Éducation supérieure - Culture, marchandise et résistance

Les universités populaires en Europe et ici

Luttes et résistance

Par Mis en ligne le 29 février 2020

La réflexion sur les fina­li­tés de l’éducation dépasse lar­ge­ment les ins­ti­tu­tions post­se­con­daires. Oui, il faut défendre les uni­ver­si­tés et les cégeps. Oui, il est impor­tant de s’assurer de la plus grande acces­si­bi­lité pos­sible au savoir dis- pensé dans nos écoles. Oui, il faut que ce savoir reste libre et cri­tique. Mais il faut aussi savoir qu’à l’extérieur des murs offi­ciels, une lutte paral­lèle a lieu : celle de l’éducation popu­laire.

À tra­vers la pro­vince, on retrouve plu­sieurs ini­tia­tives qui cherchent à dif­fu­ser des connais­sances aux per­sonnes qui sont à l’extérieur des réseaux offi­ciels d’éducation. À Montréal seule­ment, on compte sept centres d’éducation popu­laire (CEP) qui offrent tant des cours de fran­ci­sa­tion, des ate­liers d’initiation à la tech­no­lo­gie que des confé­rences sur l’économie, ainsi que plu­sieurs ini­tia­tives d’éducation popu­laire autour de groupes com­mu­nau­taires[1]. Ce texte abor­dera un autre type de projet, soit les uni­ver­si­tés popu­laires d’inspiration euro­péenne que l’on trouve main­te­nant au Québec, mais aussi sous diverses formes, ailleurs en Amérique du Nord ou dans des pays « émer­gents ».

Petite his­toire des uni­ver­si­tés popu­laires

Si Michel Onfray a remis au goût du jour les uni­ver­si­tés popu­laires (UP) au cours des der­nières années, il faut remon­ter au xixe siècle pour voir la nais­sance des pre­mières UP. Deux évé­ne­ments favo­risent l’émergence des pre­mières expé­riences ins­pi­rées par ce modèle en France. D’un côté, l’affaire Dreyfus conduit cer­tains ouvriers et phi­lo­sophes à mettre en place des lieux de dif­fu­sion de savoir alter­na­tifs afin de contrer les pré­ju­gés, notam­ment envers les juifs. De l’autre, l’instruction publique, gra­tuite et obli­ga­toire se répand à tra­vers le pays pour les enfants, lais­sant à eux-mêmes une masse d’adultes qui voient leur pro­gé­ni­ture avoir accès à une édu­ca­tion à laquelle ils n’ont jamais eu droit pour leur part. Ils prennent du coup conscience d’un vide qu’ils n’avaient jamais éprouvé jusque-là. La pre­mière uni­ver­sité popu­laire s’ouvre donc en 1899 sous le nom de « Coopération des idées ». Le projet est lancé par Georges Duherme, un ouvrier typo­graphe ama­teur de phi­lo­so­phie. Dans sa pre­mière incar­na­tion, l’université popu­laire fran­çaise reprend la tra­di­tion anar­chiste du savoir éman­ci­pa­teur et s’adresse par­ti­cu­liè­re­ment aux pro­lé­taires igno­rés par la bour­geoi­sie. Plusieurs intel­lec­tuels s’intéressent alors au projet et par­ti­cipent comme ils le peuvent par la pro­duc­tion de textes, la pré­sen­ta­tion de confé­rences ou l’organisation géné­rale de l’établissement. À des cours de format plus clas­sique s’ajoute un théâtre social qui cherche à conscien­ti­ser dans le plai­sir du spec­tacle un audi­toire qui n’a nor­ma­le­ment pas accès à ce genre de mani­fes­ta­tion et qui est avide de culture et de diver­tis­se­ment. La cher­cheure Nathalie Coutelet s’est inté­res­sée plus par­ti­cu­liè­re­ment à cet aspect théâ­tral et note que, même si la dimen­sion cri­tique des pièces pré­sen­tées n’est pas tou­jours là, « l’un des enjeux de l’institution était de se dis­tin­guer des loi­sirs ordi­naires, ceux des riches bour­geois, donc de ne pas repro­duire le diver­tis­se­ment diges­tif, qui laisse le spec­ta­teur dans une mécon­nais­sance totale des réa­li­tés, qui aveugle même l’ouvrier et entrave son juge­ment cri­tique[2] ». Les cours qui sont donnés par­ti­cipent de cette même logique. Alors que les uni­ver­si­tés fran­çaises choi­sissent les étu­diantes en fonc­tion de cri­tères éli­tistes et stricts qui excluent toute une partie de la popu­la­tion, les uni­ver­si­tés popu­laires axent leur démarche dès le départ vers un savoir désa­liéné et acces­sible, des­tiné d’abord et avant tout aux couches plus popu­laires.

