PENSER LA GRANDE TRANSITION

Les trois transitions

La crise des crises

Par Mis en ligne le 26 novembre 2019

La tran­si­tion éner­gé­tique qui s’entame tant bien que mal ne sera pas la pre­mière de notre his­toire. Au début du XVIIIe siècle, l’Europe a vécu sa pre­mière tran­si­tion éner­gé­tique en pas­sant d’une éco­no­mie de sub­sis­tance ali­men­tée par l’énergie hydrau­lique à une éco­no­mie indus­trielle basée sur le char­bon et la machine à vapeur. Près d’un siècle plus tard, le pétrole se joint au char­bon comme source d’énergie struc­tu­rante de l’économie capi­ta­liste. À l’aube d’une poten­tielle sortie du pétrole, quels ensei­gne­ments pou­vons-nous tirer de ces tran­si­tions ?

Acte 1 – Aux origines du « capitalisme fossile »

Propulsées à l’époque par des mou­lins hydrau­liques, les fila­tures de coton anglaises adop­taient pro­gres­si­ve­ment la machine à vapeur vers la fin du XVIIIe siècle. Selon le géo­graphe Andreas Malm, « le pas­sage de l’eau à la vapeur dans l’industrie du coton bri­tan­nique ne s’est pas pro­duit parce que l’eau était rare, moins puis­sante ou plus chère que la vapeur. Au contraire, la vapeur l’a emporté alors même que l’eau était abon­dante, au moins aussi puis­sante et fran­che­ment plus éco­no­mique[2] ».

À partir d’une docu­men­ta­tion his­to­rique fouillée, Malm nous apprend qu’une machine à vapeur avait une puis­sance moyenne de 60 che­vaux-vapeur dans les années 1820, alors que la puis­sance que pou­vait déployer un moulin hydrau­lique se situait entre 300 et 500 che­vaux-vapeur[3]. L’eau était éga­le­ment moins dis­pen­dieuse. Malm rap­porte les propos de l’historien du coton Stanley Chapman, qui affirme que la vapeur était « plus chère que les plus coû­teuses des ins­tal­la­tions hydrau­liques », et estime le coût d’un cheval-vapeur dans une fila­ture de coton en 1840 à 86 livres ster­ling pour la vapeur et à 59 pour l’eau. Plus puis­sante, moins chère, l’eau n’a pas non plus été délais­sée parce qu’elle était plus rare. Selon la méti­cu­leuse recons­truc­tion des condi­tions météo­ro­lo­giques, géo­lo­giques et topo­gra­phiques effec­tuée par Robert Gordon, seule une frac­tion des onze grandes rivières qui tra­ver­saient les régions du tex­tile était uti­li­sée, dont le taux d’exploitation variait entre 0,8 % et 7,2 %[4]. Mais si elle était moins chère, plus puis­sante et dis­po­nible en quan­tité suf­fi­sante, alors qu’est-ce qui aurait bien pu moti­ver les manu­fac­tu­riers de l’époque à passer au char­bon ?

En fait, le pas­sage de l’eau au char­bon dans l’industrie du coton rele­vait d’autres impé­ra­tifs : « Le capi­ta­lisme du coton s’est tourné vers la vapeur parce qu’elle offrait un pou­voir supé­rieur sur la main-d’œuvre[5] ». Pour bien com­prendre en quoi cette tran­si­tion a répondu à des exi­gences de contrôle sur la force de tra­vail, il importe de regar­der plus atten­ti­ve­ment la dyna­mique qui a guidé le déve­lop­pe­ment géo­gra­phique des mou­lins hydrau­liques. Premièrement, la crois­sance de l’énergie hydrau­lique répon­dait à une dyna­mique cen­tri­fuge. Le har­na­che­ment d’une rivière devait être effec­tué de plus en plus loin des villes pour trou­ver un endroit satis­fai­sant. On ne pou­vait évi­dem­ment pas dépla­cer les rivières ni trans­por­ter ou sto­cker l’énergie hydrau­lique géné­rée par les mou­lins des fila­tures ; l’eau devait être exploi­tée sur place. Éloignées des centres urbains, des colo­nies furent construites autour des mou­lins et les employés y étaient dépê­chés uni­que­ment pour y tra­vailler. L’absence de popu­la­tion aux alen­tours des rivières à fort débit exi­geait de faire venir la main-d’œuvre et de lui offrir les ser­vices pour qu’elle y vive (loge­ments, épi­ce­rie, école, église, bou­tiques, infra­struc­tures). La construc­tion de ces « colo­nies-usines » (fac­tory colo­nies) se fai­sait aux frais des manu­fac­tu­riers et repré­sen­tait sou­vent des inves­tis­se­ments signi­fi­ca­tifs. Ces coûts ne se limi­taient cepen­dant pas aux infra­struc­tures. Ainsi éloi­gnés, les « capi­ta­listes de l’eau » n’avaient pas la pos­si­bi­lité de rem­pla­cer les employés qui n’avaient pas encore inté­gré la « culture d’usine ». Lorsque les tra­vailleurs et les tra­vailleuses exi­geaient de meilleures condi­tions de tra­vail, les patrons avaient peu de marge de manœuvre pour négo­cier. L’isolement géo­gra­phique jouait en faveur des ouvriers et des ouvrières, car leur rem­pla­ce­ment impli­quait pour leurs patrons d’entamer une nou­velle cam­pagne de recru­te­ment à partir de zéro.

