Lettre ouverte à M. Archambault, président du PQ

Cher monsieur Archambault,

Comme nouveau président du PQ, vous n’y allez pas  de main morte. Pour votre première sortie, suite à votre élection, vous choisissez de vous en prendre à Amir Khadir, le seul député indépendantiste à l’Assemblée Nationale qui ne soit pas inscrit à votre parti.

Dans une contribution au journal Le Devoir (20 mai 2011) au titre accrocheur (Amir Khadir, démasqué), vous expliquez que le choix d’Amir de voter pour le NPD dans sa circonscription révèle la vraie nature de ce dernier et de son parti :

 

Voilà qui confirme non seulement la véritable nature de ce parti, mais aussi, et surtout, les conséquences de sa présence sur la scène politique. Québec solidaire vient de démontrer que la souveraineté est un leurre pour attirer les souverainistes progressistes.

 

Pas de chance pour votre thèse, le même jour, un sondage paru dans le journal La Presse révélait qu’un bon tiers des électeurs péquistes avaient également voté NPD lors des dernières élections fédérales. Ça vous fera pas mal de monde à démasquer, M. Archambault. Tous et toutes des suppôts du PLQ ?

 

Québec Solidaire serait, non pas un parti politique de gauche et indépendantiste qui aurait droit de cité, mais un leurre, une sorte d’attrape-souverainiste destiné, précisez-vous, à diviser le vote souverainiste pour faire passer les libéraux.

 

Un vote pour Québec solidaire aux prochaines élections générales, c’est un vote qui pourrait permettre la réélection des libéraux de Jean Charest. Soyons clairs, lors de la prochaine élection générale, la philosophie de Québec solidaire sera: battre un péquiste, c’est primordial, battre un libéral, c’est secondaire. Le danger est bien réel. Les seuls gagnants de la division seront les adversaires de l’émancipation du Québec vers sa souveraineté.

 

Mais qui donc a imaginé, planifié et mis en œuvre cette grande opération de diversion destinée à faire le jeu des fédéralistes ? Vous n’en soufflez mot, mais on n’est pas très loin de la théorie du complot.

 

Vous n’avez pas aimé le film « Amir et le complot islamiste » distribué par Éric Duhaime ? Peut-être allez vous adorer « Amir et le complot fédéraliste » du nouveau réalisateur Raymond Archambault….

 

Le délire parano est dans l’air du temps, faudra s’y faire

Dans le cas qui nous occupe, ce genre d’accusation qui ne ridiculise que son auteur assume une fonction précise : durcir les militants, à l’interne, pour éviter de soulever les vraies questions. C’est ce qu’on appelle communément une diversion. Notamment sur l’incapacité des leaders souverainistes traditionnels à rejoindre les préoccupations de la jeunesse et surtout éviter un douloureux examen critique suite à l’élection fédérale. Amir, voilà le félon ! Amir, pas M. Legault qui a bien candidement expliqué qu’il n’est plus souverainiste. Enfin, presque plus. Du moins pas pour le moment. Peut-être un jour, on ne sait trop.

 

Quelques questions à M. Archambault

Comme vous le savez, toutes ces questions sur la division du vote, le vote stratégique etc. sont induites par le mode de scrutin actuel que René Lévesque avait déjà qualifié d’infect. Dans un mode de scrutin proportionnel, les gens votent davantage selon leurs convictions. Les différents partis par la suite construisent, le cas échéant, les coalitions parlementaires au gré de leurs intérêts et de leurs affinités idéologiques. Votre parti, malgré ses promesses et de longues années au pouvoir, a refusé de modifier ce mode de scrutin.  Quand allez-vous comprendre que seul un scrutin de type proportionnel permettrait de minimiser le vote tactique et favoriser le vote de conviction, le vote d’adhésion ? Quand allez-vous admettre que c’est votre parti, contre l’avis de René Lévesque et de bien d’autre par la suite (comme Jean Pierre Charbonneau), qui a refusé de changer cette règle. Quand cesserez-vous de plaider votre propre turpitude ?

 

Archambault, vous connaissez suffisamment l’histoire électorale du Québec pour savoir que votre argument, celui de la division du vote, était précisément le même qu’on servait à René Lévesque, lorsqu’il a fondé le MSA-PQ ? «Vous allez faire le jeu de l’Union Nationale, le vieux parti réactionnaire en divisant le vote libéral…» Vous connaissez la suite. Quelques cinquante ans plus tard, nous n’avons toujours pas ni l’indépendance, ni accessoirement un mode de scrutin convenable. C’est beaucoup plus facile de s’en prendre à Amir Khadir, en écho avec la droite la plus réactionnaire du Québec, qu’à se regarder dans le miroir.

