Billet d’humeur

Lettre ouverte à M. Archambault, président du PQ

Par Mis en ligne le 22 mai 2011

Cher mon­sieur Archambault,

Comme nou­veau pré­sident du PQ, vous n’y allez pas de main morte. Pour votre pre­mière sortie, suite à votre élec­tion, vous choi­sis­sez de vous en prendre à Amir Khadir, le seul député indé­pen­dan­tiste à l’Assemblée Nationale qui ne soit pas ins­crit à votre parti.

Dans une contri­bu­tion au jour­nal Le Devoir (20 mai 2011) au titre accro­cheur (Amir Khadir, démas­qué), vous expli­quez que le choix d’Amir de voter pour le NPD dans sa cir­cons­crip­tion révèle la vraie nature de ce der­nier et de son parti :

Voilà qui confirme non seule­ment la véri­table nature de ce parti, mais aussi, et sur­tout, les consé­quences de sa pré­sence sur la scène poli­tique. Québec soli­daire vient de démon­trer que la sou­ve­rai­neté est un leurre pour atti­rer les sou­ve­rai­nistes pro­gres­sistes.

Pas de chance pour votre thèse, le même jour, un son­dage paru dans le jour­nal La Presse révé­lait qu’un bon tiers des élec­teurs péquistes avaient éga­le­ment voté NPD lors des der­nières élec­tions fédé­rales. Ça vous fera pas mal de monde à démas­quer, M. Archambault. Tous et toutes des sup­pôts du PLQ ?

Québec Solidaire serait, non pas un parti poli­tique de gauche et indé­pen­dan­tiste qui aurait droit de cité, mais un leurre, une sorte d’attrape-souverainiste des­tiné, pré­ci­sez-vous, à divi­ser le vote sou­ve­rai­niste pour faire passer les libé­raux.

Un vote pour Québec soli­daire aux pro­chaines élec­tions géné­rales, c’est un vote qui pour­rait per­mettre la réélec­tion des libé­raux de Jean Charest. Soyons clairs, lors de la pro­chaine élec­tion géné­rale, la phi­lo­so­phie de Québec soli­daire sera : battre un péquiste, c’est pri­mor­dial, battre un libé­ral, c’est secon­daire. Le danger est bien réel. Les seuls gagnants de la divi­sion seront les adver­saires de l’émancipation du Québec vers sa sou­ve­rai­neté.

Mais qui donc a ima­giné, pla­ni­fié et mis en œuvre cette grande opé­ra­tion de diver­sion des­ti­née à faire le jeu des fédé­ra­listes ? Vous n’en souf­flez mot, mais on n’est pas très loin de la théo­rie du com­plot.

Vous n’avez pas aimé le film « Amir et le com­plot isla­miste » dis­tri­bué par Éric Duhaime ? Peut-être allez vous adorer « Amir et le com­plot fédé­ra­liste » du nou­veau réa­li­sa­teur Raymond Archambault….

Le délire parano est dans l’air du temps, faudra s’y faire

Dans le cas qui nous occupe, ce genre d’accusation qui ne ridi­cu­lise que son auteur assume une fonc­tion pré­cise : durcir les mili­tants, à l’interne, pour éviter de sou­le­ver les vraies ques­tions. C’est ce qu’on appelle com­mu­né­ment une diver­sion. Notamment sur l’incapacité des lea­ders sou­ve­rai­nistes tra­di­tion­nels à rejoindre les pré­oc­cu­pa­tions de la jeu­nesse et sur­tout éviter un dou­lou­reux examen cri­tique suite à l’élection fédé­rale. Amir, voilà le félon ! Amir, pas M. Legault qui a bien can­di­de­ment expli­qué qu’il n’est plus sou­ve­rai­niste. Enfin, presque plus. Du moins pas pour le moment. Peut-être un jour, on ne sait trop.

