NUMÉRO 15, HIVER 2016

Les territoires de l’art – Art et politique

LANCEMENT : Jeudi 25 février 2016 à 18 h

Par Mis en ligne le 04 février 2016
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Introduction au dossier

« Nous ne vivons plus dans le beau » dira le socio­logue Guy Rocher [1] en par­lant de ce Québec aux formes aus­té­ri­taires. Notre rap­port à l’esthétique, au poli­tique, au commun, à la diver­sité des formes d’expression artis­ti­co­po­li­tique n’a cessé de nous ques­tion­ner tout au long de la pré­pa­ra­tion de ce dos­sier. Si notre géné­ra­tion porte en elle la mémoire du Refus global, c’est-à-dire de l’apport cen­tral des arts accom­pa­gnant nos déci­sions col­lec­tives, le prin­temps rouge des étu­diantes et des étu­diants est venu ravi­ver ce souffle contes­ta­taire, nous invi­tant de nou­veau dans « la beauté de la colère », le refus du pater­na­lisme éta­tique, l’effervescence de la créa­tion dans la recon­quête des espaces publics, la beauté d’exister en ces temps post­ré­fé­ren­daires. De Speak white à Speak red, l’histoire d’une révolte créa­tive se dresse encore, recon­fi­gu­rant irré­mé­dia­ble­ment les pour­tours d’un monde à construire, à par­faire. Si la révolte contre l’autorité jugée illé­gi­time amal­game le juste et le beau, en des temps plus pai­sibles, la conju­gai­son entre les arts et le poli­tique demeure sujette à inter­pré­ta­tion y fou­lant d’innombrables ter­ri­toires et axes d’analyse.

La liberté gui­dant ces pages devient un concept pri­vi­lé­gié pour com­prendre la démarche des auteur-es. En effet, comme un sur­saut dans les tableaux, la liberté revient, tel le sym­bole dans la toile d’Eugène Delacroix [2], dans de nom­breux textes. Elle pourra, dans un pre­mier temps, être asso­ciée à l’insoumission qui fait créer. Dire NON. NON à la guerre menée pour des motifs injus­ti­fiables (David Fennario) ; NON à la logique capi­ta­liste qui colo­nise nos esprits en se nour­ris­sant de nos affects (Érik Bordeleau) ; NON à cette même logique qui ame­nuise notre voca­bu­laire en une nov­langue de l’efficacité (les situa­tion­nistes de David Beaudin Hyppia et le micro­po­li­tique de Steve Giasson).

La liberté peut aussi être liée à un mode d’être, à une façon d’être au monde, à une néces­saire libé­ra­tion par l’appropriation col­lec­tive de l’acte de créer (la culture hacker). Les textes trai­tant des cultures du par­tage pro­duites par l’informatisation (Yannick Delbecque, Antoine Moreau et Lila Roussel) pro­posent une éthique dis­tincte de celle inhé­rente au libé­ra­lisme clas­sique basée sur le concept de pro­priété, en détrô­nant la notion du copy­right pour le rem­pla­cer par le copy­left. Cette zone déter­ri­to­ria­li­sée laisse place au foi­son­ne­ment de la connais­sance et de la créa­tion en nous don­nant la res­pon­sa­bi­lité des logi­ciels et des conte­nus (empo­werment). C’est aussi dans un ter­ri­toire libéré de ses fron­tières que les femmes ont su pro­po­ser un dépas­se­ment de leur ancrage cor­po­rel asso­cié à l’hétéronormativité et s’approprier ce qui au départ pou­vait paraître une domi­na­tion sans appel : la por­no­gra­phie (Lila Roussel et Ariane Bilodeau).

Les lieux de la liberté propres à la créa­tion ne sont pas tou­jours là où on les attend. En fait, ils y seront rare­ment. Souterrains, inter­stices, ren­contres impro­bables, Yi-Jing, impro­vi­sa­tions, infil­tra­tions, para­si­tages, sub­ver­sions, per­for­mances invi­sibles ; a contra­rio, à contre­temps. Tout pour déjouer les gros sabots que sont deve­nues les logiques mana­gé­riales de l’État et les flux du marché. Entre les lignes des codes barres, en se jouant d’elles ou avec elles, l’art semble encore avoir quelque chose à nous dire.

