L’hypothèse du ¨capitalisme cognitif¨ : pertinences et limites

Par Mis en ligne le 21 décembre 2013

Le capi­ta­lisme n’est plus ce qu’il était. Il évolue comme tout sys­tème éco­no­mique et social. En ce début du XXe siècle, le capi­ta­lisme indus­triel qui a suc­cédé au capi­ta­lisme mer­can­ti­liste (et escla­va­giste) a subi de nom­breuses trans­for­ma­tions. Le tra­vail maté­riel perd pro­gres­si­ve­ment son rôle cen­tral.

Le sec­teur ter­tiaire (les ser­vices) cherche à s’imposer. On avance vers une finan­cia­ri­sa­tion de ¨l’économie monde¨, pour uti­li­ser une expres­sion de Immanuel Wallerstein. La mar­chan­di­sa­tion, carac­té­ris­tique essen­tielle du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, atteint inté­gra­le­ment le monde de la connais­sance et du savoir, notam­ment l’Université.

Les classes labo­rieuses deviennent de plus en plus mul­tiples et plu­rielles. Elles dépassent à pré­sent l’horizon pro­lé­ta­rien. Ces dif­fé­rents bas­cu­le­ments au sein de la société mon­diale contem­po­raine sus­citent de nou­velles ten­ta­tives d’explication se vou­lant prendre en compte ces évé­ne­ments. L’hypothèse du ¨capi­ta­lisme cog­ni­tif¨ en est une parmi d’autres.

Dans ce cas, on peut citer le ¨capi­ta­lisme tardif¨ de Frédéric Jameson, le ¨capi­ta­lisme émo­tion­nel¨ d’Arlie Hochschild, le ¨capi­ta­lisme fos­sile¨ d’Alvater Elmar, le ¨capi­ta­lisme mono­po­li­tiste d’État¨ de Paul Boccara et le ¨servo-capi­ta­lisme¨ d’Anil Louis-Juste. Le Nouvel Esprit du capi­ta­lisme d’Eve Chiapello et Luc Boltanski s’inscrit dans cette même démarche, tout comme la théo­rie ¨des ondes longues¨ de Brenner Robert.

Toutes ces approches partent de l’idée selon laquelle il est apparu dans la deuxième moitié du XXe siècle un ¨troi­sième âge¨ du capi­ta­lisme.

Ainsi, le ¨capi­ta­lisme cog­ni­tif¨ est une manière sin­gu­lière de saisir la dyna­mique évo­lu­tive du capi­ta­lisme. Cette hypo­thèse dérive de la théo­rie de l’Empire et de la Multitude de Tony Négri et Michael Hardt qui ont réussi à sou­mettre les mou­ve­ments sociaux concrets à des ana­lyses phi­lo­so­phiques cohé­rentes.

La carac­té­ri­sa­tion du ¨capi­ta­lisme cog­ni­tif¨ est à retrou­ver chez Yann Moulier Boutang dans Le capi­ta­lisme cog­ni­tif, la nou­velle grande trans­for­ma­tion. L’objectif de cet article se résume à une ten­ta­tive d’analyser les grandes thèses du ¨capi­ta­lisme cog­ni­tif¨ qui repré­sente, selon Razmig Kuecheyan, l’une des pen­sées cri­tiques les plus dis­cu­tées depuis la chute du mur de Berlin.

Le contexte d’apparition de l’expression ¨capi­ta­lisme cog­ni­tif¨ est bien signalé par Yann Moulier Boutang lorsqu’il évoque les tra­vaux col­lec­tifs réa­li­sés en 2001 par l’équipe ISYS au sein du labo­ra­toire Matisse de l’université de Paris 1. Selon lui, cette expres­sion est le résul­tat d’un tra­vail de recherche qui reste encore ouvert. C’est pour­quoi, afin de com­battre toute vel­léité de lui accor­der une valeur de vérité, elle reste une hypo­thèse. Cette dimen­sion hypo­thé­tique faci­lite aussi les dis­cus­sions indis­pen­sables à toutes approches concep­tuelles.

L’un des pos­tu­lats de la caté­go­rie de ¨capi­ta­lisme cog­ni­tif¨ est le sui­vant : on est tou­jours dans une société capi­ta­liste. En d’autres termes, le capi­ta­lisme domine le sys­tème éco­no­mique mon­dial et déter­mine la nature de la société. Cette vérité incon­tes­table fait appel à la pro­blé­ma­tique de la défi­ni­tion du capi­ta­lisme. Contrairement à Fernand Braudel qui le défi­nit comme un ensemble de pra­tiques pré­sentes dans de mul­tiples socié­tés, à de mul­tiples époques, Karl Marx insis­tait davan­tage sur la sin­gu­la­rité du capi­ta­lisme.

