Les « vertus démocratiques » d’Internet

Interview avec Dominique Cardon

Par Mis en ligne le 07 juillet 2011

Dominique Cardon, cher­cheur au labo­ra­toire des usages de France Télécom R&D, a publié La Démocratie Internet. Promesses et limites (Seuil) en 2010. Nonfiction​.fr l’a lon­gue­ment inter­rogé sur les rap­ports entre le débat public et l’outil Internet. 

Nonfiction.fr- Est-ce que vous pensez que la société de conver­sa­tion qui s’est déve­lop­pée sur Internet peut s’élever au débat d’idées ?

Dominique Cardon- Il faut d’abord s’entendre sur ce que l’on entend par « idée ». Dans l’imaginaire de l’Internet par­ti­ci­pa­tif, on a sou­vent consi­déré que, par un brusque ren­ver­se­ment, tous, ama­teurs et pro­fes­sion­nels, allaient pro­duire de l’information et des idées créa­tives. Après obser­va­tion, et avec un peu de recul, on se rend compte que les inter­nautes pro­duisent peu d’informations, au sens où on l’entend dans l’espace média­tique tra­di­tion­nel. Les inter­nautes ne sup­pléent pas le tra­vail des jour­na­listes, lorsqu’on défi­nit celui-ci par la recherche d’informations ori­gi­nales, le contact avec l’actualité, l’enquête dans des milieux peu acces­sibles ou l’accès aux sources offi­cielles. En revanche, les inter­nautes apportent une infor­ma­tion soit locale, soit experte, qui n’est pas relayée par les médias tra­di­tion­nels parce qu’elle est jugée sans impor­tance ou trop com­pli­quée ; en cela, ils enri­chissent l’espace public.

De la même façon, on se méprend si l’on croit qu’Internet apporte des idées nou­velles, en consi­dé­rant que les idées sont des énon­cés en rup­ture, abso­lu­ment inédits, muris dans l’esprit sou­ve­rain et génial de leur pro­mo­teur. Cette vision roman­tique de l’idée comme rup­ture sou­daine avec les repré­sen­ta­tions domi­nantes, entre en contra­dic­tion avec la culture du par­tage sur Internet. L’innovation créa­tive y est d’abord com­prise comme un effet émer­geant de la mise en commun d’idées qui se reprennent, se mêlent, se déforment et se recom­binent les unes les autres. Ce qui est frap­pant lorsque l’on suit les dis­cus­sions des blogs, de Twitter ou des com­men­taires d’articles, c’est que les inter­nautes inter­prètent tout azimut. Ils com­mentent, dis­cutent, mettent en rela­tion des faits dif­fé­rents, font varier les points de vue, relisent les infor­ma­tions dans un autre cadre de com­pré­hen­sion, retournent les choses, les poussent à la limite, etc. Internet pro­duit sur­tout un enche­vê­tre­ment d’interprétations.

Beaucoup se gaussent, et se ras­surent, en se disant qu’il ne s’agit fina­le­ment que d’un immense bavar­dage de com­men­ta­teurs insa­tis­faits et obses­sion­nels. Mais, il fau­drait plutôt louer les vertus démo­cra­tiques de cette mise en conver­sa­tion de la société. En mul­ti­pliant les points de vue, on contri­bue à socia­li­ser et à poli­ti­ser la conver­sa­tion publique. Ce n’est pas grand-chose, mais cela modi­fie les per­cep­tions que l’on peut avoir de l’actualité. Les tweets ne font bien sou­vent que relayer un lien vers un site en ajou­tant quelques mots de pré­face qui donnent un point de vue pos­sible sur le lien en ques­tion. Or quand vous allez lire l’article, vous le ferez avec en tête le point de vue de celui qui vous l’a recom­mandé, en vous deman­dant s’il a raison ou tort d’avoir perçu les choses ainsi. C’est cette incor­po­ra­tion des points de vue des autres dans l’appréhension de l’information qui contri­bue à trans­for­mer la rela­tion des­cen­dante et silen­cieuse de l’information des pro­fes­sion­nels vers le public. Comme l’a récem­ment très bien mis en valeur Yves Citton 1, une inter­pré­ta­tion – à la dif­fé­rence d’une connais­sance – ne peut se déployer que si elle ren­contre l’assentiment d’une com­mu­nauté d’interprètes – et la pro­duc­tion de cet assentiment/​dissentiment est la raison pour laquelle nous conver­sons tant. Les inter­nautes ne cessent de réin­ter­pré­ter et de cette inter­pré­ta­tion, ils font un nou­veau texte. De temps en temps, lorsqu’ils par­viennent à faire un écart dans le tissu des inter­pré­ta­tions des autres, quelque chose comme une idée peut appa­raître. Mais croire que cette idée est ori­gi­nale, c’est l’arracher indû­ment au tissu d’interprétations qui l’a fait naître ; c’est aussi pour­quoi, la culture d’Internet est si atta­chée à un assou­plis­se­ment des droits de pro­priété intellectuelle.

