L'accès à la justice, quelle justice?

Lesley J. Wood, Mater la meute. La militarisation de la gestion policière des manifestations, Montréal, Lux, 2015

Notes de lecture

Par Mis en ligne le 05 mai 2020

Avec la publi­ca­tion de son der­nier ouvrage, l’auteure, mili­tante et pro­fes­seure de socio­lo­gie à l’Université York de Toronto, appro­fon­dit l’analyse des mou­ve­ments sociaux et l’évolution des dis­po­si­tifs de contrôle qui en découlent. Wood revient à la charge en se pen­chant sur le phé­no­mène précis de la mili­ta­ri­sa­tion de la ges­tion poli­cière des mani­fes­ta­tions. Cette lunette d’analyse exige de reve­nir sur plu­sieurs thèmes déjà abor­dés afin d’offrir une com­pré­hen­sion élar­gie des dyna­miques com­plexes qui tra­versent l’histoire récente de la police nord-amé­ri­caine. Elle porte ici une atten­tion par­ti­cu­lière sur l’évolution orga­ni­sa­tion­nelle des corps poli­ciers (pro­fes­sion­na­li­sa­tion, inter­na­tio­na­li­sa­tion et alliance avec le sec­teur privé d’armement) et de leurs tac­tiques (uti­li­sa­tion des armes sublé­tales, accu­mu­la­tion de ren­sei­gne­ments sur les indi­vi­dus, fin de la ges­tion négo­ciée des mani­fes­ta­tions et « neu­tra­li­sa­tion stra­té­gique »). Son étude porte sur quatre corps poli­ciers (Montréal, New York, Toronto et Washington) et est illus­trée par l’analyse de l’utilisation d’outils inté­grés à la ges­tion des mani­fes­ta­tions (gaz poivre, gaz lacry­mo­gène, pis­to­let Taser, bar­rières, unités poli­cières spé­cia­li­sées).

La thèse sou­te­nue est que la restruc­tu­ra­tion néo­li­bé­rale des sys­tèmes poli­tiques et éco­no­miques engendre une mili­ta­ri­sa­tion crois­sante des corps poli­ciers et des stra­té­gies du main­tien de l’ordre. Sa pro­po­si­tion de recherche, située et assu­mée, tente au final de com­prendre les méca­niques qui engendrent les inéga­li­tés sociales, éco­no­miques et poli­tiques afin de « démi­li­ta­ri­ser nos rela­tions » : « […] dans l’état actuel des choses, nous igno­rons encore bien des aspects du fonc­tion­ne­ment des organes répres­sifs du sys­tème et, a for­tiori, des moyens les plus effi­caces pour les jugu­ler et y résis­ter » (p. 246). En se réfé­rant à la pers­pec­tive his­to­rique maté­ria­liste de Linebaugh sur la genèse de la police et à la thèse de l’économie et des pro­ces­sus poli­tiques de Tilly, la socio­logue estime pou­voir mieux com­prendre l’émergence de la police en tant que gar­dienne du statu quo et de l’État paci­fié (ou à paci­fier). Wood mobi­lise les écrits de Bourdieu sur la stra­té­gie et la logique en déve­lop­pant ses propres concep­tions de « champ de la police », de « sous-champ de la ges­tion des mani­fes­ta­tions » et des « habi­tus » afin de se pen­cher « sur les pra­tiques, les orga­ni­sa­tions et les dis­cours des poli­ciers eux-mêmes dans leur lutte pour la légi­ti­ma­tion de leur stra­té­gie » (p. 33). De son propre aveu, elle se donne la pos­si­bi­lité de faire taire ses détrac­teurs tentés de dénon­cer un pro­ces­sus de dia­bo­li­sa­tion des corps poli­ciers, en tant que simples ins­tru­ments au ser­vice des élites – bien qu’ils puissent en avoir aussi le rôle.