La situa­tion était bien dif­fé­rente en contexte urbain : « S’ils ne se pré­sentent pas à huit ou neuf heures le lundi matin, nous en pre­nons de nou­veaux », rap­porte Malm. La pré­sence d’un bassin de main-d’œuvre abon­dante offrait une « armée de réserve » qui fai­sait pres­sion à la baisse sur les condi­tions de tra­vail.

Deuxièmement, contrai­re­ment à la machine à vapeur, les rivières n’étaient pas indé­pen­dantes des condi­tions météo­ro­lo­giques. La varia­tion du débit, en fonc­tion des sai­sons et des pré­ci­pi­ta­tions, entrai­nait des irré­gu­la­ri­tés dans les jour­nées de tra­vail. Par exemple, lorsque le débit de la rivière était trop faible, les tra­vailleuses et les tra­vailleurs étaient sommés de ren­trer chez eux, puis de reprendre le temps perdu lors de jour­nées sub­sé­quentes. Cependant, un des pro­blèmes majeurs avec l’irrégularité des jour­nées de tra­vail était que le nombre d’heures pou­vant être repris était limité par les nou­velles légis­la­tions récem­ment adop­tées. À la suite des grèves dans l’industrie tex­tile, le Ten Hours Act était adopté dans les années 1830 dans le but de dimi­nuer la lon­gueur de la jour­née de tra­vail. Cette nou­velle légis­la­tion impo­sait de trou­ver des manières d’intensifier la jour­née de tra­vail dont la durée avait été tron­quée par les reven­di­ca­tions ouvrières.

Répondant à ces impé­ra­tifs, l’adoption du char­bon a permis une offre régu­lière et constante d’énergie, éman­ci­pée des contraintes de la nature, et bien­tôt inten­si­fiée par les amé­lio­ra­tions tech­niques de la machine à vapeur. De sur­croit, le char­bon a permis que le lieu et le moment d’extraction de la res­source soient dis­so­ciés du lieu et du moment de sa consom­ma­tion. C’est notam­ment la pos­si­bi­lité de cette dis­so­cia­tion qui a permis de relo­ca­li­ser la pro­duc­tion d’énergie aux endroits consi­dé­rés comme avan­ta­geux par le capi­tal.

Acte 2 – Saboter le sabotage

Si la concen­tra­tion des tra­vailleurs et des tra­vailleuses dans les centres urbains a permis aux capi­ta­listes du char­bon de dis­po­ser d’une main-d’œuvre inter­chan­geable, l’organisation socio­tech­nique de l’industrie du char­bon a permis aux ouvriers de déve­lop­per une autre forme de rap­port de force. Selon Timothy Mitchell, « aux États-Unis, entre 1881 et 1905, les ouvriers du char­bon ont fait trois fois plus sou­vent la grève que la moyenne des tra­vailleurs des prin­ci­paux sec­teurs indus­triels […]. Les grèves des mineurs du char­bon duraient aussi bien plus long­temps que celles de tous les autres sec­teurs indus­triels. Et c’était la même chose en Europe[6] ». Cet acti­visme, tou­jours selon Mitchell, peut être attri­bué en partie au fait que la pro­duc­tion et le trans­port du char­bon impli­quaient des lieux et des méthodes de tra­vail carac­té­ri­sés par l’autonomie des tra­vailleurs.