Un peu aupa­ra­vant et un peu plus au nord, les pays scan­di­naves avaient déjà amorcé une réflexion sur l’accessibilité à l’éducation. Au milieu du xixe siècle, le pas­teur danois Nikolaj Frederik Severin Grundtvig crée la pre­mière univer- sité popu­laire, croyant fer­me­ment que l’école doit servir à former des citoyens cri­tiques et enga­gés. Inspiré par les boar­ding school anglais, il met en place un sys­tème simi­laire, dans lequel un milieu de vie est offert en plus d’une for­ma­tion, visant plutôt les pay­sans et d’autres membres des classes défa­vo­ri­sées. L’objectif est d’établir une ins­ti­tu­tion de trans­mis­sion d’un savoir cri­tique qui ne s’adresse pas à l’élite. Une carac­té­ris­tique impor­tante de ces écoles est l’absence d’examen. L’acquisition du savoir est valo­ri­sée en soi.

La phi­lo­so­phie des Lumières n’est pas étran­gère à ces ini­tia­tives. Postulant que tout un chacun peut accé­der à la ratio­na­lité à la condi­tion de pos­sé­der les outils concep­tuels néces­saires, il est logique pour les tenants de cette phi­lo­so­phie de cher­cher à offrir des for­ma­tions pou­vant conduire les esprits à adop­ter une pos­ture plus cri­tique et réflé­chie. Le xixe siècle est aussi une époque riche en expé­riences uto­piques. L’« homme nou­veau » réflé­chit, se défi­nit et se redé­fi­nit. En Europe et aux États-Unis, des com­mu­nau­tés s’organisent autour d’idées et de règles pour réa­li­ser la société « par­faite[3] ». Plusieurs de ces expé­riences valo­risent l’éducation et l’instruction pour tous (et par­fois pour toutes aussi). L’accès à la « vérité » semble à portée de la main et c’est par des acti­vi­tés de vul­ga­ri­sa­tion sociale et scien­ti­fique que l’on cherche à l’atteindre.

Avec le temps tou­te­fois, les pro­jets ini­tiaux se sont méta­mor­pho­sés, adap­tés aux époques et aux modes chan­geantes. La ten­sion entre les intel­lec­tuels qui animent les pro­jets de leurs ambi­tions et les ouvriers qui y viennent pour se dis­traire et apprendre crée des rup­tures. Les uni­ver­si­tés popu­laires fran­çaises deviennent alors de plus en plus des lieux d’apprentissage et d’échange de savoirs pra­tiques et tech­niques plutôt que cri­tiques et intel­lec­tuels. Toujours libres, mais plus tou­jours gra­tuits, les cours de cer­taines uni­ver­si­tés popu­laires de la vieille garde délaissent tran­quille­ment l’emphase mise sur le déve­lop­pe­ment de l’esprit cri- tique. Portée par des béné­voles plutôt que par des intel­lec­tuels, cette trans­for­ma­tion s’explique entre autres par une volonté de ne pas hié­rar­chi­ser les savoirs et d’assurer l’horizontalité de la trans­mis­sion. Il demeure tou­te­fois que les objec­tifs ini­tiaux se dis­sipent un peu lorsque les cours offerts tendent de plus en plus vers le tricot, la crois­sance per­son­nelle et les acti­vi­tés spor­tives plutôt que vers l’histoire, l’économie ou la phi­lo­so­phie. Les théâtres liés aux pro­jets ini­tiaux s’adaptent aussi au public et pré­sentent de plus en plus des pièces plus diver­tis­santes que poli­tiques et finissent par com­plè­te­ment se déta­cher des uni­ver­si­tés popu­laires pour deve­nir indé­pen­dants. D’universités popu­laires éman­ci­pa­trices, ces ini­tia­tives se trans­forment pro­gres­si­ve­ment en centres com­mu­nau­taires d’éducation aux adultes, offrant un ser­vice à la popu­la­tion utile et néces­saire, mais dif­fé­rent de ce qui avait été conçu après l’affaire Dreyfus.

