amener le déve­lop­pe­ment de formes dif­fé­rentes de coopé­ra­tion, du point de vue des échanges et de la sou­plesse dans les évo­lu­tions tout au long de la vie. Mais il y a là une des dimen­sions du combat cultu­rel, poli­tique, sans lequel les souf­frances, même avec une ori­gine com­mune, ne se regroupent pas. Cette « réus­site indi­vi­duelle » reste opaque, en effet, si l’analyse de la pro­duc­tion des sala­riés n’est pas com­prise comme réa­li­sée dans le cadre de « l’étatisation du sala­riat » selon les indi­ca­tions de Pierre Rolle depuis long­temps (Rolle. 1987) : la pos­si­bi­lité de réus­site de chacun, exa­mi­née avec une dis­tance cri­tique de socio­logue, se des­sine tout à la fois fabri­quée par les filières de la for­ma­tion et de la sélec­tion du sala­riat et « béné­fi­ciant » des dimen­sions du salaire socia­lisé (Protection sociale, aides aux divers moyens d’emprunt, au loge­ment, etc.).

Ce même prin­cipe de divi­sion entre les jeunes et les sala­rié-e-s peut, à l’opposé, sti­mu­ler une vio­lente volonté de coopé­ra­tion, sous réserve que les « élites » de la science et de la tech­nique » per­çoivent d’autres pos­si­bi­li­tés sociales que la com­pé­ti­tion et le rôle de mana­ger jugé sur ses capa­ci­tés de com­man­de­ment. La satis­fac­tion d’oser faire du mal aux plus faibles et aux subal­ternes, sur laquelle bien des cher­cheurs ont attiré l’attention autour des tra­vaux pion­niers de Christophe Dejours, a la légi­ti­mité de se confor­mer aux cri­tères de la ratio­na­lité actuelle des déci­sions éco­no­miques et de plaire aux employeurs. Elle en subit de plein fouet les contra­dic­tions : même sans l’ancien empire du mal à l’Est, le camp occi­den­tal vic­to­rieux se suffit à lui-même pour pro­duire des catas­trophes ou ne pas en pro­té­ger les popu­la­tions ni la pla­nète. En même temps, pour des rai­sons qui minent la légi­ti­mité de l’organisation des déci­sions et des cadres de la ges­tion des entre­prises et des ser­vices, de nom­breuses situa­tions de cadres sus­citent un cer­tain déta­che­ment de la part de ces sala­riés et prise de conscience cri­tique, comme le mettent en lumière des tra­vaux de Paul Bouffartique et de Jean Lojkine.

Voilà autant de couches que la classe diri­geante a pu et pour­rait s’associer ou au moins neu­tra­li­ser qui entrent en mou­ve­ment à l’opposé, à condi­tion, certes, que soient pré­sentes dans la société la pos­si­bi­lité et les pro­po­si­tions d’autres formes de coopé­ra­tion moins illu­soires, plus garan­ties, plus enri­chis­santes humai­ne­ment de ne pas se faire les unes au détri­ment des autres.

Il est ici extra­or­di­naire de relire les réflexions de Marx dans La cri­tique du pro­gramme de Gotha et d’en per­ce­voir l’extrême actua­lité, des outils pour penser plus clai­re­ment des ques­tions contem­po­raines. Qu’on le lise, sans cet appa­reillage de pré­sen­ta­tion et d’annexes qui le pré­sente comme une théo­rie idéo­lo­gique fixant des « étapes » dans le déve­lop­pe­ment du socia­lisme au com­mu­nisme : ces réfé­rences à des débats ulté­rieurs d’autojustification sont absentes du texte ! Il rejette le thème de l’égalisation autour de la réa­li­sa­tion des pro­fits du « tra­vail » qu’il fau­drait « par­ta­ger » : le chan­ge­ment des rap­ports de pro­duc­tion, grâce à une trans­for­ma­tion du pou­voir dans la société, per­met­trait de tout autres pos­si­bi­li­tés de libé­ra­tion des repré­sen­ta­tions insé­pa­rables de la mar­chan­di­sa­tion. Il s’agit, selon lui de per­mettre à chacun « d’avoir des connexions mul­tiples et riches au monde et aux autres en s’ouvrant au maxi­mum d’échanges » (Vincent, 2001 a, 92).