L’organisation du tra­vail entou­rant l’extraction et le trans­port du char­bon a offert aux mineurs les dis­po­si­tifs tech­niques néces­saires pour que leurs reven­di­ca­tions soient enten­dues. Le trans­port du char­bon était par­ti­cu­liè­re­ment simple à sabo­ter pour qui­conque savait où frap­per. Les che­mi­nots fran­çais, qui pos­sé­daient un des syn­di­cats les plus dyna­miques de l’époque, avaient en ce sens un pou­voir d’interruption majeur sur l’ensemble du réseau de répar­ti­tion de la res­source : « Avec deux sous d’une cer­taine matière, uti­li­sés à bon escient, il nous est pos­sible de mettre une loco­mo­tive dans l’impossibilité de fonc­tion­ner », raconte le chef du Syndicat natio­nal des che­mins de fer fran­çais en 1895[7]. Si la dis­so­cia­tion entre l’extraction et la consom­ma­tion de la res­source confé­rait cer­tains avan­tages aux capi­ta­listes du char­bon, la struc­ture du réseau du trans­port qu’entrainait cette dis­so­cia­tion offrait aux ouvriers une pos­si­bi­lité de sabo­tage d’une effi­ca­cité sans pré­cé­dent.

Au tour­nant de la Deuxième Guerre mon­diale, l’élite poli­tique et éco­no­mique a cher­ché à affai­blir ce pou­voir conquis par les tra­vailleurs et les tra­vailleuses par le biais d’un projet a priori fort simple : aban­don­ner le char­bon au profit du pétrole. En effet, les capi­ta­listes du pétrole consi­dé­raient que les réseaux de trans­port du char­bon étaient trop dépen­dants de la force de tra­vail. Ainsi, « l’oléoduc a été inventé pour dimi­nuer les pos­si­bi­li­tés d’interruption humaine du flux d’énergie. Il fut intro­duit en Pennsylvanie dans les années 1860 pour contour­ner les demandes sala­riales des tra­vailleurs qui trans­por­taient les barils de pétrole vers les gares de dépôt dans des voi­tures à cheval[8] ». Plus léger, le pétrole était aussi liquide, ce qui faci­li­tait son trans­port. Avec l’arrivée des oléo­ducs, on pas­sait doré­na­vant à un réseau beau­coup plus ouvert, moins linéaire, qui conte­nait une quan­tité d’embranchements suf­fi­sante pour dimi­nuer le rap­port de force des tra­vailleurs. Si un tron­çon d’oléoduc était saboté, l’ensemble du réseau n’était pas rendu dys­fonc­tion­nel pour autant ; le rem­pla­cer était rapide et peu coû­teux.

C’est en ce sens que l’on peut dire que la qua­lité liquide du pétrole, com­bi­née aux avan­tages et contraintes propres à l’économie capi­ta­liste, a eu un impact sur son adop­tion comme res­source alter­na­tive au char­bon. « L’un des grands objec­tifs de la conver­sion au pétrole était d’affaiblir de façon durable les mineurs du char­bon, dont la capa­cité d’interruption des flux d’énergie avait donné aux syn­di­cats de tra­vailleurs la capa­cité d’obtenir des amé­lio­ra­tions de la vie col­lec­tive qui avaient démo­cra­tisé l’Europe[9] ». Au regard du récit que nous raconte Timothy Mitchell, ce n’était pas non plus par un épui­se­ment des res­sources ou par effi­ca­cité éner­gé­tique que le pétrole fut adopté, mais bien pour contour­ner les reven­di­ca­tions col­lec­tives des tra­vailleurs et pour s’assurer d’un flux régu­lier et pré­vi­sible en éner­gie.

Acte 3 – De gré ou de force

Contrairement aux éner­gies renou­ve­lables, le char­bon et le pétrole ont des carac­té­ris­tiques qui, pour­rait-on avan­cer, ont permis l’accumulation capi­ta­liste telle qu’on la connait aujourd’hui. En effet, ces hydro­car­bures recèlent une quan­tité phé­no­mé­nale d’énergie, leur extrac­tion et leur consom­ma­tion peuvent être dis­so­ciées, et leur apport en éner­gie ne dépend pas des aléas de la nature. Ces carac­té­ris­tiques sou­lèvent des ques­tions char­nières pour notre éven­tuelle sortie du pétrole. Serait-il envi­sa­geable de ne pas tou­cher l’organisation de notre sys­tème éco­no­mique, mais de n’en modi­fier que les intrants éner­gé­tiques ? Les éner­gies renou­ve­lables, qui ne ren­contrent pas ces carac­té­ris­tiques, peuvent-elles même être com­pa­tibles avec la logique éco­no­mique actuelle ?

