Enjeux de la gauche en marche

Leurs crises, nos solutions

Par Mis en ligne le 30 août 2011

Madame Suzan George, pré­si­dente d’honneur d’Attac-France et pré­si­dente du Conseil du Trans­na­tional Ins­ti­tute (TNI) était l’invitée de l’université d’été des nou­veaux cahiers du socia­lisme. Elle a donné une confé­rence jeudi soir le 25 août à l’UQAM devant une salle bondée. L’essentiel de son propos, en bonne partie porté sur son plus récent livre « Leur crise, nos solu­tions », a porté sur l’analyse de la crise qu’elle défi­nit elle-même non pas comme une crise mais comme une mala­die chro­nique en évo­lu­tion. J’ai eu le plai­sir de l’accompagner au nom des NCS. [A. F.]

Tout au long de la crise, envi­ron 14 000 mil­liards de dol­lars se sont maté­ria­li­sés par magie pour conso­li­der les ins­ti­tu­tions finan­cières. Cette somme d’un gigan­tisme incroyable est pour l’essentiel emprun­tée au futur. Elle sera rem­bour­sée par les citoyens d’aujourd’hui et par leurs enfants et petits-enfants ; rem­bour­sée en impôts, bien sûr, mais aussi en chô­mage, en sup­pres­sions de ser­vices publics et cer­tai­ne­ment par bien d’autres épreuves que nous n’avons même pas com­mencé à ima­gi­ner. Pour com­prendre l’ampleur de ces chiffres, si on rem­bourse un dollar par seconde, soit 86 400$ par jour ou encore 31 536 000$ par an, cela pren­dra 448,000 ans à rembourser.

C’est tout l’intérêt d’être « trop grand pour faire faillite ».Et quand on sait qu’on l’est, on est incité à prendre de très gros risques, puisque quelqu’un d’autre paiera les pots cassés.

Dans les années 1950, la tranche la plus élevée des reve­nus était taxée à 90%. En 2009, le taux d’imposition le plus haut, qui s’applique aux reve­nus de plus de 372 950 dol­lars, est de 35%.

Le triomphe du capital

Associée à la mon­dia­li­sa­tion accé­lé­rée et au simple désir de profit maxi­mal, la doc­trine néo­li­bé­rale a aussi favo­risé l’investissement à l’étranger, par­tout où les salaires étaient bas, par rap­port à la pro­duc­ti­vité des tra­vailleurs. Parmi les nou­velles liber­tés dont jouit alors le capi­tal, il a le droit de spé­cu­ler contre les mon­naies faibles et de reti­rer ses fonds ins­tan­ta­né­ment, sans aver­tis­se­ment. Cela a pro­vo­qué d’innombrables crises, notam­ment dans les pays pauvres du Sud et en Europe de l’Est. L’Organisation inter­na­tio­nale du tra­vail a cal­culé qu’entre 1990 et 2002, plus de quatre-vingt-dix pays ont subi des « tour­mentes finan­cières graves », carac­té­ri­sées par une chute de la valeur de leur devise d’au moins 35% sur deux mois. Pendant trois décen­nies, l’Europe et les États-Unis ont vu des indus­tries majeures fermer et partir outre-mer vers des cieux plus pauvres et moins régle­men­tés, en pro­vo­quant des pertes d’emploi massives.

Cette situa­tion a été accom­pa­gnée par un autre phé­no­mène : sur plu­sieurs décen­nies, l’Europe a trans­féré au moins dix points de PIB (pro­duit inté­rieur brut, la richesse euro­péenne totale) du tra­vail aux pro­prié­taires du capi­tal. Les éco­no­mistes mesurent chaque année ce qu’ils appellent la « valeur ajou­tée » au cours de l’activité éco­no­mique : dans la pre­mière moitié des années 1970, la part de cette richesse créée qui allait aux salaires était, en Europe, très majo­ri­taire. Les tra­vailleurs en rece­vaient entre les deux tiers et les trois quarts ; le reste allait aux inves­tis­seurs, sous forme de rentes, divi­dendes et intérêts.

Les grands inves­tis­seurs, les géants des bourses mon­diales, exigent plus de « valeur pour l’actionnaire », leur cupi­dité aug­mente chaque année. Ils se font donc une joie de sou­te­nir les licen­cie­ments mas­sifs et encou­ragent l’évitement fiscal, à leurs yeux béné­fique puisqu’il réduit les coûts et accroît les profits.

