Nouveaux Cahiers du socialisme

Introduction : La crise ! Quelle crise ?

Numéro 2 – automne 2009

NCS-2-AUTOMNE-2009
Le Collectif d’analyse politique et les Éditions Écosociété ont le plaisir d'annoncer le lancement du numéro 2 de la revue des Nouveaux Cahiers du socialisme, intitulée LEUR CRISE ! Ce numéro qui compte 352 pages est maintenant disponible en libraire. Voir la liste des points de vente. Il est également possible de s'abonner par la poste en téléchargeant le formulaire d'abonnement.
Par Mis en ligne le 28 août 2009

Depuis l’éclatement de la bulle des « sub primes », une série de chocs a tra­versé le sys­tème bour­sier et finan­cier, d’abord aux États-Unis, puis dans le reste du monde. Au début, sous l’administration Bush, l’ampleur de la catas­tro­phe a été occul­tée et niée. Au Canada, Stephen Harper affir­mait même que cette « tur­bu­lence » avait du bon, puisqu’elle per­met­tait de réa­li­ser de « bonnes affai­res » sur les mar­chés. Lors de la der­nière cam­pa­gne élec­to­rale d’octobre 2008, le Parti conser­va­teur a eu l’audace de spé­ci­fier qu’aucun pro­gramme d’urgence n’était requis. Il accu­sait l’opposition de « faire peur au monde » et, si elle était élue, de remet­tre le Canada « dans le rouge ». Certes on dira, quoi atten­dre d’autres de ce gou­ver­ne­ment ?!? En effet, on a été habi­tués depuis l’élection de Stephen Harper en 2006 à tant de bouf­fon­ne­ries, de men­son­ges et de choix bête­ment néo­con­ser­va­teurs. Le pro­blème actuel, tou­te­fois, dépasse le cadre limité et pro­ba­ble­ment éphé­mère du règne d’Harper. En réa­lité, cette occul­ta­tion de la crise est reprise par l’ensemble des domi­nants, quoi­que de façon nuan­cée. Au pre­mier plan, soit celui de la langue, le mot « crise » est banni. Les grands médias refu­sent même d’employer le mot « dépres­sion ». On parle d’une « réces­sion », qui est pré­sen­tée comme un cycle des­cen­dant, momen­tané, un « mau­vais moment » à passer, un creux de vague sur l’horizon radieux et lisse du néo­li­bé­ra­lisme. On guette les indi­ces bour­siers pour dire à tout bout de champ que le « pire est ter­miné » et que la « reprise » est en vue.

Qui va payer ?

Les domi­nants, bien que confiants de sur­mon­ter la crise, ne sont pas cepen­dant pas tota­le­ment d’accord sur la manière à court et à long terme de recons­truire le sys­tème. Pour le moment, l’option qui est majo­ri­taire au sein des domi­nants est qu’il faut appor­ter des cor­rec­tifs « mineurs » pour s’en sortir. Certes, ces cor­rec­tifs « mineurs » coû­te­ront des mil­liards, qui seront emprun­tés par l’État, ce qui veut dire que tout le monde en sera res­pon­sa­ble pour les pro­chains 20-30-50 ans. Ce pro­gramme de « sortie de crise » est rela­ti­ve­ment cohé­rent. L’inspiration vient bien sûr de Washington, mais elle est éga­le­ment relayée par les prin­ci­paux alliés euro­péens, cana­diens, japo­nais, et endos­sée par le nouvel espace de « concer­ta­tion » qu’est devenu le G-20. Sous diver­ses moda­li­tés, ce pro­gramme est rela­ti­ve­ment simple :

  • Il faut pré­ser­ver l’architecture éco­no­mi­que et poli­ti­que du monde actuelle, sous la gou­verne des G-8 (« relooké » en G-20) et du néo­li­bé­ra­lisme.
  • Les prio­ri­tés urgen­tes sont de reca­pi­ta­li­ser les ban­ques et les ins­ti­tu­tions finan­ciè­res et leur per­met­tre de repren­dre leurs acti­vi­tés spé­cu­la­ti­ves (ce qu’on appelle le « marché » finan­cier), de refi­nan­cer cer­tains conglo­mé­rats comme GM et Chrysler et d’autres sec­teurs dits stra­té­gi­ques, et de dis­tri­buer quel­ques secours d’urgence aux chô­meurs et dému­nis.
  • Il faut éli­mi­ner de ce sys­tème les « canards boi­teux » et les « mou­tons noirs » qui ont « abusé » du sys­tème, qui reste effi­cace dans sa sub­stance, mais vul­né­ra­ble sous cer­tains aspects. Cette éli­mi­na­tion passe par des contrô­les plus sévè­res et des res­tric­tions impo­sées aux mani­pu­la­teurs des capi­taux, mais n’implique pas de mettre un frein réel à la finan­cia­ri­sa­tion du capi­ta­lisme.
  • Les clas­ses popu­lai­res et moyen­nes devront payer. Avec les nou­veaux som­mets d’endettement de l’État, seront envi­sa­gées de nou­vel­les formes de taxa­tions sup­plé­men­tai­res. Parallèlement, l’État sur­en­detté devra dimi­nuer les ser­vi­ces, bref pra­ti­quer, à l’échelle mon­diale et non plus seule­ment dans les pays du tiers-monde, une sorte d’ « ajus­te­ment struc­tu­rel ». Bien sûr, cet « ajus­te­ment » sera inéga­le­ment opé­ra­tion­na­lisé. Les popu­la­tions du G-8 devront réduire leur consom­ma­tion. Quant aux popu­la­tions plus vul­né­ra­bles des « G-192 », il y aura des réduc­tions dras­ti­ques au niveau des biens « essen­tiels », ce qui veut dire en clair, la famine pour 100 mil­lions de plus de per­son­nes, qui ainsi s’ajouteront au mil­liard de crève-faim actuel.