Les biens com­muns et la gra­tuité, dont il est for­te­ment ques­tion aujourd’hui, dans des domaines de dis­cus­sion, qui vont de la repré­sen­ta­tion renou­ve­lée des ser­vices publics aux rela­tions à entre­te­nir avec des rap­ports trans­for­més à la nature, Marx l’indique dès cette réflexion datée de 1875, où il rejette la pro­po­si­tion las­sa­lienne de « par­tage équi­table du pro­duit » : il montre que l’Etat doit pré­voir la repro­duc­tion, les assu­rances contre les acci­dents, les moyens pour accroître la pro­duc­tion, toutes réa­li­tés qui relèvent de choix col­lec­tifs, dans des contraintes par­ti­cu­lières et pas d’une « base d’équité dans la répar­ti­tion ». Quant à ce qui relève de la consom­ma­tion, « avant de pro­cé­der à la répar­ti­tion indi­vi­duelle », il faut encore retran­cher, « les frais géné­raux d’administration qui sont indé­pen­dants de la pro­duc­tion » – « celle-ci, pré­cise-t-il, décroît à mesure que se déve­loppe la société nou­velle »-, et « ce qui est des­tiné à satis­faire les besoins de la vie en commun, écoles, ins­tal­la­tions sani­taires, etc. » Remarquons le com­men­taire de Marx : « cette frac­tion (de la valeur pro­duite) gagne d’emblée en impor­tance (…) et cette impor­tance s’accroît à mesure que se déve­loppe la société nou­velle ». Reculs de la mar­chan­di­sa­tion, avec, à la clé, « quand le tra­vail ne sera pas seule­ment un moyen de vivre mais devien­dra lui-même le pre­mier besoin vital (…) alors seule­ment l’horizon borné du droit bour­geois pourra être défi­ni­ti­ve­ment dépassé ». Processus de socia­li­sa­tion accom­pa­gnant le pas­sage d’un tra­vail imposé, socia­le­ment inévi­table au déve­lop­pe­ment de la satis­fac­tion des besoins sociaux per­met­tant la libre acti­vité de chacun, Marx ne parle ainsi à aucun moment de « stades », de « socia­lisme » dis­tin­gué du com­mu­nisme (Séve, 1999). Pour cer­tains, sans doute la grande majo­rité de « l’armée de réserve » dans le cadre de la société actuelle, ou des plus exploi­tés, les besoins maté­riels prennent le pas sur ce qui, pour d’autres est d’emblée le souci de la trans­for­ma­tion de leurs condi­tions dans le tra­vail et l’usage de celui-ci. Leurs points com­muns : la satis­fac­tion des biens sociaux liés à la sécu­rité dans la société par des ins­tances sociales. On ne peut sauter à pieds joints par dessus la prise en consi­dé­ra­tion du tra­vail, mais on peut le trans­for­mer par des pro­ces­sus de garan­ties socia­li­sées et ainsi faire se déve­lop­per d’autres rela­tions de toutes et tous avec les acti­vi­tés de tra­vail [7]. Quant aux ins­tru­ments de tra­vail, il pro­pose de se fixer l’objectif de les voir « trans­for­més en patri­moine commun ».

Ajoutons, au mérite de Marx dans ce texte, le refus de trai­ter la réa­lité natio­nale comme sépa­rée de l’insertion inter­na­tio­nale : « le pre­mier mar­chand venu sait que le com­merce alle­mand est aussi com­merce exté­rieur et la gran­deur de Monsieur Bismarck réside pré­ci­sé­ment dans le carac­tère de sa poli­tique inter­na­tio­nale ».