Nonfiction.fr- Vous prenez sou­vent dans vos écrits, l’exemple de la cam­pagne pré­si­den­tielle d’Obama, en mon­trant que s’il y a bien eu une mobi­li­sa­tion sur Internet, les poli­tiques ne sont pas arri­vés ensuite à faire per­du­rer le débat post-électoral ?

Dominique Cardon- Il y a une ten­sion dans la façon dont les poli­tiques uti­lisent Internet. Soit le Web est un sup­port de mobi­li­sa­tion des élec­teurs et des pres­crip­teurs d’opinion, comme dans le cas de BarackObama​.com. Soit on demande aux mili­tants et aux élec­teurs de copro­duire le pro­gramme du can­di­dat en met­tant la société en conver­sa­tion, comme dans l’expérience de Désirs d’avenir de Ségolène Royal. Les stra­té­gies des partis poli­tiques sur Internet oscil­lent entre ces deux direc­tions. Le pro­blème est que la seconde voie, la plus exi­geante et la plus conforme à la culture d’expressivité indi­vi­duelle de l’Internet, est très com­pli­quée à mettre en œuvre. Au final, Ségolène Royal n’a pas fait son pro­gramme à partir des pro­po­si­tions des inter­nautes, tout sim­ple­ment parce que les dis­cus­sions étaient trop diver­gentes, qu’elle a été pres­sée d’exposer son pro­gramme par le rythme de la cam­pagne, etc. On ne fait pas un pro­gramme poli­tique avec les inter­nautes comme on écrit à plu­sieurs un article ten­dant vers la neu­tra­lité sur Wikipedia. Ou alors, il fau­drait ima­gi­ner un cadre pro­cé­du­ral beau­coup plus com­plexe pour par­ve­nir à faire avan­cer et agréer des points de consen­sus par les inter­nautes en éla­bo­rant, dos­sier par dos­sier, des enjeux et des pro­po­si­tions de poli­tiques publiques.
Nonfiction.fr- Et que pensez-vous de la Coopol, qui a orga­nisé des tchats avec les inter­nautes sur le thème de l’égalité réelle ?

Dominique Cardon- Pour ce que j’en com­prends, la Coopol essaye de trou­ver une voie inter­mé­diaire entre ces deux direc­tions. Il s’agit d’un espace de mobi­li­sa­tion et d’un espace de débat. Mais pour essayer de tenir compte des dif­fi­cul­tés d’une fabri­ca­tion « au grand air » du pro­gramme poli­tique, l’idée est sur­tout de bous­cu­ler le pro­ces­sus de concer­ta­tion interne aux partis poli­tiques en l’élargissant. Il est frap­pant de voir à quel point les struc­tures des partis poli­tiques sont peu démo­cra­tiques. Ce genre de pla­te­forme a pour fonc­tion d’encourager la dis­cus­sion entre mili­tants, sans passer par le sys­tème hié­rar­chique des sec­tions, des écu­ries et des motions. Et pour le faire, elle s’ouvre vers l’extérieur du parti, vers les sym­pa­thi­sants et les mili­tants de la péri­phé­rie, en fai­sant res­pi­rer les fron­tières de l’organisation.
Nonfiction.fr- Est-ce que cela repré­sente un vrai débat d’idées ?