Il est effec­ti­ve­ment pos­si­ble, avec un tel pro­gramme, que le « pro­blème » soit tem­po­rai­re­ment « réglé ». Et que les indi­ces bour­siers, de même que la valeur des actifs des gran­des entre­pri­ses, revien­nent en hausse. Mais la crise n’est pas seule­ment ni prin­ci­pa­le­ment le mou­ve­ment des hauts et des bas de ces indi­ces. Ce dont il s’agit, c’est d’une restruc­tu­ra­tion fon­da­men­tale du sys­tème, laquelle a déjà com­mencé il y a une tren­taine d’années, et qui va pro­ba­ble­ment pour­sui­vre son cours pen­dant long­temps encore.

Crash « inévitable » et « terminal » du capitalisme ?

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Avant d’aller plus loin dans le débat sur la crise, il importe de rap­pe­ler que depuis long­temps, les mou­ve­ments anti­ca­pi­ta­lis­tes et les intel­lec­tuels de gauche pré­di­sent la « crise finale », la fin « immi­nente » du capi­ta­lisme. Or pen­dant la pre­mière moitié du ving­tième siècle, les évè­ne­ments sem­blent leur donner raison : crises finan­ciè­res à répé­ti­tions, grande dépres­sion des années 30, deux guer­res mon­dia­les, insur­rec­tions en cas­ca­des à com­men­cer par la révo­lu­tion russe, etc. Une lec­ture au « pre­mier degré » de Marx insiste alors sur les contra­dic­tions « irré­so­lu­bles » du capi­ta­lisme, sur la ten­dance à la chute des taux de profit, bref sur le moment-choc qui doit arri­ver, un jour ou l’autre.

Plus tard, les Internationales construi­sent leurs stra­té­gies en misant sur cette « fin immi­nente ». Le grand éco­no­miste hon­grois Eugène Varga prédit la crise de 1929 avant tous les experts et affirme qu’il s’agit de la « deuxième phase » de la crise « finale » du capi­ta­lisme. Le mou­ve­ment anti­ca­pi­ta­liste doit seule­ment « pous­ser » un peu pour que le capi­ta­lisme « bas­cule » dans le vide. En réa­lité, l’histoire démon­tre par la suite que ce « bas­cu­le­ment » ne sur­vient pas. En effet, le capi­ta­lisme sur­monte ses contra­dic­tions, via le grand virage key­né­sien, pro­pulsé par la Deuxième guerre mon­diale. Le sys­tème non seule­ment survit à ses contra­dic­tions, mais il peut vain­cre l’adversaire de gauche (le projet de la Troisième Internationale) et celui de droite (le nazisme).

Cette inca­pa­cité de penser l’au-delà de la crise coûte très cher. Dans les pays capi­ta­lis­tes, la relance de l’économie sur le mode key­né­sien déplace le centre de gra­vité poli­ti­que et peu à peu mar­gi­na­lise la gauche. Parallèlement, l’Union sovié­ti­que s’enlise et s’isole, inca­pa­ble de construire un espace post-capi­ta­liste sur des bases soli­des et à long terme. Certes, cet aveu­gle­ment de la gauche est cri­ti­qué et décor­ti­qué. Des voix pré­mo­ni­toi­res, celles de Gramsci notam­ment, met­tent en garde cet empor­te­ment devant la « crise finale » et l’espoir qui en découle en une sorte de « happy ending » com­mu­niste.

Dans les années 1960 et 1970, le débat reprend, au moment où se mani­fes­tent jus­te­ment les symp­tô­mes d’une nou­velle crise, après trente années « glo­rieu­ses » de déve­lop­pe­ment capi­ta­liste. Poursuivant les tra­vaux de Nicolas Kondratieff, Ernest Mandel pro­pose une ana­lyse his­to­ri­que des crises du capi­ta­lisme per­met­tant de dépas­ser le sché­ma­tisme qui avait dominé jusque lors le pensé de la crise par la gauche. Par la suite, des avan­cées consi­dé­ra­bles sont mises de l’avant par les tra­vaux de Robert Boyer, de Michel Aglietta et d’Alain Lipietz La crise étant alors ana­ly­sée non pas comme la « fin du capi­ta­lisme », mais la fin d’un cycle et d’un mode de régu­la­tion spé­ci­fi­que du capi­ta­lisme. On com­prend enfin que dans le sillon du key­né­sia­nisme et du for­disme, le capi­ta­lisme post-crise a effec­ti­ve­ment restruc­turé le sys­tème en créant un cercle « ver­tueux », basé sur l’accumulation du capi­tal, la consom­ma­tion de masse et la dis­ci­pli­ni­sa­tion des clas­ses popu­lai­res par l’État libé­ral-démo­cra­ti­que.