Dans les pays du nord de l’Europe, les uni­ver­si­tés popu­laires deviennent quant à elles des lieux de for­ma­tion où il est pos­sible pour des per­sonnes, qui ne sont pas pas­sées par les lieux d’éducation for­melle, d’obtenir le bagage néces­saire pour entrer à l’université, ainsi que des lieux de tran­si­tion pour les plus jeunes qui sou­haitent explo­rer leur avenir. Au Danemark, par exemple, les uni­ver­si­tés popu­laires sont des ins­ti­tu­tions où les jeunes déve­loppent leur créa­ti­vité et leurs ambi­tions dans un cadre rela­ti­ve­ment infor­mel. En Suède, elles sont direc­te­ment rat­ta­chées aux uni­ver­si­tés tra­di­tion­nelles et ont été fon­dées par les asso­cia­tions étu­diantes et le corps pro­fes­so­ral afin de trans­mettre les connais­sances acquises à la popu­la­tion géné­rale. Il s’agit en quelque sorte d’une forme d’éducation per­ma­nente, mais gra­tuite et acces­sible. Dans les deux cas évo­qués, en France et dans les pays scan­di­naves, on assiste à une cer­taine « démar­gi­na­li­sa­tion » des uni­ver­si­tés popu­laires tout au long du xxe siècle.

Renouveau et ten­sions

L’Université popu­laire de Caen[4] est créée en 2002 pour insuf­fler une éner­gie nou­velle, plus cri­tique, à ce type d’initiative. Après avoir passé des années dans le cir­cuit de l’éducation plus ins­ti­tu­tion­nel, Michel Onfray choi­sit une nou­velle avenue pour dif­fu­ser le savoir, emprunte une voie moins empê­trée dans les tra­di­tions et tabous liés à une struc­ture qui peine à se remettre en ques­tion. Tant l’école d’été éta­blie en Corse que les cours régu­liers donnés à Caen rem­portent un rapide succès. De nou­velles uni­ver­si­tés popu­laires, por­tées par autant de péda­gogues rebelles, voient le jour à tra­vers la France. Elles sont aujourd’hui plus d’une tren­taine[5]. Initiatives indé­pen­dantes et auto­gé­rées, elles se ren­contrent néan­moins chaque année pour un « prin­temps des UP » où elles échangent sur leurs stra­té­gies res­pec­tives, sur leurs succès et sur leurs échecs.

Il suffit de par­ti­ci­per à une seule de ces ren­contres pour se rendre compte de la diver­sité des expé­riences regrou­pées sous le para­pluie d’« uni­ver­si­tés popu­laires ». La très intel­lec­tuelle Université de Caen, où les cours res­pectent à la fois le niveau et la forme uni­ver­si­taires, côtoie ainsi des expé­riences de cocons­truc­tion du savoir, des ini­tia­tives d’alphabétisation poli­tique et sociale (à la Paolo Freire) et des for­ma­tions de deuxième cycle spé­cia­le­ment créées pour des per­sonnes sous- sco­la­ri­sées de milieux défa­vo­ri­sés. Le lien prin­ci­pal entre tous ces pro­jets est sans doute l’accent mis sur la trans­mis­sion d’un savoir cri­tique acces­sible à tous et toutes, peu importe leur ori­gine et leur bagage.