Dans l’état actuel des éco­no­mies inter­na­tio­nales et des échanges, avec la géné­ra­li­sa­tion des états natio­naux, plus ou moins géné­reux pour payer la sta­bi­li­sa­tion des rap­ports sociaux selon les époques et les ter­ri­toires, quelques ques­tions contem­po­raines relèvent, mani­fes­te­ment de cette pro­blé­ma­tique de Marx. Priorité depuis le retour à la solu­tion du capi­ta­lisme ren­tier, que Keynes com­bat­tait pour mieux pro­té­ger et sta­bi­li­ser le sys­tème capi­ta­liste, com­ment réduire le poids de la vie pré­caire, com­ment dimi­nuer l’étau et mon­trer qu’il est pos­sible de sortir du monde de la mar­chan­dise sans sup­pri­mer le chô­mage ? Telle est, pour­tant, depuis deux siècles au moins, le ver dans le fruit des démo­cra­ties : sans la garan­tie forte, pour tous les indi­vi­dus, de pou­voir réa­li­ser leur indi­vi­dua­lité parce qu’ils ne peuvent être reje­tés du côté des « inem­ployables », la plu­part des dimen­sions des êtres humains se com­binent et pro­duisent des néga­tions mul­tiples. De même, des biens com­muns peuvent-ils être gra­tuits ? Les moyens de pro­duc­tion, socia­li­sés autre­ment et contrô­lés démo­cra­ti­que­ment peuvent-ils per­mettre un autre type de crois­sance ? N’y a-t-il pas là un vaste domaine d’activité, déga­geant les indi­vi­dus de la contrainte du tra­vail imposé et des rap­ports sala­riaux capi­ta­listes et don­nant la pos­si­bi­lité de déve­lop­per autre­ment les exi­gences éco­lo­giques ?

Droits, mondialisation et alternative

Du local au global, du débat franco-fran­çais qui règne trop sou­vent au « monde mul­ti­po­laire », peut-on et faut-il faire un lien ? Il serait trop simple, d’une évi­dence dis­pen­sant de l’analyse, de retour­ner aux gou­ver­nants ral­liés aux cadres inter­na­tio­naux du « réa­lisme éco­no­mique », leur argu­ment cen­tral : si tout est enfermé par l’ordre de la « glo­ba­li­sa­tion » libé­rale, retour­nons cette logique. Pour sym­pa­thique qu’il soit, le volon­ta­risme ne sau­rait suf­fire.

Sur le plan socio­lo­gique plus clas­sique, nous pou­vons pré­ci­ser ici les élé­ments rela­ti­ve­ment nou­veaux de la struc­ture de la classe diri­geante, un groupe qui a une conscience rela­ti­ve­ment aigüe de sa place, de son pou­voir, de ses soli­da­ri­tés. Les socio­logues ont pu noter, depuis quelques années, des trans­for­ma­tions à l’œuvre, un enri­chis­se­ment impor­tant lié à une inter­na­tio­na­li­sa­tion qui tend à faire exis­ter une sorte de classe bour­geoise inter­na­tio­nale (Pinçon & Pinçon-Charlot, 2000 ; Brunhoff et alii, 2001, Bidet, 2004, 269-274). Sans déve­lop­per ici au-delà des indi­ca­tions indis­pen­sables, remar­quons l’enjeu, auquel Pierre Bourdieu a consa­cré un ouvrage magis­tral, La noblesse d’Etat (1989) : les couches diri­geantes de la haute fonc­tion publique et des grandes entre­prises, qui sont un monde à part, pour l’essentiel, se recrutent au sein d’une petite partie de la popu­la­tion (entre 5 et 10% selon les éva­lua­tions) popu­la­tion pos­sède 50 % du patri­moine, 38 % des reve­nus, alors que les 50 % les moins for­tu­nés ne pos­sèdent qu’entre 6 % et 10 % du patri­moine. Au-delà de ce décompte de recen­se­ment trop peu dis­cuté, com­prend -on assez les liens entre cette hié­rar­chi­sa­tion des caté­go­ries sociales et les rap­ports de pro­priété comme de pou­voir dans la société ?