Quelques ques­tions à M. Archambault

Comme vous le savez, toutes ces ques­tions sur la divi­sion du vote, le vote stra­té­gique etc. sont induites par le mode de scru­tin actuel que René Lévesque avait déjà qua­li­fié d’infect. Dans un mode de scru­tin pro­por­tion­nel, les gens votent davan­tage selon leurs convic­tions. Les dif­fé­rents partis par la suite construisent, le cas échéant, les coa­li­tions par­le­men­taires au gré de leurs inté­rêts et de leurs affi­ni­tés idéo­lo­giques. Votre parti, malgré ses pro­messes et de longues années au pou­voir, a refusé de modi­fier ce mode de scru­tin. Quand allez-vous com­prendre que seul un scru­tin de type pro­por­tion­nel per­met­trait de mini­mi­ser le vote tac­tique et favo­ri­ser le vote de convic­tion, le vote d’adhésion ? Quand allez-vous admettre que c’est votre parti, contre l’avis de René Lévesque et de bien d’autre par la suite (comme Jean Pierre Charbonneau), qui a refusé de chan­ger cette règle. Quand ces­se­rez-vous de plai­der votre propre tur­pi­tude ?

Archambault, vous connais­sez suf­fi­sam­ment l’histoire élec­to­rale du Québec pour savoir que votre argu­ment, celui de la divi­sion du vote, était pré­ci­sé­ment le même qu’on ser­vait à René Lévesque, lorsqu’il a fondé le MSA-PQ ? « Vous allez faire le jeu de l’Union Nationale, le vieux parti réac­tion­naire en divi­sant le vote libé­ral…» Vous connais­sez la suite. Quelques cin­quante ans plus tard, nous n’avons tou­jours pas ni l’indépendance, ni acces­soi­re­ment un mode de scru­tin conve­nable. C’est beau­coup plus facile de s’en prendre à Amir Khadir, en écho avec la droite la plus réac­tion­naire du Québec, qu’à se regar­der dans le miroir.

Diviser le vote ? Cet argu­ment, qu’on nous res­sasse inlas­sa­ble­ment pour nous empê­cher d’exister, laisse son­geur. Lorsqu’on y réflé­chit bien, cette notion de divi­sion ren­voie à un rap­port de pro­priété : ne divise-t-on pas un lot, un patri­moine, une pomme parce qu’il nous appar­tient ? Êtes-vous pro­prié­taire du vote sou­ve­rai­niste, M. Archambault ?

Vous avez par­fai­te­ment le droit d’être en désac­cord avec notre parti et son pro­gramme. Et encore plus celui d’exprimer ce désac­cord. Mais qui vous a donné celui de mépri­ser les membres et l’électorat de Québec Solidaire en per­si­flant que notre raison d’être est de faire le jeu des libé­raux ? C’est notre pro­gramme et notre orien­ta­tion que vous devez cri­ti­quer, pas notre droit d’exister. À moins de consi­dé­rer que votre parti est pro­prié­taire de droit divin de la ques­tion natio­nale et que ce fai­sant, vous pouvez sans ver­gogne démo­ni­ser vos adver­saires. Êtes-vous un démo­crate, M. Archambault ? Nous ne sol­li­ci­te­rons pas votre accord pour exis­ter, ni celui de conti­nuer à nous battre pour l’indépendance du Québec. Vous devez en prendre acte, tout sim­ple­ment comme un diri­geant poli­tique res­pon­sable et agir en consé­quence si vous sou­hai­tez réa­li­ser la sou­ve­rai­neté. Depuis 1945, il s’est créé 125 nou­veaux États dans le monde et vous pour­rez obser­ver qu’il n’est pas rare que des forces poli­tiques dif­fé­rentes ont porté cet objec­tif de réa­li­ser la sou­ve­rai­neté. En Écosse, par exemple, vous savez très bien qu’en plus du SNP, on retrouve sur sa gauche une autre for­ma­tion, le SSP. Les deux partis divergent sur d’importantes ques­tions sociales et éco­no­miques et ils en débattent. Mais il ne vien­drait sans doute pas à l’esprit d’un diri­geant du SSP ou du SNP de remettre en ques­tion la légi­ti­mité de l’autre parti. Et vous savez pour­quoi, M. Archambault ? Parce que dans ce pays en deve­nir, une partie des sièges est octroyée par un vote pro­por­tion­nel très par­ti­cu­lier. Cela n’explique pas tout, bien sûr. Mais cela contri­bue à assu­rer un rap­port d’adversité beau­coup plus sain, plus normal entre les for­ma­tions poli­tiques.

Comme parti poli­tique, vous sem­blez davan­tage inté­ressé par M. Legault et son projet avec l’ADQ. Peut-être croyez vous que c’est de ce côté de la droite dure que se trouve les indé­pen­dan­tistes…. Évidemment pas. Mais c’est de ce côté que se trouve une parti de votre élec­to­rat que vous dis­pu­tez à l’ADQ. On com­prend. Vous voulez être réélu. Rien de plus normal pour un parti poli­tique.