Dominique Cardon- Il fau­drait étu­dier cela pour vous répondre, ce que je n’ai pas fait. Mais davan­tage que la recherche de l’Idée, ce qui me semble impor­tant c’est de favo­ri­ser la conver­sa­tion, même répé­ti­tive, redon­dante, peu nova­trice et d’apparence très ordi­naire et quo­ti­dienne. Les grandes cam­pagnes télé­vi­suelles nous ont donné l’impression que l’adhésion poli­tique se jouait désor­mais dans un rap­port quasi indi­vi­dua­lisé entre l’homme poli­tique, ou plutôt son image télé­vi­sée, et l’électeur. Or, les logiques plus hori­zon­tales, dis­tri­buées, écla­tées, de la conver­sa­tion sur Internet ont redonné leur impor­tance aux formes réelles et concrètes de l’interaction poli­tique et de l’influence réci­proque qui n’ont jamais été aussi ver­ti­ca­li­sées et cen­tra­li­sées que ne le pensent les gou­rous de la com­mu­ni­ca­tion poli­tique. Il est frap­pant de voir que les études sur la vira­lité sur Internet ont remis au goût du jour, The People’s Choice, le livre de 1955 de Katz et Lazarsfeld sur les deux étages de la com­mu­ni­ca­tion qui insis­tait sur les média­tions sociales de proxi­mité dans la dif­fu­sion des mes­sages venus de l’espace public.
Mais ce qui est sûr, comme l’a montré l’échec et la fer­me­ture du site de l’UMP, les Créateurs de pos­sibles, c’est qu’on ne « déclenche » pas la conver­sa­tion par le haut en met­tant à dis­po­si­tion un outil et en disant aux gens : « Exprimez-vous ! Grâce à nous, vous avez le droit ». Il faut que ces outils entrent en réso­nance avec des dyna­miques actives dans la société. Internet accé­lère les conver­sa­tions, les débats qui ont déjà lieu dans le quo­ti­dien des indi­vi­dus et qui s’animent d’eux-mêmes, sans sol­li­ci­ta­tion par­ti­cu­lière, dans les espaces fami­liers de la conver­sa­tion numé­rique. D’une cer­taine manière, l’Internet des réseaux sociaux ne fait que rendre visible ce qui a tou­jours consti­tué le quo­ti­dien des indi­vi­dus. On expose un babil qui a tou­jours existé ; mais désor­mais celui-ci accède a plus de visi­bi­lité, ren­contre des inter­lo­cu­teurs nou­veaux en péri­phé­rie du réseau social de chacun et peut, rare­ment, mais cela arrive, accé­der à une large publi­cité virale.