Mesure-t-on ce qu’impliquent ces car­rières inter­na­tio­nales, des grands patrons aux hauts fonc­tion­naires inter­na­tio­naux et aux fondés de pou­voir dont les car­nets d’adresse et de télé­phone ouvrent toutes les portes ? Serons-nous assez réa­listes pour savoir étu­dier et com­prendre le déve­lop­pe­ment des idées libé­rales, y com­pris la variante de la Contre révo­lu­tion libé­rale, sécu­ri­taire et auto­ri­taire avec ses modèles état­su­niens ?

On ne peut long­temps esqui­ver le coût de l’armement, des rap­ports au sein de l’OTAN, des pro­jets atlan­tistes plus ou moins affir­més de divers cou­rants poli­tiques, même sous cou­vert d’ « indé­pen­dance dans la com­plé­men­ta­rité ». De nom­breuses forces poli­tiques, y com­pris de la gauche, ont accepté que l’OMC soit à l’extérieur du contrôle de l’ONU ; pour­quoi si ce n’est pour ne pas ris­quer de devoir prendre en compte des règles du droit du tra­vail, de la santé, etc. Au moment même où des simi­li­tudes gran­dissent, mon­dia­le­ment, les garan­ties sociales et poli­tiques acquises au cours de l’histoire de l’Europe occi­den­tale, par exemple, sont rui­nées par la volonté d’imposer un autre ordre du monde. Une poli­tique qui dure main­te­nant depuis trente ans.

Nous en avons assez décrit la pente de divi­sion et les obs­tacles ainsi mis devant une conscience col­lec­tive : telle est une des marques des luttes de classe actuelles.

Cela nous conduit donc à une double conclu­sion. Sur le plan des luttes obser­vées et de leurs débats stra­té­giques, nous pou­vons noter une pente de recons­truc­tion tou­jours recom­men­cée. Le rejet des poli­tiques libé­rales est uni­fi­ca­teur, parce qu’il met en exergue une simi­li­tude parmi ceux et celles qui souffrent de cette société. La défense des sys­tèmes de soli­da­rité et la sym­pa­thie mani­feste lors des diverses mobi­li­sa­tions ne fait pas de doute. Cependant, nous voilà en train de débou­cher sur une toute autre dimen­sion de notre ana­lyse. Quels objec­tifs, quels prin­cipes, peuvent répondre aux attentes quo­ti­diennes du plus grand nombre et créer une unité solide d’une classe majo­ri­taire pos­sible ?

On remar­quera que cette for­mu­la­tion ne prend pas posi­tion sur les formes et les pro­ces­sus des affron­te­ments poli­tiques pré­vi­sibles : elle sup­pose que les exi­gences com­munes créent une pres­sion sociale qui impose des trans­for­ma­tions à la fois sociales et ins­ti­tu­tion­nelles. La classe qui dirige aujourd’hui réagi­rait com­ment, devant une telle mobi­li­sa­tion col­lec­tive ? Cette ques­tion ne peut que demeu­rer posée dans le cadre de cet exposé, et à l’évidence elle dépend avant tout de la pos­si­bi­lité qu’un mou­ve­ment social, s’élargissant et s’unifiant, entraîne des forces sociales impor­tantes dans l’action, dans plu­sieurs pays en même temps, et conso­lide sa légi­ti­mité par ses buts géné­raux et par ses actions immé­diates. Ne peuvent réel­le­ment se sépa­rer ni des exi­gences poli­tiques et sociales com­munes en matière de droits inter­na­tio­naux (afin de trai­ter posi­ti­ve­ment l’ensemble des migra­tions plus ou moins durables), ni des trans­for­ma­tions poli­tiques, tant pour sortir du règne de « l’Empire amé­ri­cain » (Amin, 2005, Naïr, 2003, Serfati, 2001)) que pour enca­drer les règles com­mer­ciales afin de cesser de détruire la pla­nète tout en la pillant en fonc­tion des cal­culs d’une ratio­na­lité capi­ta­liste à courte vue et somme toute rui­neuse.

