Perspectives

L’État n’est pas un bloc monolithique, mais un champ stratégique

Par , Mis en ligne le 16 février 2018

Introduction

Dans le numéro pré­cé­dent des NCS, l’histoire com­plexe de la « ren­contre » entre démo­cra­tie et socia­lisme a été abor­dée. Évidemment, cette ques­tion ne date pas d’hier ! La démo­cra­tie arra­chée par les révo­lu­tions bour­geoises euro­péennes a été un avan­ce­ment pour les classes popu­laires. Peu à peu, l’espace des droits s’est élargi, y com­pris le droit d’association et de parole. Après maintes luttes, le droit de vote a été concédé à tous les hommes citoyens et, beau­coup plus tard, aux femmes. Dans le mou­ve­ment de déco­lo­ni­sa­tion, des peuples se sont libé­rés. Des acquis sociaux, notam­ment l’accès aux ser­vices publics, à la santé, à l’éducation, ont été gagnés, tou­jours après de longues luttes. Tout cela n’est pas rien.

En même temps, les domi­nants ont su enca­drer, pour ne pas dire enfer­mer, le droit d’association dans d’étroites contraintes juri­diques et répres­sives. Ils se sont assu­rés que de puis­sants appa­reils contrôlent le dis­cours d’une manière que l’exploitation et la domi­na­tion soient pré­sen­tées comme allant de soi. Ils ont per­verti le droit de vote dans des sys­tèmes faits pour repro­duire une pseudo « alter­nance » entre divers partis capi­ta­listes. Le tiers-monde a été empri­sonné dans une chape de plomb poli­cée par les anciennes et nou­velles puis­sances et leurs « outils » comme le Fonds moné­taire inter­na­tio­nal et la Banque mon­diale.

Cette évo­lu­tion est deve­nue évi­dente dans le der­nier tiers du XXe siècle et a forcé les mou­ve­ments citoyens à s’interroger sur cette démo­cra­tie bour­geoise, ses limites et ses contra­dic­tions. Par ailleurs, devant l’échec du socia­lisme « réel­le­ment exis­tant » en Union sovié­tique, il y avait de fortes réti­cences à aban­don­ner le concept de démo­cra­tie aux domi­nants. On avait bien vu que, sous pré­texte de dépas­ser la démo­cra­tie bour­geoise, des forces anti­sys­té­miques avaient ins­tauré, non pas une réelle démo­cra­tie, c’est-à-dire le pou­voir dans les mains du peuple, mais une cari­ca­ture de démo­cra­tie, où le pou­voir est dans les mains de nou­velles élites poli­tiques et éco­no­miques cou­pées des masses popu­laires et inves­ties dans la pré­ser­va­tion du contrôle de ces der­nières.

On se posait donc beau­coup de ques­tions sur la démo­cra­tie, dans le contexte où de forts mou­ve­ments popu­laires, comme en France, en Italie, au Chili, en Argentine et ailleurs, se lan­çaient à l’assaut du pou­voir. C’est alors qu’une nou­velle réflexion a été pro­po­sée par Nicos Poulantzas (1936-1979), un mili­tant grec réfu­gié en France dans les années 1970. Ses œuvres ont eu un impact impor­tant dans plu­sieurs seg­ments de la gauche. Fait éton­nant, elles gardent une fraî­cheur qui rend ce texte utile pour défri­cher les pro­blé­ma­tiques actuelles.

D’où l’idée, pour aller plus loin, de publier des pas­sages de son œuvre prin­ci­pale, L’État, le pou­voir, le socia­lisme, parue en 1978 peu de temps avant son décès et récem­ment réédi­tée par les édi­tions Les Prairies ordi­naires (Paris, 2013).

Pierre Beaudet

L'Etat, le pouvoir, le socialisme par Poulantzas

L’État aujourd’hui, moins que jamais, n’est une tour d’ivoire isolée des masses popu­laires. Leurs luttes tra­versent l’État en per­ma­nence, même lorsqu’il s’agit d’appareils où les masses ne sont pas phy­si­que­ment pré­sentes […].