Les mani­fes­ta­tions comme nou­velles parts de marché

La restruc­tu­ra­tion néo­li­bé­rale, dans le climat actuel d’austérité, entraîne un chan­ge­ment de para­digme dans la ges­tion poli­cière des mani­fes­ta­tions tout en rédui­sant la capa­cité de l’État à répondre aux demandes des mou­ve­ments sociaux. Le néo­ma­na­ge­ment, défendu par les pla­ni­fi­ca­teurs bud­gé­taires, consi­dère la police telle une entre­prise qui offre un « pro­duit » ou un « ser­vice » à ses « clients » (p. 94). Les années 1990 se carac­té­risent par une approche pro­fes­sion­na­li­sée et pri­va­ti­sée de la ges­tion de l’ordre public. Cette optique qui glo­ri­fie la recherche, les bonnes pra­tiques, les résul­tats quan­ti­fiables et l’autonomie de la police (p. 167) est pro­fon­dé­ment mar­quée par l’influence du sec­teur de la sécu­rité et de la défense. Le contexte « inter-trans­na­tio­nal » post sep­tembre 2001 exige, par ailleurs, moins de rede­va­bi­lité de la part des ins­tances du main­tien de l’ordre. Lors de moments de crise de légi­ti­mité, les ser­vices de police ont doré­na­vant accès à une exper­tise mili­taro-indus­trielle inter­na­tio­nale. Ces ven­deurs-tech­no­crates agissent comme vec­teur de cer­ti­fi­ca­tion, c’est-à-dire de vali­da­tion des tech­niques et stra­té­gies uti­li­sées, aussi contro­ver­sées puissent-elles être. L’intégration mon­diale des champs poli­ciers induite par la mon­dia­li­sa­tion agit, quant à elle, comme vec­teur d’identification. C’est-à-dire que les corps poli­ciers peuvent non seule­ment se fier à cette dite exper­tise inter­na­tio­nale, mais en plus s’identifier aux autres corps poli­ciers ayant adopté des tac­tiques mili­ta­ri­sées simi­laires. « Le champ de la police pro­fes­sion­nelle est en train de fusion­ner avec d’autres champs, dont ceux de l’industrie de la défense, de l’armée et des consul­tants en ges­tion » (p. 35). Si le « public » est client des ser­vices de police, de qui ces der­niers sont-ils clients ? Analysant les inter­ac­tions entre champ, habi­tus et capi­tal, Wood conclut que les corps poli­ciers sont deve­nus conco­mi­tants des com­plexes mili­taro-indus­triels et autres orga­ni­sa­tions pro­fes­sion­nelles et inter­na­tio­nales. Lors de la foire des tech­no­lo­gies et de la for­ma­tion de l’Association inter­na­tio­nale des chefs de police de 2012, on annonce que « les dona­teurs [du sec­teur privé] béné­fi­cie­ront d’un accès spé­cial aux “déci­deurs de la police”» (p. 177). C’est peu dire sur les liens qu’ils entre­tiennent.

Le constat le plus alar­mant concer­nant l’imbrication de cette indus­trie et son influence dans la ges­tion poli­cière des mani­fes­ta­tions réside dans les pro­jec­tions de ventes d’armes sublé­tales, pas­sant de 880,5 à 1146,2 mil­lions de dol­lars de 2013 à 2018. Selon une étude de marché de 2015, cette crois­sance serait consé­quente des mesures d’austérité gou­ver­ne­men­tale tandis qu’« une aug­men­ta­tion des par­te­na­riats public-privé, des “crises éco­no­miques et des troubles”, ainsi que des “luttes sociales et de l’agitation” sti­mu­le­ront les acti­vi­tés dans ce marché » (p. 179). D’aucuns ne sau­raient s’étonner du poten­tiel de pro­fits que les mesures d’austérité et les troubles sociaux pro­curent à cette indus­trie. Les mani­fes­ta­tions qui se tiennent autour des grands som­mets mon­diaux deviennent des occa­sions d’élargir des parts de marché et des labo­ra­toires de ces entre­prises mul­ti­na­tio­nales. Celle ou celui qui saura lire entre les lignes, devi­nera les intui­tions de la socio­logue. Wood se gar­dera, même comme mili­tante, de fran­chir ce pas expli­ci­te­ment : que les troubles sociaux soient volon­tai­re­ment et déli­bé­ré­ment pro­vo­qués par les entre­prises mul­ti­na­tio­nales et leurs vas­saux.