Deux visées prin­ci­pales animent les uni­ver­si­tés popu­laires fran­çaises. La pre­mière s’articule direc­te­ment autour de l’expression elle-même. D’un côté, on retrouve donc les uni­ver­si­tés popu­laires plus anciennes qui insistent prin­cipa- lement sur la dimen­sion « popu­laire » de leur pra­tique. Et de l’autre, on trouve les uni­ver­si­tés popu­laires créées dans la foulée de celle ini­tiée par Michel Onfray qui font la pro­mo­tion d’un savoir plus éli­tiste, mais offert et acces­sible à toutes. Les pre­mières, plus nom­breuses, offrant plus de cours et rejoi­gnant un public plus large, se ras­semblent autour de l’Association des uni­ver­si­tés popu­laires de France (AUPF) qui regroupe une cen­taine de pro­jets. Les deuxièmes sont moins nom­breuses, mais aussi plus indé­pen­dantes les unes des autres. Parfois rat­ta­chées à une uni­ver­sité for­melle, par­fois tota­le­ment indé­pen­dantes, leurs cours sont donnés par des intel­lec­tuels géné­ra­le­ment connus et recon­nus par leurs pairs. Elles pos­sèdent l’avantage (par­fois malgré elles) d’avoir Onfray comme porte-parole infor­mel. Intervenant sou­vent à titre de phi­lo­sophe et d’auteur dans l’espace public et les médias popu­laires, il arrive que sa ver­sion des UP occupe seule l’imaginaire col­lec­tif.

Rappelons que les uni­ver­si­tés popu­laires de ce type sont d’abord des ini­tia­tives auto­nomes qui s’inspirent prin­ci­pa­le­ment de la tra­di­tion his­to­rique liée à leur déno­mi­na­tion. L’apport de Onfray dans leur consti­tu­tion et leur fonc­tion­ne­ment demeure mar­gi­nal, par­fois même inexis­tant. Bien qu’il existe un cer­tain rap­port d’émulation entre les deux types d’universités popu­laires, ce lien devient plus tenu au fur et à mesure que se pré­cisent leurs ini­tia­tives res­pec­tives. Parler des « uni­ver­si­tés popu­laires à la Onfray » tra­duit ainsi davan­tage une per­cep­tion popu­laire qu’un état de fait. Cette ten­dance à per­son­na­li­ser ces pro­jets à tra­vers la figure du phi­lo­sophe contro­versé[6] déplaît à plu­sieurs acteurs du mou­ve­ment

qui déve­loppent eux-mêmes les struc­tures et manières de fonc­tion­ner qui leur conviennent. Ceci nous amène à la deuxième ten­sion que l’on retrouve pré­sen­te­ment en France. Si les uni­ver­si­tés popu­laires existent sous plu­sieurs incar­na­tions, il est géné­ra­le­ment pos­sible de les situer sur un conti­nuum allant de la trans­mis­sion à la pro­duc­tion du savoir. À un bout du spectre se trouvent Michel Onfray et l’université popu­laire de Caen. Lorsque le phi­lo­sophe fran­çais décide de mettre en place son projet, il le fait notam­ment en oppo­si­tion à la rigi­dité des ins­ti­tu­tions uni­ver­si­taires de son pays. Il choi­sit de créer un hybride qui allie uni­ver­sité tra­di­tion­nelle et café phi­lo­so­phique. On se retrouve ainsi avec des « cycles » de cours magis­traux qui sont donnés sur une base régu­lière (chaque semaine, deux semaines, mois), mais qui laissent une large place à la dis­cus­sion et aux ques­tions à la fin de chaque séance. Bien qu’une cer­taine rigi­dité soit encore obser­vée dans la forme de la trans­mis­sion, ces moments de débat per­mettent une rup­ture avec les cours uni­ver­si­taires clas­siques en France. De plus, les sujets sont sou­vent abor­dés de manière moins tra­di­tion­nelle. Par exemple, les sémi­naires por­te­ront sur les figures mytho­lo­giques du pou­voir au fémi­nin[7] ou encore sur les rai­sons qui font que l’architecture ne donne plus dans le « beau[8] ». En plus de servir de lieu de dif­fu­sion d’un savoir et d’une culture, l’université popu­laire peut aussi deve­nir un lieu de pro­duc­tion. Miguel Benasayag, un psy­cha­na­lyste fran­çais d’origine argen­tine, coor­donne l’université popu­laire de Ris Orangis qui se pré­sente comme une « Université popu­laire labo­ra­toire social » (UPLS)[9] et qui se trouve à l’autre bout du conti­nuum évoqué plus haut. Cette uni­ver­sité popu­laire valo­rise par­ti­cu­liè­re­ment le déve­lop­pe­ment du savoir plu- tôt que sa trans­mis­sion. Ainsi, à tra­vers des dis­cus­sions et des ate­liers, les par­ti­ci­pants par­viennent à éta­blir leur propre cadre d’analyse sur des enjeux qui les touchent de près (racisme, âgisme, OGM, etc.). L’objectif devient alors non seule­ment de déve­lop­per une exper­tise sur un sujet donné, mais de rendre acces­sible une méthode scien­ti­fique qui peut être uti­li­sée dans d’autres situa­tions. Cette façon de faire rap­pelle la péda­go­gie des oppri­més[10] (la « cocons­truc­tion » du savoir, l’horizontalité de la trans­mis­sion, la valo­ri­sa­tion du savoir déjà tra­di­tion­nel ou déjà exis­tant, etc.) tout en l’amenant encore plus loin, en la his­sant au niveau des savoirs aca­dé­miques plus clas­siques. Selon Benasayag et son équipe,