La voie démo­cra­tique au socia­lisme est un long pro­ces­sus, dans lequel la lutte des masses popu­laires ne vise pas la créa­tion d’un effec­tif double pou­voir, paral­lèle et exté­rieur à l’État, mais s’applique aux contra­dic­tions internes de l’État. La prise du pou­voir sup­pose certes une crise de l’État, mais cette crise, qui accen­tue pré­ci­sé­ment les contra­dic­tions internes de l’État, ne se réduit pas à une crise d’effondrement de l’État. Prendre ou conqué­rir le pou­voir d’État ne sau­rait signi­fier une simple main­mise sur des pièces de machi­ne­rie éta­tique. […]

Le pou­voir n’est pas une sub­stance quan­ti­fiable déte­nue par l’État et qu’il fau­drait lui arra­cher. Le pou­voir consiste en une série de rela­tions entre les diverses classes sociales, par excel­lence concen­trée dans l’État, qui lui, consti­tue la conden­sa­tion d’un rap­port de force entre les classes. L’État n’est ni une chose-ins­tru­ment sur lequel on fait main­mise, ni une for­te­resse où l’on pénètre avec des che­vaux de bois, ni un coffre-fort que l’on perce par effrac­tion : il est le centre d’exercice du pou­voir poli­tique. […]

Le pro­ces­sus long de prise du pou­voir dans une voie démo­cra­tique au socia­lisme consiste pour l’essentiel à déployer, ren­for­cer, coor­don­ner et diri­ger les centres de résis­tance diffus dont les masses dis­posent au sein des réseaux éta­tiques, en en créant et en en déve­lop­pant de nou­veaux, de telle sorte que ces centres deviennent, sur le ter­rain stra­té­gique qu’est l’État, les centres effec­tifs du pou­voir réel […].

La voie démo­cra­tique au socia­lisme signi­fie plu­ra­lisme poli­tique et idéo­lo­gique, recon­nais­sance du rôle du suf­frage uni­ver­sel, exten­sion et appro­fon­dis­se­ment de toutes les liber­tés publiques, y com­pris pour les adver­saires. Il s’agit bel et bien à tra­vers toutes leurs trans­for­ma­tions d’une cer­taine per­ma­nence et conti­nuité des ins­ti­tu­tions de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive. Par ailleurs, le terme de trans­for­ma­tion radi­cale désigne à la fois la direc­tion et les moyens de modi­fi­ca­tion de l’appareil d’État. Il ne sau­rait s’agir de réadap­ta­tions secon­daires (selon un néo­li­bé­ra­lisme de l’État « de droit » res­tauré) ni de modi­fi­ca­tions venant prin­ci­pa­le­ment d’en haut (selon une social-démo­cra­ti­sa­tion tra­di­tion­nelle ou un sta­li­nisme libé­ra­lisé). Une trans­for­ma­tion de l’appareil d’État allant dans le sens du dépé­ris­se­ment de L’État ne peut que s’appuyer sur une inter­ven­tion accrue des masses popu­laires dans l’État, par le biais certes de leurs repré­sen­ta­tions syn­di­cales poli­tiques, mais aussi par le déploie­ment de leurs ini­tia­tives propres au sein même de l’État. […]

Cela doit être accom­pa­gné par le déploie­ment de nou­velles formes de démo­cra­tie directe à la base et l’essaimage de réseaux et de foyers auto­ges­tion­naires. Seuls, une trans­for­ma­tion de l’appareil d’État et un déve­lop­pe­ment de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive ne sau­raient échap­per à l’étatisme. Mais il y a aussi l’autre côté de l’affaire : le dépla­ce­ment uni­la­té­ral et uni­voque du centre de gra­vité vers le mou­ve­ment auto­ges­tion­naire ne sau­rait non plus éviter l’étatisme techno-bureau­cra­tique et sa confis­ca­tion auto­ri­taire du pou­voir par les experts. Et ceci sous deux formes : celle d’abord de sa cen­tra­li­sa­tion en deuxième pou­voir et sa sub­sti­tu­tion aux méca­nismes de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive. Mais aussi sous une forme pré­co­ni­sée actuel­le­ment assez sou­vent : le seul moyen d’éviter l’étatisme serait de se situer hors de l’État, de négli­ger sa trans­for­ma­tion propre, de le lais­ser pour l’essentiel (cet État mal radi­cal et éter­nel) tel qu’il est […].

Ceci se for­mule dans le lan­gage néo­li­ber­taire : celui d’un pou­voir épar­pillé, émietté et pul­vé­risé dans une plu­ra­lité infi­nie de micro­pou­voirs exté­rieurs à l’État. Dans les deux cas, le résul­tat est clair : on laisse la place à l’État-Léviathan, on néglige les trans­for­ma­tions néces­saires de l’État sans les­quels le mou­ve­ment de démo­cra­tie directe est voué à l’échec […].

Il ne s’agit pas de faire la « syn­thèse » entre les deux tra­di­tions du mou­ve­ment popu­laire, l’étatiste et l’autogestionnaire. Il s’agit de se situer dans une pers­pec­tive glo­bale de dépé­ris­se­ment de l’État et le déploie­ment de la démo­cra­tie directe au bas […].

Le socia­lisme sera démo­cra­tique ou ne sera pas. Être opti­miste quant à la voie démo­cra­tique au socia­lisme ne sau­rait nous faire consi­dé­rer comme une voie royale, facile et sans risques.

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