Vous voulez gou­ver­ner à nou­veau la pro­vince de Québec sur la base d’une confuse orien­ta­tion de gou­ver­nance sou­ve­rai­niste, sans réfé­ren­dum. Mais peut-être un réfé­ren­dum. On verra. Les yeux bra­qués sur les son­dages (qui sont loin d’être mau­vais pour l’option) mais qui, hélas, vous révèlent aussi que Québec Solidaire est là pour rester. Et comme pro­prié­taire mono­po­liste de la ques­tion natio­nale, vous ne pouvez sim­ple­ment pas, froi­de­ment, prendre acte de ce fait poli­tique pour­tant élé­men­taire. Tout comme le succès d’estime dont est l’objet Amir Khadir vous est incom­pré­hen­sible. C’est pour­tant simple. Outre son talent per­son­nel, le député de Québec Solidaire sou­lève des ques­tions per­ti­nentes comme le contenu social et éco­no­mique de notre sou­ve­rai­neté, à com­men­cer par les res­sources natu­relles.

Panique au sein des élites natio­na­listes tra­di­tion­nelles ?

Depuis les der­nières élec­tions fédé­rales, on sent un net dur­cis­se­ment du dis­cours de votre parti, non pas contre cette droite mus­clée, qui vous répète chaque jour que la ques­tion natio­nale est dépas­sée, mais contre la gauche. Dans un texte pro­duit suite au choc sui­vant l’élection fédé­rale, Marc Laviolette et Pierre Dubuc, expliquent que Québec Solidaire est une alliance de fédé­ra­listes et d’indépendantistes et qu’il béné­fi­ciera de l’aide de son nou­veau grand frère fédé­ral, le NPD, lors des pro­chaines élec­tions. Menacé à droite par le projet Legault-ADQ, le PQ serait aussi atta­qué à sa gauche par cette étrange coa­li­tion. (Le Devoir, 6 mai 2011)

Ces allé­ga­tions méri­te­raient une longue réponse, mais conten­tons-nous d’indiquer, qu’à Québec Solidaire, nous ne pas­sons pas notre temps à nous reni­fler mutuel­le­ment pour savoir qui est plus indé­pen­dan­tiste que l’autre. Pauline est moins indé­pen­dan­tiste que Jacques mais sûre­ment plus qu’André. Et sur­tout beau­coup plus que Lucien et François qui ne sont plus, comme il sied à des membres émi­nents de la classe domi­nante qué­bé­coise qui, elle, ne le fut jamais ! Ce petit jeu, qui est plus indé­pen­dan­tiste que l’autre, appar­tient à votre sous-culture orga­ni­sa­tion­nelle interne, pas à la nôtre. À chacun ses bibittes !

Québec Solidaire est indé­pen­dan­tiste (ou sou­ve­rai­niste, si vous pré­fé­rez : on ne coupe pas les che­veux en quatre). Comme dans votre parti, cer­tains insistent davan­tage sur les dimen­sions socioé­co­no­miques, d’autres sont plus sen­sibles aux dimen­sions cultu­relles. Il est vrai que beau­coup d’entre nous sommes par­ti­cu­liè­re­ment aller­giques à la vieille soupe idéo­lo­gique cana­dienne-fran­çaise conser­va­trice et vic­ti­maire. Nous adhé­rons davan­tage aux valeurs démo­cra­tiques, éga­li­taires et modernes fon­dant notre iden­tité natio­nale en construc­tion. Mais le plus impor­tant, c’est que nous sommes tous et toutes d’accord sur un aspect stra­té­gique déter­mi­nant : le choix popu­laire se fera non pas sur un mandat de négo­cier avec l’État cana­dien, mais sur un projet de Constitution, démo­cra­ti­que­ment éla­boré par la plus large partie du peuple pos­sible. Votre parti est-il aussi clair et précis au cha­pitre de la stra­té­gie de lutte pour l’indépendance, M. Archambault ?

Mme Marois et l’extrémisme

Récemment, en visite dans la cir­cons­crip­tion de Mercier, après avoir annoncé la volonté de votre parti d’aligner une grosse poin­ture pour reprendre le siège (c’est de bonne guerre) Mme Marois, selon le jour­nal Le Plateau (20 mai 2011)

À propos d’Amir Khadir, celle-ci s’est fait cin­glante. « Amir est extré­miste dans cer­taines de ses posi­tions. Il se dit sou­ve­rai­niste, mais il appelle les gens à voter fédé­ra­liste. Il y a une cer­taine inco­hé­rence », croit Mme Marois.