la démarche uti­li­sée par les labo­ra­toires sociaux permet l’émergence d’un véri­table savoir éman­ci­pa­teur qui prend en consi­dé­ra­tion la com­plexité de l’être humain et du monde dans lequel il vit.

Des deux côtés de cet axe transmission/​production, les acti­vi­tés offertes sont gra­tuites et acces­sibles à tous et toutes, sans égard à leur for­ma­tion préa­lable, à leur expé­rience ou leur ori­gine sociale.

Émergence au Québec

Au Québec, il existe plu­sieurs expé­riences qui ont été amor­cées dans la foulée des uni­ver­si­tés popu­laires euro­péennes. D’un côté, on ren­contre des ini­tia­tives qui reven­diquent une cer­taine filia­tion avec le renou­veau apporté par Michel Onfray (cours gra­tuits, acces­si­bi­lité à tous et toutes, sujets variés, grande place à la dis­cus­sion). On trouve dans ce camp l’UPAM[11] (uni­ver­sité popu­laire à Montréal), une expé­rience qui a été déve­lop­pée pen­dant la grève d’une semaine à l’UQAM en 2007 ; l’UPop Montréal[12], née de la fusion des équipes de l’UPAM et de La nuit de phi­lo­so­phie ; et l’université popu­laire d’Hochelaga-Maisonneuve[13]. De l’autre côté, on retrouve les uni­ver­si­tés du troi­sième âge[14] qui cherchent plu- tôt à atteindre un public par­ti­cu­lier en offrant des for­ma­tions à faible coût sur divers sujets. Si ces der­nières se retrouvent déjà dans plu­sieurs villes de la pro­vince, les pre­mières trouvent écho de plus en plus dans dif­fé­rentes régions, tant dans des ins­ti­tu­tions (uni­ver­si­tés, biblio­thèques muni­ci­pales, groupes com­mu­nau­taires) qu’à l’extérieur de celles-ci, por­tées par des volon­taires inté­res­sés par la ques­tion de l’éducation.

Toutefois, on note au Québec l’absence d’une force ras­sem­bleuse, d’un forum d’échange sur les diverses expé­riences d’éducation popu­laire « post­se­con­daire » qui se rejoignent dans leurs mis­sions, d’évènements de type « prin­temps des UP ». Ainsi, en plus des exemples fran­co­phones donnés plus haut, il existe tout un uni­vers d’universités popu­laires qui ne se reven­diquent pas du nom, mais qui en par­tagent les valeurs et la struc­ture. En effet, bien que les exemples fran­çais et scan­di­naves soient sou­vent uti­li­sés pour parler de l’éducation popu- laire de niveau post­se­con­daire, il existe éga­le­ment toute une tra­di­tion d’éducation alter­na­tive dans le monde anglo-saxon. Le mou­ve­ment de contes­ta­tion poli­tique qui a vu le jour l’automne der­nier a offert une tri­bune par­ti­cu­lière à ce genre d’initiative grâce aux mobi­li­sa­tions impor­tantes tenues sur les places publiques. En effet, les diverses occu­pa­tions à tra­vers l’Amérique du Nord met­taient une emphase par­ti­cu­lière sur la dif­fu­sion du savoir et des connais­sances pour favo­ri­ser l’émancipation. On pour­rait y voir un cer­tain retour aux uni­ver­si­tés popu­laires ins­pi­rées par les idéaux des Lumières qui espé­raient favo­ri­ser la par­ti­ci­pa­tion dans la vie publique à tra­vers l’éducation. Ainsi, plu­sieurs groupes tra­vaillant au main­tien des occu­pa­tions tenaient des ate­liers et des confé­rences pour les gens qui y cam­paient ou visi­taient les lieux.