 

Diviser le vote ? Cet argument, qu’on nous ressasse inlassablement pour nous empêcher d’exister, laisse songeur. Lorsqu’on y réfléchit bien, cette notion de division renvoie à un rapport de propriété : ne divise-t-on pas un lot, un patrimoine, une pomme parce qu’il nous appartient ? Êtes-vous propriétaire du vote souverainiste, M. Archambault ?

 

Vous avez parfaitement le droit d’être en désaccord avec notre parti et son programme. Et encore plus celui d’exprimer ce désaccord. Mais qui vous a donné celui de mépriser les membres et l’électorat de Québec Solidaire en persiflant que notre raison d’être est de faire le jeu des libéraux ? C’est notre programme et notre orientation que vous devez critiquer, pas notre droit d’exister. À moins de considérer que votre parti est propriétaire de droit divin de la question nationale et que ce faisant, vous pouvez sans vergogne démoniser vos adversaires. Êtes-vous un démocrate, M. Archambault ? Nous ne solliciterons pas votre accord pour exister, ni celui de continuer à nous battre pour l’indépendance du Québec. Vous devez en prendre acte, tout simplement comme un dirigeant politique responsable et agir en conséquence si vous souhaitez réaliser la souveraineté. Depuis 1945, il s’est créé 125 nouveaux États dans le monde et vous pourrez observer qu’il n’est pas rare que des forces politiques différentes ont porté cet objectif de réaliser la souveraineté. En Écosse, par exemple, vous savez très bien qu’en plus du SNP, on retrouve sur sa gauche une autre formation, le SSP. Les deux partis divergent sur d’importantes questions sociales et économiques et ils en débattent. Mais il ne viendrait sans doute pas à l’esprit d’un dirigeant du SSP ou du SNP de remettre en question la légitimité de l’autre parti. Et vous savez pourquoi, M. Archambault ? Parce que dans ce pays en devenir, une partie des sièges est octroyée par un vote proportionnel très particulier. Cela n’explique pas tout, bien sûr. Mais cela contribue à assurer un rapport d’adversité beaucoup plus sain, plus normal entre les formations politiques.

 

Comme parti politique, vous semblez davantage intéressé par M. Legault et son projet avec l’ADQ. Peut-être croyez vous que c’est de ce côté de la droite dure que se trouve les indépendantistes…. Évidemment pas. Mais c’est de ce côté que se trouve une parti de votre électorat que vous disputez à l’ADQ. On comprend. Vous voulez être réélu. Rien de plus normal pour un parti politique.

 

Vous voulez gouverner à nouveau la province de Québec sur la base d’une confuse orientation de gouvernance souverainiste, sans référendum. Mais peut-être un référendum. On verra. Les yeux braqués sur les sondages (qui sont loin d’être mauvais pour l’option) mais qui, hélas, vous révèlent aussi que Québec Solidaire est là pour rester. Et comme propriétaire monopoliste de la question nationale, vous ne pouvez simplement pas, froidement, prendre acte de ce fait politique pourtant élémentaire. Tout comme le succès d’estime dont est l’objet Amir Khadir vous est incompréhensible. C’est pourtant simple. Outre son talent personnel, le député de Québec Solidaire soulève des questions pertinentes comme le contenu social et économique de notre souveraineté, à commencer par les ressources naturelles.

 

Panique au sein des élites nationalistes traditionnelles ?

Depuis les dernières élections fédérales, on sent un net durcissement du discours de votre parti, non pas contre cette droite musclée, qui vous répète chaque jour que la question nationale est dépassée, mais contre la gauche. Dans un texte produit suite au choc suivant l’élection fédérale, Marc Laviolette et Pierre Dubuc, expliquent que Québec Solidaire est une alliance de fédéralistes et d’indépendantistes et qu’il bénéficiera de l’aide de son nouveau grand frère fédéral, le NPD, lors des prochaines élections. Menacé à droite par le projet Legault-ADQ, le PQ serait aussi attaqué à sa gauche par cette étrange coalition. (Le Devoir, 6 mai 2011)

 

Ces allégations mériteraient une longue réponse, mais contentons-nous d’indiquer, qu’à Québec Solidaire, nous ne passons pas notre temps à nous renifler mutuellement pour savoir qui est plus indépendantiste que l’autre. Pauline est moins indépendantiste que Jacques mais sûrement plus qu’André. Et surtout beaucoup plus que Lucien et François qui ne sont plus, comme il sied à des membres éminents de la classe dominante québécoise qui, elle, ne le fut jamais ! Ce petit jeu, qui est plus indépendantiste que l’autre, appartient à votre sous-culture organisationnelle interne, pas à la nôtre. À chacun ses bibittes !