Une eth­no­logue amé­ri­caine, Nina Eliasoph a écrit un remar­quable ouvrage, L’évitement du poli­tique (Paris, Economica, 2010), sur les formes ordi­naires de la conver­sa­tion des Américains. Elle y relate une longue enquête immer­sive dans les clubs de danse, les petites asso­cia­tions locales, les lieux de tra­vail, les espaces de voi­si­nage, etc. Elle constate une sorte d’apathie de la conver­sa­tion ordi­naire, qui tient au fait que les per­sonnes refusent de « poli­ti­ser » leurs propos, d’entrer dans des conflits d’opinion, d’aborder des enjeux cli­vants et qu’elles pré­fèrent main­te­nir leur conver­sa­tion quo­ti­dienne « en deça » des géné­ra­li­tés poli­tiques. La ques­tion qu’il fau­drait se poser à propos de la conver­sa­tion sur Internet est de savoir, si cela permet une plus grande capa­cité à géné­ra­li­ser, s’indigner, argu­men­ter et contre-argu­men­ter, bref de mettre davan­tage de géné­ra­li­tés poli­tiques dans nos conver­sa­tions ordi­naires. Mais là encore, ce n’est pas Internet à lui seul qui peut faci­li­ter ça. Sur le Web, la conver­sa­tion est beau­coup plus pola­ri­sée par le LOL (déployer le sigle), les photos de chats et les blagues que par la dis­cus­sion des enjeux publics. Mais c’est dans cet espace-là, entre pra­tiques ordi­naires et numé­riques de la conver­sa­tion, qu’un léger dif­fé­ren­tiel peut se consti­tuer pour enri­chir notre sen­si­bi­lité aux ques­tions publiques. Même s’il ne faut pas en attendre des effets révo­lu­tion­naires, toutes les ini­tia­tives, les arte­facts, les attrac­teurs, qui peuvent créer une zone per­met­tant d’attacher, de hié­rar­chi­ser, de visua­li­ser et de trans­for­mer les conver­sa­tions contri­buent à faire jouer ce dif­fé­ren­tiel vers la consti­tu­tion de géné­ra­li­tés politiques.

Nonfiction.fr- Mais il y a aussi des sites et des blogs qui pro­posent une exper­tise. Comment fait-on pour éva­luer leur impact et leur valeur dans la popu­la­tion ? Qui va voir ces blogs ?

Dominique Cardon- Internet a contri­bué à rendre beau­coup plus visible et acces­sible le tra­vail d’expertise mené par des cher­cheurs, des pas­sion­nés, des mili­tants et des petits col­lec­tifs qui étaient sou­vent extrê­me­ment mar­gi­na­li­sés dans le débat public. Même si l’audience de ces sites ou blogs reste confi­den­tielle, la visi­bi­lité de leurs tra­vaux, de leurs pro­po­si­tions et de leurs contre-exper­tises est plus forte, notam­ment parce que les jour­na­listes qui font l’effort d’enrichir leurs sources peuvent les trou­ver plus faci­le­ment – il est remar­quable que les jour­na­listes qui se sont le plus rapi­de­ment et for­te­ment enga­gés sur Internet sont aussi ceux qui ont été déni­cher le plus habi­le­ment ces sources d’informations expertes ; on peut penser au blog de Jean Quatremer ou à Mediapart qui fait très expli­ci­te­ment un tra­vail pour accro­cher le débat intel­lec­tuel au débat public. Mais la ques­tion est de savoir si cela peut désen­cla­ver l’agenda média­tique en favo­ri­sant une meilleure arti­cu­la­tion du débat public avec les savoirs en marge ou en péri­phé­rie de l’espace média­tique tra­di­tion­nel. Il existe aujourd’hui de plus en plus d’espaces d’expertise sur le Web (La Vie des Idées, Nonfiction, Fondapol, Culture visuelle, Telos, les blogs de Paul Jorion ou de Maître Eolas, etc.) et ces espaces sont aujourd’hui plus riches et plus vivants que les revues intel­lec­tuelles. Mais leurs effets sont encore dif­fi­ciles à appré­cier. Contribuent-ils, par exemple, à trans­for­mer les formes de l’activité intel­lec­tuelle en offrant la pos­si­bi­lité d’une écri­ture plus rapide, plus « inter­ve­nante », plus actuelle, sans cepen­dant connaître les risques de la perte d’autonomie d’une com­pro­mis­sion avec les médias ?
Tout ceci reste, pour l’heure, infime. J’avais beau­coup suivi le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, qui s’était spé­cia­lisé sur de nom­breux dos­siers : la place des femmes, l’environnement, les droits indi­gènes, l’eau, la taxe Tobin, etc. Il s’est déve­loppé dans les réseaux alter­mon­dia­listes une qua­lité d’expertise très impres­sion­nante et celle-ci a joué un rôle à sa mesure dans les arènes de fabri­ca­tion des poli­tiques publiques. Cependant, la crise finan­cière n’a pas contri­bué à donner à cer­taines de ces pro­po­si­tions une place plus cen­trale dans l’opinion publique et le débat média­tique. Je pense par exemple à la taxe Tobin et à toutes les pro­po­si­tions de régu­la­tion des mar­chés finan­ciers. C’est un débat d’une grande com­plexité, mais alors que les évé­ne­ments sont venus donner raison à tous ceux qui depuis dix ans tra­vaillent sur cette ques­tion, ils n’ont pas été cré­di­tés d’une clair­voyance et d’un apport pro­po­si­tion­nel par­ti­cu­lier par ceux qui aujourd’hui se ral­lient (très par­tiel­le­ment) à leurs thèses après les avoir déni­grées avec beau­coup de condescendance.
Nonfiction.fr- Dans les pro­jets d’open gover­nance ou de vote élec­tro­nique, il semble que l’on accorde une grande impor­tance à la capa­cité tech­nique et idéo­lo­gique d’Internet pour capter le débat poli­tique et les pra­tiques démocratiques ?