Plusieurs orga­ni­sa­tions invi­tées à donner ces acti­vi­tés pro­viennent du milieu anglo­phone. Pourtant, bien que leurs acti­vi­tés soient sou­vent bilingues, elles sont peu connues des cir­cuits d’éducation popu­laire fran­co­phone. Par exemple, on trouve à Montréal la Rad School[15], qui réflé­chit à la concep­tion de l’éducation, du pré­sco­laire au post­se­con­daire, et l’University of the Streets Café[16], une ini­tia­tive de l’Université Concordia qui offre des sémi­naires ouverts à tous sous forme de conver­sa­tions dans divers cafés de la ville. Ces ini­tia­tives, comme celles orga­ni­sées en fran­çais, fonc­tionnent pour le moment en vase clos, avec très peu de com­mu­ni­ca­tion entre elles.

La diver­sité des expé­riences en édu­ca­tion popu­laire post­se­con­daire est à sou- ligner et à applau­dir. C’est grâce à cette mul­ti­pli­cité que l’on peut voir toute la richesse d’un débat qui reste à faire sur la trans­mis­sion du savoir et des connais­sances. Cela dit, les dif­fé­rences que l’on remarque tant dans les approches que dans les struc­tures orga­ni­sa­tion­nelles sou­lèvent éga­le­ment un cer­tain nombre de ten­sions non négli­geables. Doit-il y avoir une hié­rar­chie dans les savoirs ? Dans les méthodes uti­li­sées ? Quel lien doit entre­te­nir un forum de pensée cri- tique avec les ins­ti­tu­tions déjà éta­blies ? Au Québec, l’absence de com­mu­ni­ca­tion entre les ini­tia­tives fran­co­phones et anglo­phones, entre ce qui se passe dans les milieux urbains et les régions plus éloi­gnées, entre ce qui a été mis en place hier et les pro­jets émer­gents rendent les débats dif­fi­ciles à faire, mais non moins néces­saires. Les uni­ver­si­tés popu­laires et les autres expé­riences d’éducation cher- chant à faire la pro­mo­tion d’un savoir post­se­con­daire pour tous sont par­ti­cu­liè­re­ment impor­tantes dans un contexte où les gou­ver­ne­ments tentent de redé­fi­nir ce que sont les ins­ti­tu­tions uni­ver­si­taires et de trans­for­mer l’éducation post­se­con­daire en la conce­vant de plus en plus comme une usine de fabri­ca­tion de diplô­mées pro­li­fiques et « utiles ». Ces ini­tia­tives peuvent servir de lieux pour réflé­chir sur la société, pro­vo­quer des débats et résis­ter aux assauts contre la démo­cra­tie en pro­po­sant un savoir citoyen cri­tique offert à tous sans égard au par­cours préa­lable. Devant la dépos­ses­sion du poli­tique et de l’économique qui afflige la société moderne, sous le coup du matra­quage idéo­lo­gique asséné par les médias et les puis­sances domi­nantes, devant leurs ten­ta­tives de jus­ti­fier des déci­sions impo­pu­laires par une ratio­na­lité exté­rieure qui nous échappe, il faut se redon­ner col­lec­ti­ve­ment les outils et le lan­gage néces­saires pour se réap­pro­prier le réel. Les uni­ver­si­tés popu­laires sont utiles éga­le­ment pour une autre raison. Encore aujourd’hui, les uni­ver­si­tés tra­di­tion­nelles sont fré­quen­tées prin­ci­pa­le­ment par des enfants pro­ve­nant de familles à reve­nus moyens et élevés. Il y a bien sûr, et de plus en plus, d’universitaires de pre­mière géné­ra­tion qui arrivent sur les bancs d’école, mais encore trop de per­sonnes décident de ne pas s’inscrire à une uni­ver­sité parce qu’elles ne se sentent pas « à leur place ». L’éducation, c’est comme la bois­son, nous disait Maurice Duplessis, ce n’est pas bon pour tout le monde, il y en a qui portent pas ça ! Cette image d’un savoir éli­tiste réservé à une mino­rité retient nombre de poten­tielles étu­diantes brillantes de pour­suivre leurs études. Les uni­ver­si­tés popu­laires donnent l’occasion de parler de phi­lo­so­phie, de neu­ros­cience, de cinéma ou d’architecture dans un contexte non mena­çant et convi­vial. Parfois, il ne suffit que de ça pour se rendre compte que, nous aussi, on a le droit au savoir et à la parole.