Amir extré­miste ? On se demande pour­quoi Mme Marois juge per­ti­nent de relayer ce type de propos qu’on retrouve habi­tuel­le­ment sous la plume des Martineau, Duhaime ou Gagnon. Pour mémoire, il s’agit de la même éti­quette que la presse par­ti­sane ser­vait à René Lévesque en début de car­rière : sépa­ra­tiste, extré­miste…

De quoi s’agit-il au juste ? Du sou­tien au peuple pales­ti­nien, comme le fai­sait le PQ, avant Lucien Bouchard, lorsque l’OLP était invité comme obser­va­teur à ses congrès ? De ses posi­tions visant assu­rer un contrôle popu­laire sur nos res­sources natu­relles comme l’a fait en partie René Lévesque au début des années soixante ?

De sa cri­tique des élites finan­cières du Québec notam­ment au cha­pitre de la catas­tro­phique ges­tion de la Caisse de dépôt, fondée par Jacques Parizeau ? Est-il extré­miste de pro­po­ser que le peuple du Québec éla­bore et décide de sa loi fon­da­men­tale ? Oui, mais pour un par­ti­san de l’ordre consti­tu­tion­nel cana­dien.

Est-ce de l’extrémisme de pro­po­ser une hausse impor­tante du salaire mini­mum ? Un key­né­sien modéré ne désa­voue­rait pas une telle mesure, un néo­li­bé­ral, oui.

Est-ce extré­miste de sou­te­nir les vic­times de la guerre de classe que mènent les deux empires de presse contre ses sala­riés, afin de déna­tu­rer le métier de jour­na­liste au profit de chro­ni­queurs idéo­lo­gi­que­ment très mar­qués ? Sûrement, mais pour les anti­syn­di­ca­listes.

Est-ce de l’extrémisme de défendre le droit d’un citoyen de deman­der à un tri­bu­nal d’examiner la léga­lité d’une impor­tante tran­sac­tion inter­ve­nue entre une ville et un empire de presse et ce sans appel d’offre ? Oui, c’est de l’extrémisme pour ceux et celles qui méprisent l’État de droit. On se demande pour­quoi quelqu’un d’aussi res­pec­table et res­pec­tée que la dépu­tée péquiste de Limoilou se livre à une telle manœuvre. Nous ne pou­vons croire qu’il ne s’agit que de consi­dé­ra­tions élec­to­ra­listes.

Alors pour­quoi tant de dureté, sou­vent irra­tion­nelle, à l’endroit de Québec Solidaire du côté des diri­geants péquistes ?

Osons une hypo­thèse. Pendant qu’ils observent l’échec de leur stra­té­gie de recom­po­si­tion en terre adé­quiste, la direc­tion du Parti Québécois peine à faire son deuil d’une autre réa­lité. Contrairement à leur éva­lua­tion ini­tiale, Québec Solidaire prend racine dans le pay­sage poli­tique au Québec en ral­liant à la fois une mince couche de péquistes déçus mais aussi de plus en plus de jeunes adhé­sions, quoique ce nombre reste encore très modeste.

Québec Solidaire gagne peu à peu en influence auprès des sala­riés syn­di­qués. Déjà plus une par­ti­cule, mais pas encore un grand parti popu­laire de gauche, Québec Solidaire repré­sente une menace dans un contexte très par­ti­cu­lier où la seule cer­ti­tude poli­tique est la très grande flui­dité de l’électorat, témoi­gnant ainsi de l’érosion, tant à droit qu’à gauche, de l’influence du lea­der­ship natio­na­liste tra­di­tion­nel.

Plus, pour cer­tains et cer­taines mili­tants du PQ, Québec Solidaire devient peu à peu et à sa façon ce que le PQ a cessé d’être depuis long­temps : un parti pro­gres­siste et indé­pen­dan­tiste. D’où ce déni, puis cette colère…

Êtes-vous en colère M. Archambault ?

François Cyr

P.S : M. Archambault, vous pouvez me répondre, si, si, je vous assure, je suis par­fai­te­ment res­pec­table : j’ai voté pour le Bloc aux der­nières fédé­rales ! Plein de mes amis-es ont voté pour le NPD et bizar­re­ment, on se parle encore… Docteur, est-ce grave ?

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