Dominique Cardon- Sur le vote élec­tro­nique, il faut rester très pru­dent. Proposer un réfé­ren­dum sur Internet est très com­pli­qué tech­ni­que­ment. On peut voter plu­sieurs fois. On ne sait pas défi­nir la popu­la­tion des votants. Tout sys­tème tech­nique est « hackable ». Et sur­tout l’idée d’un vote de confron­ta­tion entre deux options que tranchent les élec­teurs ne cor­res­pond pas à la culture de l’Internet. Le mode de prise de déci­sion de l’Internet est le consen­sus entre les plus agis­sants. Il y a une dif­fé­rence majeure entre les tech­niques élec­to­rales de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive où l’on cherche à faire voter l’ensemble d’une popu­la­tion défi­nie et connue à l’avance en don­nant le même poids à chaque voix et le pro­ces­sus de prise de déci­sion dans les mondes en réseaux où l’on cherche à obte­nir le consen­sus de ceux qui sont les plus mobi­li­sés et donc les plus enclins à débattre, argu­men­ter et accep­ter la déci­sion col­lec­tive. Depuis les ins­tances tech­niques de l’Internet, comme l’IETF ou le W3C, jusqu’aux col­lec­tifs en ligne, comme les com­mu­nau­tés de déve­lop­peurs de logi­ciels libres ou Wikipedia, c’est la forme du « consen­sus appa­rent », comme l’appelle Philippe Urfalino 2, qui domine. On est d’accord jusqu’à ce que quelqu’un de la com­mu­nauté exprime publi­que­ment un désac­cord. Dans ce sys­tème, ce sont les plus convain­cus et les plus actifs qui créent la ten­dance domi­nante ; par une sorte de divi­sion du tra­vail interne aux com­mu­nau­tés de l’Internet, ceux qui s’intéressent moins à la ques­tion ou sont moins convain­cus délèguent leur voix aux plus actifs en se tai­sant, jusqu’au point de rup­ture. De sorte que sur Internet, ceux qui fabriquent le mou­ve­ment, la ten­dance et les nou­velles connais­sances seront tou­jours d’abord ceux qui se sont mobi­li­sés pour le faire. La manière dont Internet agit sur l’espace public est beau­coup plus proche des tech­niques de mobi­li­sa­tion col­lec­tive, comme la mani­fes­ta­tion ou la péti­tion, que du choix électoral.