Les propos de Mathieu Rigouste, auteur de la post­face, sont moins nuan­cés. Les troubles sociaux ne sont pas que de poten­tielles occa­sions de marché. Le « capi­ta­lisme sécu­ri­taire » s’efforce de trou­ver des moyens pour fabri­quer « des désordres pro­fi­tables et qui doivent rester enca­drables, gou­ver­nables, ins­tru­men­ta­li­sables » (p. 282). L’expérience fran­çaise, basée sur une exten­sion de la contre-insur­rec­tion démo­cra­ti­sée dans les milieux urbains – par­ti­cu­liè­re­ment pau­pé­ri­sés et mar­gi­na­li­sés – révé­le­rait un méca­nisme cen­tral de l’hybridation mili­ta­ro­po­li­cière : « un marché global de la vio­lence se déve­loppe en sai­sis­sant le prin­cipe pro­vo­ca­teur contenu dans la méca­nique répres­sive pour faire du profit » (p. 280). La pro­vo­ca­tion est au centre d’une logique de key­né­sia­nisme sécu­ri­taire qui sti­mule l’expérimentation de nou­veaux mar­chés. Les super­mar­chés des « désordres gérables » repré­sentent une source de pro­fits colos­saux et exigent une restruc­tu­ra­tion des pou­voirs à la lumière des mar­chés sécu­ri­taires. Les États, les com­plexes mili­taro-indus­triels et les ser­vices de ren­sei­gne­ment par­ti­cipent donc de ce marché global de la vio­lence et de cette guerre inté­rieure de basse inten­sité (p. 280).

Construction de la menace et légi­ti­mité

On n’arrête plus des mili­tantes et mili­tants pour leurs opi­nions poli­tiques, mais bien parce que ce sont des « cri­mi­nels » repré­sen­tant une menace – perçue ou construite – à la sécu­rité natio­nale et au statu quo. Voilà, pour sim­pli­fier, la logique qui tisse la toile de la jus­ti­fi­ca­tion de ces nou­veaux modes de répres­sion léga­li­sée et démo­cra­ti­sée. Toute une trame dis­cur­sive cri­mi­no­gène et va-t-en-guerre accom­pagne ce phé­no­mène qui vient, à son tour, légi­ti­mer la vio­lence mili­ta­ri­sée et sublé­tale de l’État. Ce contexte favo­rise une approche axée sur le ren­sei­gne­ment et la neu­tra­li­sa­tion stra­té­gique qui se « rou­ti­nise ». Une ques­tion de fond reste à poser sur cette construc­tion de la menace, à laquelle Wood ne répond pas, en offrant cepen­dant des pistes de réflexion. Le pou­voir de « défi­nir la menace » – et d’y répondre – est en fait une ten­ta­tive de conser­va­tion de la défi­ni­tion de la vio­lence légi­time. Les reven­di­ca­tions « exces­sives » des mili­tantes et des mili­tants remettent en ques­tion le statu quo qui lui, main­tient les balises de l’État par­ti­ci­pa­tion­niste – dans sa forme néo­li­bé­rale – et ses méca­nismes coer­ci­tifs. Refuser le conflit isole la pos­si­bi­lité réelle de déli­bé­ra­tion et trans­forme les acti­vistes en élé­ments conflic­tuels. Une vision plu­rielle de la jus­tice naît de ces méca­nismes de contes­ta­tion spon­ta­née ou orga­ni­sée et ébranle les fon­de­ments mêmes de l’État de droit. Peut-être fau­drait-il ana­ly­ser le lien entre la nature des reven­di­ca­tions, la cri­mi­na­li­sa­tion des mani­fes­ta­tions et la mili­ta­ri­sa­tion de la ges­tion poli­cière ? Sommes-nous dans une logique de conti­nuité et de sophis­ti­ca­tion des méca­nismes coer­ci­tifs, de la répres­sion et de sa légi­ti­ma­tion ? Sommes-nous devant une demande « nou­velle » de refonte juri­dique, sociale et poli­tique ; d’une rup­ture avec les modes déci­sion­nels sans que cela n’implique une prise du pou­voir d’État ?

A for­tiori, la restruc­tu­ra­tion néo­li­bé­rale engendre aussi des sché­mas cog­ni­tifs nou­veaux chez les mili­tantes et les mili­tants. Afin de « démi­li­ta­ri­ser nos rela­tions », on se doit de com­prendre les méca­nismes qui per­pé­tuent les struc­tures de domi­na­tion. Dans le cas précis de la mili­ta­ri­sa­tion de la ges­tion poli­cière des mani­fes­ta­tions, les mili­tantes et mili­tants ne devraient-ils pas inves­tir le champ sécu­ri­taire qui ne peut rester aux mains des pro­fes­sion­nels de la sécu­rité ? Il est temps de se réap­pro­prier le prin­cipe de déli­bé­ra­tion réelle sur des sujets aussi sen­sibles que le binôme sécu­rité-liberté et de faire valoir la poten­tia­lité du conflit.


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