Aux États-Unis aussi, les riches ont dépouillé sys­té­ma­ti­que­ment les pauvres, mais par un méca­nisme plus simple et plus brutal. Ils ont sim­ple­ment laissé stag­ner les salaires pen­dant des décen­nies. Ils n’ont pas concédé aux tra­vailleurs la moindre part de leurs propres gains de pro­duc­ti­vité, qui sont allés entiè­re­ment aux action­naires et aux diri­geants d’entreprises. C’est la raison prin­ci­pale qui a poussé les gens à s’endetter lour­de­ment en hypo­thé­quant leur maison, pour conti­nuer à consom­mer. L’alourdissement des fac­tures de la santé et de l’énergie rend compte des deux tiers de leurs dépenses sup­plé­men­taires. Inutile de cher­cher une autre expli­ca­tion à la chute la plus bru­tale des dépenses de consom­ma­tion qu’ait connue les États-Unis depuis soixante ans. 70% du chiffre d’affaire de l’économie des États-Unis dépend de la consom­ma­tion de masse des citoyens amé­ri­cains. Malgré les salaires collés à la colle forte, l’expansion éco­no­mique a pu se pro­lon­ger long­temps grâce à l’emprunt. C’est ainsi que l’épargne aux États-Unis est tombée à zéro, puis est deve­nue néga­tive. Moins d’argent dans toutes ces poches, cela signi­fie moins d’achats, ce qui veut dire une moindre acti­vité éco­no­mique ; le résul­tat est la sur­pro­duc­tion par rap­port à la demande solvable.

Telles sont les rai­sons pour les­quelles le par­tage de la valeur ajou­tée s’est mis à chan­ger pro­gres­si­ve­ment. Aujourd’hui dans plu­sieurs des pays de l’Union Européenne la part des tra­vailleurs est des­cen­due à 50%, ce qui signi­fie une dimi­nu­tion de la part du tra­vail d’environ 10% à 14% sur trente ans. Ce n’est pas vrai­ment de la petite mon­naie : les sommes « réorien­tées » repré­sentent 10% de la richesse de l’Union euro­péenne, qui en 2008 s’élevait à 15 295 mil­liards de dol­lars. Ces trans­ferts de déten­teurs d’emplois aux déten­teurs d’actions et d’obligations se pour­suivent depuis des décennies.

Étudier les riches, pas les pauvres

Parmi les habi­tants adultes de la pla­nète, les 10% les plus riches pos­sèdent 85% du patri­moine mon­dial des ménages et, parmi eux, les 2% les plus riches en captent plus de la moitié. La moitié la plus pauvre de la popu­la­tion mon­diale en dis­pose d’à peine 1%. Le membre moyen des 10% les plus riches pos­sède près de trois mille fois plus que le membre moyen des 10% les plus pauvres.

Les riches de la pla­nète – les HNWI, dit Merrill Lynch (abré­via­tion de High Net Worth Individuals, indi­vi­dus à valeur nette élevée) – se trou­vaient au mieux de leur forme en 2007 : ils étaient alors 10,1 mil­lions. À elles toutes, ces quelques 10 mil­lions de per­sonnes, l’équivalent de la popu­la­tion du grand Paris, qui se trou­vaient au sommet du tas de la richesse mon­diale reven­di­quaient 40 000 mil­liards 700 mil­lions de dol­lars. Elles pos­sé­daient ensemble en liquide plus de trois fois le PIB annuel des États-Unis ou de l’Union Européenne, six fois celui de la Chine ou treize fois celui de l’Inde. Il est vrai que les pauvres chéris ont été dure­ment frap­pés par la crise. Le rap­port de 2009 conte­nait de bien tristes nou­velles : il ne res­tait plus que 8,6 mil­lions de HNWI, soit une chute de 15% et leur richesse col­lec­tive avait péri­clité de 20% à 32 800 mil­liards de dol­lars. Mais en 2011 ils étaient remon­tés à 11 mil­lions pour une for­tune de 42,7 trilliards, moins de 1% d’entre eux ou 100 000 per­sonnes pos­sèdent le 1/3 de cette richesse. Moins de 100 pos­sèdent 4,5 trilliards, soit l’équivalent du PNB du Canada et le 1/3 de celui des États-Unis. 400 per­sonnes aux États-Unis pos­sèdent plus que la moitié de la population.

Pas d’inquiétude ; le rap­port sur la richesse prédit (avec assu­rance) qu’en 2013 ce groupe pri­vi­lé­gié jouira de 48 500 mil­liards de dol­lars. 15 mil­liards de plus en cinq ans, ce n’est pas si mal que ça.

Tiré du dis­cours de Suzan George à l’Université d’été des Nouveaux Cahiers du Socialisme ainsi que de son der­nier livre « Leur Crise, nos solu­tions » aux édi­tions Albin Michel.

Les commentaires sont fermés.