La ques­tion de l’open govern­ment est assez dif­fé­rente. Il s’agit de rendre le plus public pos­sible des élé­ments fac­tuels sur l’activité des gou­ver­ne­ments et des admi­nis­tra­tions. L’accès à ces don­nées est une reven­di­ca­tion qui s’ancre aussi dans le pro­ces­sus d’élargissement des com­mu­nau­tés d’interprétation. Mettre les citoyens au contact direct des infor­ma­tions brutes vou­drait court-cir­cui­ter les pro­fes­sion­nels de l’interprétation (admi­nis­tra­tion, sta­tis­ti­ciens, jour­na­listes). Or il est pos­sible d’interpréter de mille manières les mêmes infor­ma­tions fac­tuelles si l’on créé des dépla­ce­ments inédits. Plutôt que de limi­ter ces inter­pré­ta­tions à un cercle d’herméneutes spé­cia­li­sés qui pro­po­se­ront une lec­ture par­ti­cu­lière des don­nées en les agré­geant selon cer­taines caté­go­ries sta­tis­tiques, les tenants des don­nées ouvertes pensent qu’une ouver­ture plus large des don­nées publiques per­met­tra à de nou­velles com­mu­nau­tés inter­pré­ta­tives de révé­ler des signi­fi­ca­tions non-anti­ci­pées ou non vues. Le mou­ve­ment des don­nées ouvertes (open data) ne fait que com­men­cer et il est encore dif­fi­cile de dire, s’il peut contri­buer à enri­chir le débat public. Il est sûr qu’il favo­rise un contrôle citoyen des gou­ver­nants, comme l’a montré l’affaire des petits frais des dépu­tés bri­tan­niques qui n’ont pu être mis à jour que par la publi­ca­tion du budget détaillé de la Chambre des com­munes. Il peut aussi pré­sen­ter des risques, notam­ment celui de ren­for­cer des modes d’entrées indi­vi­duels dans les infor­ma­tions publiques qui font oublier les pré­oc­cu­pa­tions – et les soli­da­ri­tés – plus géné­rales et conduisent à la mise en accu­sa­tion des por­teurs locaux de poli­tiques déci­dés au centre 3. Mais beau­coup de nou­veaux dis­po­si­tifs de pro­duc­tion du débat public peuvent être ima­gi­nés. Je pense par exemple au site Web lancé par La République des idées pour per­mettre à tous d’inventer leur propre réforme fis­cale en fai­sant varier les taux. C’est un mer­veilleux petit outil per­met­tant de pro­duire de la conver­sa­tion autour d’une expé­ri­men­ta­tion-simu­la­tion à partir de don­nées publiques. Les sites de car­to­gra­phie des contro­verses ini­tiés par Bruno Latour avec ses étu­diants au Medialab de Sciences Po construisent eux aussi des dis­po­si­tifs per­met­tant d’aider à se déployer dans la société les débats scientifiques.
Nonfiction.fr- Pensez-vous qu’il y a une ten­sion entre les poli­tiques qui déve­loppent des pra­tiques de plus en plus pous­sées pour mono­po­li­ser le débat sur les forums ou les réseaux sociaux et les contre-experts sur Internet qui dénoncent le jeu politique ?

Dominique Cardon- C’est tout le para­doxe de la situa­tion sur Internet. D’une part, on assiste à un ren­for­ce­ment des tech­niques de cap­ta­tion de l’attention de l’électeur qui fonc­tionnent sur l’hyperpersonnalisation du can­di­dat, la peo­pli­sa­tion du milieu, le sto­ry­tel­ling et les « élé­ments de lan­gage ». Ce for­ma­tage com­mu­ni­ca­tion­nel et nar­ra­tif du dis­cours poli­tique se repré­sente un élec­teur qui réflé­chit peu et attend de belles his­toires. Il suf­fi­rait donc de pro­duire les bons signaux pour les faire cir­cu­ler et sou­vent, sous l’effet de l’accélération mimé­tique, ils accèdent à une large publi­cité sur Internet. Certes, ces signaux ne sont pas sans signi­fi­ca­tion. Ils convoquent des ima­gi­naires par­ti­cu­liers. Mais l’artificialisation du mes­sage poli­tique y est aussi très grande. Le pro­gramme est pro­duit « par le haut », par les hommes poli­tiques et leur ser­vice de com­mu­ni­ca­tion, pour des élec­teurs sup­po­sés pas­sifs. Ce qui change alors, dans l’esprit des pro­fes­sion­nels de la com­mu­ni­ca­tion poli­tique, c’est que l’électeur n’est plus un spec­ta­teur inerte mais un inter­naute mimé­tique et qu’il faut lui servir des nar­ra­tions virales pour faire l’opinion.