Retenons, en effet, une grande dif­fé­rence avec les phases anté­rieures du mou­ve­ment ouvrier du XXe siècle, sauf de rares excep­tions : à notre époque, ces inter­ro­ga­tions tendent à être por­tées à la fois dans de nom­breux pays et plu­sieurs conti­nents. Mais ne l’oublions pas, toute recons­truc­tion de la conti­nuité du mou­ve­ment ouvrier et toute réaf­fir­ma­tion d’une réa­lité de classe est confron­tée au même pro­blème. La classe majo­ri­taire pos­sible, aujourd’hui sta­tis­ti­que­ment mon­trable, relève de pro­ces­sus his­to­riques et cultu­rels, de construc­tion. Tout le mou­ve­ment « alter­mon­dia­liste » pose avec une acuité qui aug­mente la ques­tion de ses liens étroits avec le mou­ve­ment ouvrier et syn­di­cal, de ses pro­po­si­tions alter­na­tives qui se heurtent aux puis­sances effec­tives des mul­ti­na­tio­nales et de leurs contrôle des ins­ti­tu­tions : com­battre le dis­cours libé­ral et construire d’autres buts, consti­tuer des soli­da­ri­tés liant les luttes immé­diates et les moyens pour chan­ger la vie. Le pos­sible n’est pas joué d’avance.

Sur le plan de la stra­té­gie de recherche pour appré­hen­der les situa­tions sin­gu­lières, sur le plan des ana­lyses socio­lo­giques, nous voici donc, des obser­va­teurs lucides, cri­tiques, aussi dis­tan­ciés qu’il est néces­saire afin de com­prendre les mou­ve­ments, les phases des actions, dans leur sin­gu­la­rité, malgré notre souci d’en réflé­chir la logique d’ensemble. Afin d’éviter un mal­en­tendu, alors que la pré­sente contri­bu­tion a pour but de mettre en pers­pec­tive une ques­tion des formes de domi­na­tion qui s’enchaînent et font sys­tème, nous tenons à sou­te­nir la néces­sité d’enquêtes pré­cises au cours de toutes les mobi­li­sa­tions, auprès de toutes les situa­tions du « bas de l’échelle » comme de l’ensemble des rap­ports de pou­voir ; tou­te­fois, dans ces enquêtes, gar­dons nous de confondre la réa­lité avec les rap­ports quo­ti­diens, gar­dons nous d’oublier la mul­ti­pli­cité des pos­sibles. Sachons, dans les ana­lyses des mou­ve­ments, per­ce­voir com­ment, malgré les rap­ports de domi­na­tion, perce l’espoir, ou le rêve, voire demeure la nos­tal­gie, d’autres rap­ports sociaux.

Nous voici, sur le plan des ana­lyses de la réa­lité du pou­voir comme dans des enquêtes ponc­tuelles, avec une ques­tion qui ne peut sépa­rer les mobi­li­sa­tions col­lec­tives, – et leurs enjeux en terme de stra­té­gie poli­tique -, des trans­for­ma­tions des indi­vi­dus, de leur socia­bi­lité quo­ti­dienne : les liens sont étroits des droits sociaux garan­tis à toutes et tous à un objec­tif poli­tique dépas­sant le carac­tère formel de ce que Max Weber a fort bien nommé « pseudo démo­cra­tie » dans un texte de 1917 (Weber, 2004, 229-250). Comme le montre bien Jean-Marie Vincent il nous faut dis­cu­ter de cet hori­zon encore non dépassé, une « démo­cra­tie inache­vée » (Vincent, 1998).

De nom­breuses situa­tions récentes font per­ce­voir, comme diverses expé­riences his­to­riques, une poten­tia­lité, un « pos­sible » au sens d’Henri Lefebvre.

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