Aujourd’hui la « crise des crises »

C’est ce sys­tème « key­né­sien-for­diste » qui entre lui-même en crise au tour­nant des années 1970. C’est une crise qui reflète les contra­dic­tions à la base même du sys­tème capi­ta­liste, mais éga­le­ment l’acuité des conflits « inter-impé­ria­lis­tes » où riva­li­sent des puis­san­ces domi­nan­tes mais décli­nan­tes (les États-Unis) et des États « émer­gents ». C’est une crise pro­pul­sée éga­le­ment par plu­sieurs décen­nies de « mal déve­lop­pe­ment » qui conduit à l’épuisement de cer­tai­nes res­sour­ces et qui met fin à une éco­no­mie basée sur l’énergie fos­sile à bon marché. C’est une crise enfin qui est le résul­tat des gran­des révol­tes pro­lé­ta­rien­nes et popu­lai­res qui cou­rent à tra­vers le monde pen­dant les « trente glo­rieu­ses ». Cette crise des crises détruit toutes les visions sim­plis­tes mono­cau­sa­les qui s’imposent encore dans le dis­cours domi­nant.

De cette crise émerge un nou­veau para­digme, le néo­li­bé­ra­lisme qui relance le « tur­bo­ca­pi­ta­lisme » à tra­vers l’expropriation mas­sive des res­sour­ces aupa­ra­vant redis­tri­buées par le key­né­sia­nisme. Cette relance pro­duit une for­mi­da­ble pous­sée de l’accumulation qui doit se « réa­li­ser » par la déstruc­tu­ra­tion et la restruc­tu­ra­tion des rap­ports de pro­duc­tion à une échelle inédite, pla­né­taire. Mais l’accumulation devient sur­ac­cu­mu­la­tion, comme l’avait prédit Marx. La porte de sortie « tem­po­raire » est le dépla­ce­ment de cette masse de capi­taux vers l’économie spé­cu­la­tive, celle des « bulles ». D’où l’importance énorme que cette éco­no­mie-casino acquiert pour valo­ri­ser les actifs des domi­nants (et secon­dai­re­ment, des domi­nés). Au Québec et au Canada, le pro­ces­sus est le même. Les impacts au niveau des clas­ses popu­lai­res est déjà et sera encore plus dra­ma­ti­que. C’est d’autant plus inquié­tant que la crise envi­ron­ne­men­tale, com­po­sante « orga­ni­que » de cette crise, ne cesse de s’étendre.

Devant cette évo­lu­tion à la fois lente et rapide, divers « pos­si­bles » se rou­vrent, comme il a été dit pré­cé­dem­ment. Les domi­nants ne sont pas prêts –le pour­raient-ils tout en pré­ser­vant l’essentiel, à savoir l’accumulation du capi­tal ?- à reve­nir au « grand com­pro­mis » qui avait permis la sortie de la grande crise pré­cé­dente. La « solu­tion » est de faire payer, aux domi­nants, de gré ou de force, le déman­tè­le­ment du « filet de sécu­rité » key­né­sien (au « Nord »), y com­pris aux États-Unis et l’aggravation de la famine et de la misère au « Sud ».

La ver­sion social-démo­crate de ce plan de sortie de crise, qu’on per­çoit de façon inégale, en Amérique du Sud, en Chine et en Europe, res­pecte les contours essen­tiels de cette stra­té­gie « néo néo­li­bé­rale », quitte à en « boni­fier » cer­tains aspects, comme par exem­ple, en aug­men­tant les pres­ta­tions pour les chô­meurs, mais en ne sou­le­vant pas la pos­si­bi­lité de chan­ger de cap, comme par exem­ple, en natio­na­li­sant les ban­ques. On est loin, très loin même, de Keynes. Quant au « green capi­ta­lism », il ne semble pas, pour le moment en tout cas, que cela aille plus loin que des mesu­res com­pen­sa­toi­res, quitte à dimi­nuer les émis­sions de car­bone, sans tou­cher au cercle vicieux du pro­duc­ti­visme et de la consom­ma­tion sans fin.

Entre-temps, les domi­nés, comme tou­jours, s’entêtent et résis­tent. Des vic­toi­res par­tiel­les comme celle de l’UQÀM, des défai­tes amères comme à York, des résis­tan­ces opi­niâ­tres comme à Holiday Inn inter­pel­lent les mili­tants et les mili­tan­tes, sur­tout que se pro­fi­lent pour la fin de l’année de puis­san­tes confron­ta­tions dans le sec­teur public. De tout cela émerge, ici et ailleurs, des pistes pour non seule­ment résis­ter à la crise, mais aller au-delà de la crise.

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