Si l’on se fie à l’expérience des fila­tures de coton anglaises, l’impossibilité de sto­cker l’énergie issue de sources renou­ve­lables (et donc de la trans­por­ter), sa dépen­dance aux aspects qua­li­ta­tifs de la nature, l’irrégularité de son apport éner­gé­tique semblent annon­cer son incom­pa­ti­bi­lité avec les modes de pro­duc­tion et de consom­ma­tion actuels. Une lec­ture sociale et his­to­rique des hydro­car­bures nous apprend qu’une source d’énergie n’est pas adop­tée seule­ment pour ses carac­té­ris­tiques propres, mais seule­ment si elle peut répondre aux impé­ra­tifs socioé­co­no­miques en vigueur. Une telle ana­lyse nous apprend éga­le­ment que les sources d’énergie doivent avant tout être com­prises comme un rap­port social, et qu’« aucun mor­ceau de char­bon et aucune goutte de pétrole ne s’est jamais trans­formé de soi-même en éner­gie », nous rap­pelle Andreas Malm.

D’un point de vue éco­lo­giste, il ne s’agirait donc pas de sub­sti­tuer bête­ment cette source d’énergie par une autre ni, d’un point de vue socia­liste, de réa­li­ser la pro­ver­biale socia­li­sa­tion des moyens de pro­duc­tion tout en lais­sant ceux-ci intacts. Dans un contexte d’urgence cli­ma­tique où les éner­gies fos­siles repré­sentent 86 % des sources d’énergie pri­maire à l’échelle mon­diale, l’un ne peut plus se per­mettre d’aller sans l’autre.

Et pour­tant, la ten­dance actuelle consiste plutôt à vou­loir plier les éner­gies renou­ve­lables aux carac­té­ris­tiques spé­ci­fiques des éner­gies fos­siles (sto­ckage, trans­port, régu­la­rité d’apport en éner­gie, indé­pen­dance aux aspects qua­li­ta­tifs de la nature). À l’inverse, une sortie du pétrole devrait plutôt s’accompagner d’une trans­for­ma­tion des rap­ports sociaux à l’intérieur des­quels les éner­gies renou­ve­lables s’inscriront. Car, à ce stade, rien n’est moins sûr que le soleil, l’eau et le vent seront à même de répondre seuls aux exi­gences de la tran­si­tion telle qu’elle est enta­mée.

Frédéric Legault[1] Doctorant en socio­lo­gie à l’UQAM et pro­fes­seur en socio­lo­gie au Collège Ahuntsic


  1. Merci à Arnaud Theurillat-Cloutier et à Laurence Guénette pour leur relec­ture atten­tive et pour la per­ti­nence de leurs com­men­taires.
  2. Andreas Malm, « Les ori­gines du capi­ta­lisme fos­sile : le pas­sage de l’eau à la vapeur dans l’industrie du coton bri­tan­nique », dans Andreas Malm, L’anthropocène contre l’histoire. Le réchauf­fe­ment cli­ma­tique à l’ère du capi­tal, Paris, La Fabrique, 2017, p. 90.
  3. Ibid., p. 86.
  4. Ibid., p. 84-85.
  5. Ibid., p. 112.
  6. Timothy Mitchell, Carbon Democracy. Le pou­voir poli­tique à l’ère du pétrole, Paris, La Découverte, 2017, p. 34.
  7. Ibid., p. 37-38.
  8. Ibid., p. 55.
  9. Ibid., p. 46.

Vous appré­ciez cet article ? Soutenez-nous en vous abon­nant au NCS ou en fai­sant un don.

Vous pouvez nous faire par­ve­nir vos com­men­taires par cour­riel ou à notre adresse pos­tale :

cap@​cahiersdusocialisme.​org

Collectif d’analyse poli­tique
CP 35062 Fleury
Montréal
H2C 3K4

Les commentaires sont fermés.