Mais d’autre part, et cette ambi­va­lence carac­té­rise très bien notre situa­tion actuelle, on observe sur Internet des attentes à l’égard de l’espace public qui sont toutes dif­fé­rentes : une forme de dis­tan­cia­tion cri­tique, une reprise d’autonomie à l’égard des mes­sages média­tiques, une volonté de par­ti­ci­pa­tion à la défi­ni­tion des enjeux publics, etc. Comme le mon­traient encore récem­ment les mou­ve­ments des Indignés, les per­sonnes demandent que les partis soient moins pro­po­sants qu’accueillants à la concer­ta­tion, comme dans le cas d’une coopé­ra­tive (comme Génération Ecologie), qu’il soit pos­sible de défi­nir, « par le bas », avec des pro­ces­sus d’auto-organisation de la conver­sa­tion très pro­cé­du­raux, des reven­di­ca­tions nouvelles.
Parmi les attentes qui nour­rissent ces formes poli­tiques émer­gentes, les ques­tions de la vérité et de la trans­pa­rence sont omni­pré­sentes. L’augmentation géné­rale du niveau cultu­rel dans nos socié­tés, la mul­ti­pli­ca­tion des sources d’information, l’accélération de la demande d’actualité et les conver­sa­tions hori­zon­tales ont placé dans une ten­sion cri­tique de plus en plus vive les formes des­cen­dantes de la com­mu­ni­ca­tion cen­tra­li­sée. Le para­doxe est que la crise de la presse inter­vient dans un contexte où la demande d’information n’a jamais été aussi forte. Mais les manières de la consom­mer, de la faire cir­cu­ler et d’en user se trans­forment sen­si­ble­ment. Ce tour­nant se carac­té­rise par une ouver­ture de l’espace d’interprétation des infor­ma­tions à un cercle élargi d’usagers actifs du Web et des réseaux sociaux. Si l’affirmation des sub­jec­ti­vi­tés, le relâ­che­ment des formes énon­cia­tives, la ludi­fi­ca­tion de l’information, l’humour et la dis­tan­cia­tion cynique, la rumeur et la pro­vo­ca­tion, etc., sont en train de deve­nir des ten­dances cen­trales du rap­port à l’information, l’exigence de véra­cité et la quête de nou­velles don­nées ne cessent aussi de se ren­for­cer. Il est très naïf de consi­dé­rer, comme le font beau­coup des défen­seurs de l’espace public tra­di­tion­nel, que le nou­veau rap­port à l’information promu par les inter­nautes ne vien­drait appor­ter qu’un assou­plis­se­ment des contraintes de véra­cité, une recherche du sen­sa­tion­nel, la pro­li­fé­ra­tion des inter­pré­ta­tions fra­giles et dou­teuses et le souci égo­tiste de la course à la nou­veauté. Le déve­lop­pe­ment d’une « société d’interprètes » 4 aug­mente la diver­sité des points de saisie de l’événement, tout en accrois­sant les contraintes de véri­fi­ca­tion et de cer­ti­fi­ca­tion des faits qui le sous-tendent. Dans une époque où le déca­lage entre les dis­cours et les actes est devenu si impor­tant, l’invocation d’un accès plus large, et non déformé, à l’information est deve­nue essen­tielle, non seule­ment pour les citoyens, mais aussi pour les jour­na­listes qui honorent le mieux la déon­to­lo­gie de leur pro­fes­sion, comme l’a montré le tra­vail commun de grandes rédac­tions de jour­naux et de Wikileaks.
Nonfiction.fr- Est-ce qu’il n’y a pas une poten­tia­lité d’Internet dans sa valeur d’éducation à la poli­tique ou d’enrichissement via les outils tech­niques qui se déve­loppent comme dans le cas de l’Open Data ?