La fin de l’art ou, pour emprun­ter les mots du phi­lo­sophe fran­çais Yves Michaud, la fin d’une cer­taine forme de repré­sen­ta­tion de l’art n’a pas pour autant chassé le poli­tique de l’art ou le désir d’inscrire l’art dans le poli­tique. Nous assis­tons désor­mais à une mul­ti­pli­cité de pra­tiques artis­tiques, notam­ment à un art micro­po­li­tique qui ne s’engage plus prio­ri­tai­re­ment de façon fron­tale comme le fai­saient jadis les pre­mières avant-gardes tra­ver­sées par un cer­tain fan­tasme de l’efficacité poli­tique d’un art engagé. Il ne s’agit pas ici de relé­guer aux pou­belles de l’histoire l’héritage esthé­ti­co­po­li­tique des pre­mières avant- gardes qui nous habitent encore, mais de recon­naitre dans l’art qui nous est contem­po­rain l’existence d’un dia­logue, d’une rela­tion impar­faite et par­fois inédite avec le poli­tique, le monde et le commun.

Avec Auschwitz, malgré Auschwitz, « je me sou­viens de ce que je n’ai pas vécu » dira Vincent Filteau. Créer en por­tant le mur­mure de ces fan­tômes. Questionnement lan­ci­nant dans le texte de Judith Trudeau. Comment créer après le grand drame ? Sommes-nous toutes et tous des impos­teurs de l’histoire ? Comment les artistes ont-elles/ils répondu au grand vide ? La musique ato­nale évo­quée dans le texte de Nicolas Masino en serait-elle une réponse ? Les refuges dans l’abstraction, quels que soient les ter­ri­toires artis­tiques, semblent avoir été pri­vi­lé­giés, comme d’un silence chromatique.

Entre le son et la parole, entre l’art pour l’art et l’art huma­niste où l’empathie semble aussi être un moteur de créa­tion (Pierre Robert), d’une auto­no­mie du monde des arts à un art engagé, le spectre ana­ly­tique braque ses outils à tra­vers bon nombre d’exemples. Nous ne sau­rions insis­ter suf­fi­sam­ment sur l’ouverture de ces fenêtres, à passer à tra­vers elles et à aller écou­ter la musique de Michel Ratté, à vision­ner des films de Pier Paolo Pasolini, à relire les poèmes de Gaston Miron, à par­ti­ci­per aux « per­for­mances invi­sibles » de Steve Giasson, à com­prendre, avec Nathalie Heinich, le para­digme de l’art contemporain.

Au fil des pages, les lec­trices et les lec­teurs pour­ront décou­vrir les brèches et les ouver­tures qu’offrent ces luxu­riants ter­ri­toires de l’art. L’art a encore quelque chose à nous dire, en dia­logue avec le poli­tique, s’y frot­tant, s’y confron­tant, le déjouant, le com­po­sant et le recom­po­sant. Comme le plai­dait le Salon des refu­sés il n’y a pas si long­temps, un art capable, nous l’espérons, de renou­ve­ler sans détruire…

La richesse de ce dos­sier se trouve au final dans les ren­contres. Dans un commun sen­sible dirait Jacques Rancière, en dehors de la « police » (Emanuel Guay). Un art poli­tique de la ren­contre, pos­sible par l’absence de hié­rar­chies. À la recherche, peut-être, d’un réen­chan­te­ment sur les lieux mêmes où se creu­sait l’abîme de la liberté.

  1. Guy Rocher, confé­rence d’ouverture du col­loque Cégep inc. La des­truc­tion pro­gram­mée de la culture, Nouvelle alliance pour la phi­lo­so­phie au col­lège (NAPAC) et Chaire UNESCO de phi­lo­so­phie, Montréal, 19 sep­tembre 2015.
  2. Eugène Delacroix, La liberté gui­dant le peuple, 1830, musée du Louvre à Paris.

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