Selon l’auteur du ¨Capital¨, le capi­ta­lisme est un mode d’organisation éco­no­mique né en Europe entre le XVIe siècle et le XIXe siècle, carac­té­risé par la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion et par le profit. L’exploitation, la quête ration­nelle du profit (Weber) et la concur­rence sont les maitre-mots de ce sys­tème éco­no­mique en pleine trans­for­ma­tion.

L’hypothèse du ¨capi­ta­lisme cog­ni­tif¨ part de la vision mar­xiste du capi­ta­lisme pour mon­trer sa nature cog­ni­tive. Dans Le capi­ta­lisme cog­ni­tif, La nou­velle grande Transformation, Yann Moulier Boutang garde les bases de ce sys­tème tout en poin­tant ses mul­tiples évo­lu­tions. L’idée de ¨rup­ture¨ avan­cée par cette théo­rie pour mar­quer l’avènement du ¨capi­ta­lisme cog­ni­tif¨ montre des trans­for­ma­tions se sont opé­rées, comme le capi­ta­lisme indus­triel l’avait fait pour mar­quer l’abandon du capi­ta­lisme mer­can­ti­liste et escla­va­giste.

La pre­mière trans­for­ma­tion obser­vée est la finan­cia­ri­sa­tion mon­diale. Les acti­vi­tés finan­cières telles que les ser­vices de banque et d’assurance s’imposent dans les dyna­miques éco­no­miques et sociales. Les opé­ra­tions finan­cières subissent une montée spec­ta­cu­laire favo­ri­sant l’émergence d’un cer­tain capi­tal intan­gible. ¨La finan­cia­ri­sa­tion de l’économie consti­tue la forme à tra­vers laquelle s’opère la mue du capi­ta­lisme vers sa troi­sième forme¨ déclare-t-il. L’autre trans­for­ma­tion est la révo­lu­tion numé­rique et tech­nique, à savoir les NTIC.

Avec l’arrivée du mul­ti­mé­dia, notam­ment de l’audiovisuel et d’Internet, les formes de pro­duc­tion et de trans­mis­sion de l’information sont bou­le­ver­sées. Toutes les don­nées sont numé­ri­sées et les réseaux sociaux sont de plus en plus uti­li­sés par la popu­la­tion. Ces nou­velles tech­no­lo­gies de l’information auraient fondé, selon Yann Moulier Boutang, le pas­sage du capi­ta­lisme indus­triel au capi­ta­lisme cog­ni­tif.

Ces évé­ne­ments s’inscrivent dans ce que Karl Polanyi appelle ¨la Grande Transformation¨ qui va donner nais­sance au ¨capi­ta­lisme cog­ni­tif¨. Ils sont aussi la source de légi­ti­ma­tion des grandes thèses de ce pro­gramme de recherche. La finan­cia­ri­sa­tion de l’économie et la révo­lu­tion numé­rique déter­minent les grandes thèses du ¨capi­ta­lisme cog­ni­tif¨.

La plus grande thèse du ¨capi­ta­lisme cog­ni­tif¨ est l’immatérialisation du tra­vail. L’immatériel devient le cri­tère pri­vi­lé­gié d’évaluation du tra­vail humain. Il se réfère ici au savoir, à la créa­tion et à l’invention. De nos jours, un bien ou un ser­vice est évalué en fonc­tion de l’un de ces cri­tères cités. ¨L’essentiel n’est plus la dépense de la force humaine de tra­vail, mais la force-inven­tion (M. Lazzarato), le savoir vivant non réduc­tibles à des machines ainsi que l’opinion par­ta­gée en commun par le plus grand nombre d’êtres humains¨, affirme Yann Moulier Boutang pour mon­trer com­ment le capi­ta­lisme s’approprie la dimen­sion intel­lec­tuelle des sala­riés. En ce qui concerne les cri­tères d’invention et de créa­ti­vité, on peut prendre le cas des sty­listes ou des desi­gners. On peut aussi y ajou­ter la paire de chaus­sures dont la valeur d’échange est déter­mi­née par sa marque.

La forme la plus expres­sive de cette imma­té­ria­li­sa­tion du tra­vail est la valeur-savoir. Cette der­nière aurait, selon ses défen­seurs, rem­placé la valeur-tra­vail qui sti­pule que la valeur d’une mar­chan­dise se mesure par le temps de tra­vail néces­saire à sa pro­duc­tion. À l’heure actuelle, les mar­chan­dises ou ser­vices sont éva­lués par le nombre de savoirs mobi­li­sés dans leur pro­duc­tion.

L’Université et les Centres de recherche peuvent confir­mer cette valo­ri­sa­tion crois­sante de la valeur-savoir. Reste à savoir com­ment mesu­rer le tra­vail d’un pro­fes­seur à l’Université ou d’un cher­cheur au CNRS ? En fonc­tion de quels cri­tères d’évaluation décide-t-on de rému­né­rer un ensei­gnant-cher­cheur ? Comment éva­luer le tra­vail dans le domaine cog­ni­tif ?