 

Québec Solidaire est indépendantiste (ou souverainiste, si vous préférez : on ne coupe pas les cheveux en quatre). Comme dans votre parti, certains insistent davantage sur les dimensions socioéconomiques, d’autres sont plus sensibles aux dimensions culturelles. Il est vrai que beaucoup d’entre nous sommes particulièrement allergiques à la vieille soupe idéologique canadienne-française conservatrice et victimaire. Nous adhérons davantage aux valeurs démocratiques, égalitaires et modernes fondant notre identité nationale en construction. Mais le plus important, c’est que nous sommes tous et toutes d’accord sur un aspect stratégique déterminant : le choix populaire se fera non pas sur un mandat de négocier avec l’État canadien, mais sur un projet de Constitution, démocratiquement élaboré par la plus large partie du peuple possible. Votre parti est-il aussi clair et précis au chapitre de la stratégie de lutte pour l’indépendance, M. Archambault ?

 

Mme Marois et l’extrémisme

Récemment, en visite dans la circonscription de Mercier, après avoir annoncé la volonté de votre parti d’aligner une grosse pointure pour reprendre le siège (c’est de bonne guerre) Mme Marois, selon le journal Le Plateau (20 mai 2011)

 

À propos d’Amir Khadir, celle-ci s’est fait cinglante. « Amir est extrémiste dans certaines de ses positions. Il se dit souverainiste, mais il appelle les gens à voter fédéraliste. Il y a une certaine incohérence », croit Mme Marois.

 

Amir extrémiste ? On se demande pourquoi Mme Marois juge pertinent de relayer ce type de propos qu’on retrouve habituellement sous la plume des Martineau, Duhaime ou Gagnon. Pour mémoire, il s’agit de la même étiquette que la presse partisane servait à René Lévesque en début de carrière : séparatiste, extrémiste…

De quoi s’agit-il au juste ? Du soutien au peuple palestinien, comme le faisait le PQ, avant Lucien Bouchard, lorsque l’OLP était invité comme observateur à ses congrès ? De ses positions visant assurer un contrôle populaire sur nos ressources naturelles comme l’a fait en partie René Lévesque au début des années soixante ?

De sa critique des élites financières du Québec notamment au chapitre de la catastrophique gestion de la Caisse de dépôt, fondée par Jacques Parizeau ? Est-il extrémiste de proposer que le peuple du Québec élabore et décide de sa loi fondamentale ? Oui, mais pour un partisan de l’ordre constitutionnel canadien.

Est-ce de l’extrémisme de proposer une hausse importante du salaire minimum ? Un keynésien modéré ne désavouerait pas une telle mesure, un néolibéral, oui.

Est-ce extrémiste de soutenir les victimes de la guerre de classe que mènent les deux empires de presse contre ses salariés, afin de dénaturer le métier de journaliste au profit de chroniqueurs idéologiquement très marqués ? Sûrement, mais pour les antisyndicalistes.

 

Est-ce de l’extrémisme de défendre le droit d’un citoyen de demander à un tribunal d’examiner la légalité d’une importante transaction intervenue entre une ville et un empire de presse et ce sans appel d’offre ? Oui, c’est de l’extrémisme pour ceux et celles qui méprisent l’État de droit. On se demande pourquoi quelqu’un d’aussi respectable et respectée que la députée péquiste de Limoilou se livre à une telle manœuvre. Nous ne pouvons croire qu’il ne s’agit que de considérations électoralistes.

 

Alors pourquoi tant de dureté, souvent irrationnelle, à l’endroit de Québec Solidaire du côté des dirigeants péquistes ?

 

Osons une hypothèse. Pendant qu’ils observent l’échec de leur stratégie de recomposition en terre adéquiste, la direction du Parti Québécois peine à faire son deuil d’une autre réalité. Contrairement à leur évaluation initiale, Québec Solidaire prend racine dans le paysage politique au Québec en ralliant à la fois une mince couche de péquistes déçus mais aussi de plus en plus de jeunes adhésions, quoique ce nombre reste encore très modeste.

 

Québec Solidaire gagne peu à peu en influence auprès des salariés syndiqués. Déjà plus une particule, mais pas encore un grand parti populaire de gauche, Québec Solidaire représente une menace dans un contexte très particulier où la seule certitude politique est la très grande fluidité de l’électorat, témoignant ainsi de l’érosion, tant à droit qu’à gauche, de l’influence du leadership nationaliste traditionnel.

 

Plus, pour certains et certaines militants du PQ, Québec Solidaire devient peu à peu et à sa façon ce que le PQ a cessé d’être depuis longtemps: un parti progressiste et indépendantiste. D’où ce déni, puis cette colère…

 

Êtes-vous en colère M. Archambault ?

 

François Cyr

 

P.S: M. Archambault, vous pouvez me répondre, si, si, je vous assure, je suis parfaitement respectable : j’ai voté pour le Bloc aux dernières fédérales ! Plein de mes amis-es ont voté pour le NPD et bizarrement, on se parle encore… Docteur, est-ce grave ?