Dominique Cardon- Ce ne sont pas tel­le­ment les idées qui manquent sur Internet, mais les arte­facts per­met­tant de pro­duire des agré­ga­tions « par le bas » plutôt que des dis­po­si­tifs de consul­ta­tion, tou­jours pres­crip­tifs et pater­na­listes, qui viennent « du haut ». La chose est très dif­fi­cile à régler, notam­ment quand l’initiative vient des ins­ti­tu­tions ou des orga­ni­sa­tions poli­tiques. La conver­sa­tion des inter­nautes trouve ses espaces propres et se déploie selon ses propres règles sur les blogs, Twitter et toute une série d’espaces du Web. Les inter­nautes ont déve­loppé nombre de petits outils de repé­rage pour coor­don­ner leurs dis­cus­sions, fil­trer, clas­ser et hié­rar­chi­ser les flux. Le rus­tique hash­tag (#) de Twitter en est sans doute le sym­bole. Simple et ludique, mais aussi par­ti­cu­liè­re­ment insa­tis­fai­sant et bruité. Dès lors, com­ment arri­ver à ce que les bonnes idées puissent soli­da­ri­ser autour d’elles des effets, des appren­tis­sages et une réap­pro­pria­tion pra­tique ? Un des enjeux du futur d’Internet sera la pro­duc­tion de dis­po­si­tifs per­met­tant d’agréger les pro­duc­tions des inter­nautes, sans écra­ser les sin­gu­la­ri­tés sous une moyenne sta­tis­tique ou algorithmique.

* Propos recueillis par Lilia Blaise. 

Pour aller plus loin : 

Thierry Barboni et Eric Treille, « L’engagement 2.0. Les nou­veaux liens mili­tants au sein de l’e-Parti socia­liste », Revue fran­çaise de science poli­tique, vol. 60, n°6, p. 1137-1157.

Dominique Cardon, « Zoomer ou dézoo­mer ? Les enjeux poli­tiques des don­nées ouvertes« , Owni, 25 février 2011.

Yves Citton, L’avenir des huma­ni­tés. Economie de la connais­sance ou cultures de l’interprétation ?, Paris, La Découverte, 2010.

Monique Dagnaud, « Le web, ce labo­ra­toire du capi­ta­lisme sympa », Le Débat, n°160, 2010.

Judith Donath, « Si Facebook est impor­tant, c’est le signe que nos rela­tions sont impor­tantes« . Interview par Hubert Guillaud, Internet Actu, 16 mars 2011.

Nina Eliasoph, L’évitement du poli­tique. Comment les Américains pro­duisent l’apathie dans la vie quo­ti­dienne, Paris, Economica, 2010.

Philippe Urfalino, « La déci­sion par consen­sus appa­rent. Nature et pro­prié­tés« , Revue euro­péenne des sciences sociales, XLV, no.136, 2007.

A lire aussi sur non​fic​tion​.fr : 

– Dominique Cardon, La démo­cra­tie Internet. Promesses et limites, par Daniel Bougnoux.

– Notre dos­sier com­plet sur le numé­rique.

rédac­teur : Lilia BLAISE , Secrétaire de rédaction
Illustration : DR/ 20mi​nutes​.fr

Notes :
1 – c.f.Yves Citton, L’avenir des huma­ni­tés. Economie de la connais­sance ou cultures de l’interprétation ?, Paris, La Découverte, 2010.
2 – Philippe Urfalino, « La déci­sion par consen­sus appa­rent. Nature et pro­prié­tés« , Revue euro­péenne des sciences sociales, XLV, n136, 2007
3 – c.f. Dominique Cardon, « Zoomer ou dézoo­mer ? Les enjeux poli­tiques des don­nées ouvertes« , Owni, 25 février 2011
4 – Yves Citton, L’avenir des huma­ni­tés. Economie de la connais­sance ou cultures de l’interprétation ?, Paris, La Découverte, 2010, p. 46.

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