L’héritage de Frantz Fanon

 

Bashir Abu-Manneh, extrait et traduit du texte paru dans Catalyst, vol. 5, no. 1, printemps 2021[1]

Les écrits de Fanon sur le colonialisme, le racisme et l’anti-impérialisme ont eu un impact massif dans le monde entier, en particulier dans le Sud. En plus des Damnés de la terre, il a écrit Peau noire, masques blancs, ainsi que plusieurs essais sur une vaste gamme de sujets qui ont eu un impact majeur sur toute une génération d’intellectuels radicaux[2].  Pour Fanon, le colonialisme est un phénomène d’une violence exceptionnelle. Il déshumanise les colonisés, les divise et les exploite. Le colonialisme repose sur la force et non sur un consensus politique et aboutit au déni des droits fondamentaux des personnes. Fanon soutient que les colonisés refusent d’accepter cette situation et cette négation coloniales. Le colonialisme ne parvient pas à convaincre le colonisé de la légitimité de son autorité et de son règne. La force engendre la résistance.

La place de la violence

Fanon estime que la violence est nécessaire dans ce processus. Ce n’est pas parce que les colonisés sont intrinsèquement violents, mais parce que les colonisateurs ne comprennent que le langage de la violence. C’est le moment du choc, de la confrontation. La violence est un instrument pour forger l’unité nationale. Ce n’est qu’ainsi que les colonisés pourront espérer atteindre leurs objectifs. Il n’y a pas de violence pour elle-même à Fanon, mais seulement comme moyen pour une fin politique : l’indépendance. La nation prend ainsi tout son sens comme projet politique oppositionnel et instrument de liberté.

Non à la négritude

La décolonisation est une lutte pour la liberté et la démocratie qui a lieu non seulement entre les nations mais aussi au sein des nations.  La principale inquiétude de Fanon est que, parallèlement à la lutte populaire nationale, il y a un projet d’élite nationale consistant à substituer des formes externes à des formes internes de domination et de gouvernement autoritaires.  C’est dans ce contexte qu’il rejette le concept de négritude, mis de l’avant par Aimé Césaire et Léopold Senghor qui voulaient revaloriser les éléments noirs dénigrés et subordonnés par la civilisation blanche. Contre la raison, la science et l’objectivité sur le pôle blanc du binaire racial, ils célébraient l’émotion, la participation et la subjectivisme. Fanon rejette cet essentialisme, car il est fondé sur l’acceptation d’une fausse division ontologique fondée sur la race entre le blanc et le noir. Fanon affirme qu’il n’y a pas de monde blanc, pas d’éthique blanche, pas plus que d’intelligence blanche.

Socialisme et internationalisme

Pendant la lutte pour la décolonisation, l’élite colonisée poursuit activement ses propres intérêts de classe et construit un système de domination et d’exploitation pour son propre bénéfice. Fanon exprime une profonde inquiétude quant à la nature et à la qualité de la liberté préconisée par les élites nationales. Afin de maintenir ses propres stratégies de domination de classe et d’accumulation, la bourgeoisie coloniale tourne le dos à son propre peuple et recherche le compromis avec ses vieux maîtres coloniaux.

Face à ces problèmes de décolonisation – une bourgeoisie intéressée et un grave sous-développement – Fanon propose une vision socialiste de l’émancipation. L’exploitation capitaliste, les cartels et les monopoles sont les ennemis des pays sous-développés. Cependant le choix d’un régime socialiste, un régime orienté vers le peuple dans son ensemble et fondé sur le principe que l’homme est le plus précieux de tous les biens, permettra d’avancer plus vite et plus harmonieusement, et ainsi rendre impossible cette caricature de la société où tout le pouvoir économique et politique est entre les mains de quelques-uns qui considèrent la nation dans son ensemble avec mépris et mépris.

Pour Fanon, la conscience nationale doit devenir un instrument pour satisfaire les besoins de la majorité. Il souligne ainsi la capacité de masse des colonisés à se gouverner eux-mêmes – gouverner par le peuple et pour le peuple, pour les parias et par les exclus. Fanon refuse d’essentialiser l’Occident comme irrémédiablement raciste ou incapable de mobilisation anti-systémique. Il invite la contribution et la participation des classes européennes subordonnées à la lutte. En défiant l’impérialisme et le capitalisme mondiaux, un tiers-monde radical appelle à des connexions authentiques, à la diversité et à un processus mondial de réhumanisation. La proposition de Fanon n’est pas un simple renversement de l’eurocentrisme, célébrant le nationalisme culturel ou le particularisme que l’on trouve dans les idéologies raciales comme la négritude.

L’héritage

L’œuvre de Fanon a une valeur particulière pour ceux et celles qui veulent lutter aujourd’hui contre l’oppression raciale et l’injustice sociale. Cela ne réside pas seulement dans son analyse de classe de la décolonisation et sa vision socialiste de l’émancipation, mais aussi dans les liens durables qu’il établit entre souveraineté populaire, anticapitalisme et anti-impérialisme.

S’inspirer de Fanon aujourd’hui exige une analyse matérialiste du Sud global enracinée dans des catégories comme la classe et le capitalisme. Dans un monde aux inégalités mondiales croissantes, les idéologies de la différence culturelle sont constamment utilisées par le droit de justifier la concurrence et la rivalité. Au nom de la sécurité mondiale et de la légitime défense, les droits universels et les normes internationales de justice sont anéantis par des États puissants.

 

[1] Extrait et traduit du texte paru dans Catalyst, vol. 5, no. 1, printemps 2021. Le texte original, « Who owns Frantz Fanon’s Legacy », sur le site de Catalyst, https://catalyst-journal.com/2021/05/who-owns-frantz-fanons-legacy

[2] Les textes de Fanon sont accessibles gratuitement sur le site des Classiques des sciences sociales, <https://uqac.on.worldcat.org/search?queryString=kw%3A%28fanon%29+AND+se%3A%28Classiques+des+sciences+sociales.%29>