Les universités mises au service des entreprises

Par , Mis en ligne le 09 mars 2012

La ministre Beauchamp jus­ti­fie la hausse des droits de sco­la­rité en pré­tex­tant que l’augmentation de la contri­bu­tion étu­diante ser­vira à amé­lio­rer la « qua­lité » de l’éducation. Or, c’est bien plutôt l’inverse : la hausse ne pro­fi­tera pas aux étu­diants, mais à des entre­prises qui sou­haitent bran­cher direc­te­ment l’université sur les besoins de l’économie. Loin d’assurer la péren­nité des ins­ti­tu­tions, cette muta­tion vient plutôt les cor­rompre et met en péril leur indépendance.

Le 28 novembre der­nier, le rec­teur de l’Université de Montréal, Guy Breton, a ren­con­tré le pre­mier ministre, Jean Charest, à la Chambre de com­merce de Montréal afin de lui pro­po­ser de mettre l’expertise des dif­fé­rents dépar­te­ments de l’université au ser­vice du déve­lop­pe­ment du Plan Nord. Le rec­teur entend faire une « pro­po­si­tion inté­grée de l’offre dis­tinc­tive » que peut faire l’université au gou­ver­ne­ment libé­ral, en misant sur ses « cré­neaux d’excellence», notam­ment en matière de « gou­ver­nance locale » et de « déve­lop­pe­ment de nouvel espace économique ».

Ce genre d’opération vient dis­soudre la dis­tance cri­tique, fon­de­ment his­to­rique de l’université, pour la placer sous la dépen­dance directe des puis­sances poli­tiques et éco­no­miques, bref, en faire un « appa­reil idéo­lo­gique d’État ». En effet, com­ment penser qu’une ins­ti­tu­tion qui vend son savoir au profit de minières étran­gères du Plan Nord puisse avoir par la suite quelque atti­tude cri­tique vis-à-vis de leurs actions ou des poli­tiques du gou­ver­ne­ment libé­ral ? Cet exemple illustre bien la subor­di­na­tion de l’institution, de la connais­sance, des pro­fes­seurs aux exi­gences à court terme du pou­voir et des mar­chés. Quant aux étu­diants, c’est la hausse des droits de sco­la­rité et l’endettement qui per­met­tront de les inté­grer au nou­veau modèle de l’université-entreprise.

Selon la vision com­mer­ciale de l’université mise de l’avant par le gou­ver­ne­ment libé­ral, les étu­diants sont du capi­tal humain ou, comme le disait le rec­teur Guy Breton, « des cer­veaux » qui doivent être moulés « au ser­vice des entre­prises ». En aug­men­tant les droits de sco­la­rité, on vise à dis­ci­pli­ner les étu­diants au moyen d’un méca­nisme de quasi-marché. Pour payer les droits de sco­la­rité élevés, l’étudiant doit s’endetter auprès des grandes banques, les­quelles seront dou­ble­ment gagnantes : elles en tire­ront des inté­rêts, et elles pour­ront revendre les dettes étu­diantes sur les mar­chés bour­siers grâce à la « magie » des inno­va­tions financières.

L’endettement a éga­le­ment une fonc­tion dis­ci­pli­naire qui vise à orien­ter les étu­diants vers les domaines jugés lucra­tifs et per­ti­nents sur le marché de l’emploi. En effet, l’étudiant pri­vi­lé­giera le domaine d’études lui per­met­tant de rem­bour­ser le plus rapi­de­ment sa dette au détri­ment d’un choix fondé sur ses moti­va­tions ou sa voca­tion. Voilà pré­ci­sé­ment ce à quoi ser­vi­ront les nou­veaux « méca­nismes d’assurance qua­lité » com­man­dés par la ministre Beauchamp l’automne der­nier : arri­mer « l’offre de pro­grammes » aux besoins des « consom­ma­teurs d’éducation » endettés.

Alors qu’il insiste pour endet­ter davan­tage les étu­diants, le gou­ver­ne­ment inves­tit 245 mil­lions de dol­lars dans des gad­gets comme les tableaux que l’on dit sans rire « intel­li­gents», vendus par une firme dont le lob­byiste est un ancien conseiller de Nathalie Normandeau et du pre­mier ministre, Jean Charest. Cette dépense équi­vaut plus ou moins à ce que le gou­ver­ne­ment espère tirer de l’actuelle hausse des droits. Rappelons, du reste, que c’est seule­ment la moitié des 265 mil­lions déga­gés par la hausse qui iront à l’enseignement, le reste allant à la recherche à visée com­mer­ciale, au posi­tion­ne­ment concur­ren­tiel des uni­ver­si­tés et aux dépenses de gestion.

En somme, la hausse des droits de sco­la­rité et l’endettement au profit des banques per­met­tront de mener les étu­diants à la manière d’un trou­peau de mou­tons. Ceux-ci pour­ront être diri­gés vers des pro­grammes cer­ti­fiés être « de qua­lité » parce qu’ils sont immé­dia­te­ment « utiles » aux entre­prises et aux mar­chés. Ces récents déve­lop­pe­ments confirment la thèse que nous avan­cions dans Université inc.: la hausse des droits de sco­la­rité n’a rien d’une fata­lité et ne sert pas à enrayer quelque « sous-finan­ce­ment » de l’université, puisqu’elle pour­rait aisé­ment être évitée. Elle ne vise pas à déve­lop­per des esprits cri­tiques, ni à trans­mettre la connais­sance, mais plutôt à enrô­ler la jeu­nesse qué­bé­coise dans les pro­jets éco­no­miques d’une cer­taine élite d’affaires proche du Parti libé­ral. Les étu­diants ont donc raison de mani­fes­ter et de dénon­cer le rôle ins­tru­men­tal qu’on cherche à leur faire jouer dans le pro­ces­sus de mar­chan­di­sa­tion de l’université.

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Éric Martin et Maxime Ouellet, auteurs de Université inc. (LUX éditeur)

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