  1. Par exemple autour du Mouvement d’éducation popu­laire et d’action com­mu­nau­taire du Québec, < www​.mepacq​.qc​.ca/ >.
  2. Nathalie Coutelet, « Le théâtre popu­laire de la Coopération d’idée », Cahiers Octave Mirbeau, n° 15, 2008, p. 139-150.
  3. Pensons par exemple aux pha­lan­stères de Charles Fourier en France (milieu du xixe) ou au projet coopé­ra­tif de Robert Owen en Angleterre et aux États-Unis (début et milieu du xixe).
  4. Site web de l’Université popu­laire de Caen, < http://​upc​.miche​lon​fray​.fr/ >.
  5. Page recen­sant les uni­ver­si­tés popu­laires en France, < www​.tvreze​.fr/​u​n​i​v​p​o​p​/​C​o​n​t​acter-une-UP_r1.html >.
  6. Michel Onfray est un phi­lo­sophe hau­te­ment média­tisé en France. Plusieurs de ses œuvres contri­buent à chan­ger notre pers­pec­tive sur cer­tains grands phi­lo­sophes ou cou- rants de phi­lo­so­phie (Freud, Nietzsche, la période socra­tique et pré­so­cra­tique). Ceux et celles qui le contestent lui reprochent de se mettre en scène lui-même plutôt que ses idées, de faire une lec­ture inté­res­sée de l’Histoire, de favo­ri­ser les coups d’éclat et les décla­ra­tions-chocs et d’entretenir ainsi un cer­tain culte de la per­son­na­lité.
  7. Page du cours « Femmes et société » d’Alexandra Destais, donné dans le cadre de l’Univeerr– sité popu­laire de Caen, < http://​upc​.miche​lon​fray​.fr/​i​n​t​e​r​v​e​n​a​n​t​s​/​a​l​e​x​a​n​d​r​a​-​d​e​s​tais/ >.
  8. Page du cours « Architecture » de David Orbach et Isabelle Coste, donné dans le cadre de l’Université popu­laire de Caen < http://​upc​.miche​lon​fray​.fr/​i​n​t​e​r​v​e​n​a​n​t​s​/​a​r​c​h​i​t​e​c​t​u​re-2/ >.
  9. Site web de l’Université popu­laire labo­ra­toire social, < www​.mjcris​.org/​U​P​_​l​a​b​o​r​a​t​oiree– Social.html>.
  10. Paulo Freire, Pédagogie des oppri­més, Paris, Maspero, 1974.
  11. Site web de l’UPAM, < www​.upam​.info/ >.
  12. Site web de l’UPop Montréal, < www​.upop​mon​treal​.com/ >.
  13. Site web de l’Université popu­laire Hochelaga-Maisonneuve, < www2​.csdm​.qc​.ca/pec/ pages/Upop/Upopulaire/accueil.html >.
  14. Plusieurs uni­ver­si­tés ont mis en place ce type d’initiatives qui offrent des cours à l’intérieur de leurs murs, mais aussi, afin d’élargir leur clien­tèle, dans des villes non uni­ver­si­taires.
  15. Site web de la Rad School, < www​.eco​le​libre​-frees​chool​.org/ >.
  16. Site web de l’University of the Streets Café de l’Université Concordia, < www.concordia. ca/ex­ten­ded-lear­ning/­com­mu­nity-deve­lop­ment/u­niv­ca­fe/ >.

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