Ces inter­ro­ga­tions sou­lignent les limites du ¨capi­ta­lisme cog­ni­tif¨. Certains rejettent la thèse de la dis­pa­ri­tion de la valeur-tra­vail, signa­lant que la valeur-savoir est déjà conte­nue dans celle-ci. Il y a tou­jours une dimen­sion cog­ni­tive dans le tra­vail d’un ouvrier. Par ailleurs, cette imma­té­ria­li­sa­tion crois­sante du tra­vail s’est gran­de­ment ins­pi­rée du ¨tra­vail abs­trait¨ dégagé par Karl Marx, l’un des théo­ri­ciens de la valeur-tra­vail.

L’autre grande thèse du ¨capi­ta­lisme cog­ni­tif¨ est la pas­sion hédo­niste de l’activité libre. Les gens auraient ten­dance à créer leur propre ¨tra­vail¨ dans lequel ils peuvent se réjouir et s’en sentir maîtres. Par là, ils espèrent rapi­de­ment échap­per aux struc­tures domi­na­trices du tra­vail dans sa forme clas­sique. Ils peuvent déci­der de tra­vailler quand ils veulent en n’étant pas contraints de le faire.

Donc, toutes souf­frances au tra­vail dis­pa­rai­traient dans la mesure où ils prennent plai­sir à ce qu’ils font et se sentent atta­chés aux résul­tats du tra­vail. La dis­so­cia­tion entre le pro­duc­teur et le consom­ma­teur est sup­pri­mée. Le sen­ti­ment de jouir de leur créa­tion dis­sipe tout éven­tuel sen­ti­ment d’aliénation. L’art est, selon les tenants de cette thèse, le sec­teur le plus illus­tra­tif de cette absence de dépos­ses­sion chez le créa­teur qui est aussi consom­ma­teur. Ainsi, toutes les acti­vi­tés libre­ment créa­trices seront valo­ri­sées et acti­ve­ment recher­chées par les groupes domi­nants de la société.

On peut com­prendre pour­quoi l’entreprenariat et l’esprit créa­tif sont encou­ra­gés pen­dant aujourd’hui. Cette démarche n’est pas obli­ga­toi­re­ment néga­tive. Cependant, consi­dé­rant son orien­ta­tion mar­chande, nous pou­vons consta­ter qu’elle mène au cœur de l’extension du capi­ta­lisme. Ce der­nier se réper­cute dans la super­struc­ture idéo­lo­gique et poli­tique de la société en don­nant une valeur d’échange à l’intelligence humaine.

Toutes les idées ont un prix et sont aptes à pro­duire de la richesse. Elles sont rapi­de­ment deve­nues des mar­chan­dises en per­dant leur valeur d’usage. Les classes domi­nantes, avides de profit, vont tout faire pour acca­pa­rer tout sujet sus­cep­tible d’innover, de créer ou de réflé­chir. L’Internet dans sa forme de mise en réseaux sera ins­tru­men­ta­lisé à ces fins.

L’hypothèse du ¨capi­ta­lisme cog­ni­tif¨ nous permet de com­prendre com­ment l’économie s’empare de la connais­sance, de toutes les pro­duc­tions intel­lec­tuelles en géné­ral. Économie qui ne repose pas sur la connais­sance, signale Yann Moulier Boutang, mais sur son exploi­ta­tion.

La connais­sance, de même que l’information, sont deve­nues des biens à part entière. La connais­sance comme ¨bien imma­té­riel¨ sera élevée au rang de pro­priété privée. L’idée même de ¨droit de pro­priété intel­lec­tuelle¨ ou ¨droit d’auteur¨ trouve son expli­ca­tion ici.

Sa valo­ri­sa­tion extrême risque de pro­vo­quer de nou­velles formes d’exclusions sociales. De là le retour en vogue du concept de ¨capi­tal intel­lec­tuel¨ qui n’est pas sans rap­port avec le ¨capi­ta­lisme cog­ni­tif¨. En dépit des limites, l’hypothèse du ¨capi­ta­lisme cog­ni­tif¨ reste, dans sa rup­ture avec le capi­ta­lisme indus­triel, un pas déci­sif pour une cer­taine com­pré­hen­sion de la société actuelle et sa trans­for­ma­tion. Yann Moulier Boutang l’exprime en ces termes :

¨Se repré­sen­ter le capi­ta­lisme actuel sous les vieux habits du capi­ta­lisme indus­triel ne nous aide en rien à construire un futur plus juste et plus satis­fai­sant¨.

Jean-Jacques Cadet, le 13 décembre 2013.

Doctorant en phi­lo­so­phie EA 4008, LLCP, ED 31, Pratiques et Théories du sens.

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