Valleyfield, mémoires et résistances

Les syndicats à Salaberry-de-Valleyfield : résistants et innovateurs

Les enjeux pour le mouvement populaire

Par Mis en ligne le 15 mars 2020

Entrevue avec Daniel Malette[1]

P.B. – La Fédération des tra­vailleurs et tra­vailleuses du Québec (FTQ) est forte à Valleyfield et dans la région. Comment se pré­sente l’avenir ?

D.M. – Valleyfield reste une ville syn­di­quée, avec plu­sieurs grandes entre­prises qui tiennent bon, même s’il y a eu d’importantes pertes d’emplois ces der­nières années[2]. Il y a main­te­nant de plus en plus de moyennes et de petites entre­prises qu’on réus­sit à syn­di­quer, quel­que­fois avec de grands efforts, mais la tâche est faci­li­tée par le fait qu’à Valleyfield, le syn­di­ca­lisme est géné­ra­le­ment vu comme une bonne chose ! À preuve, le bon appui de la com­mu­nauté à la grève des Métallos de la CEZinc en 2017. Autre élé­ment : nous allons réunir les ins­tances régio­nales du Suroît avec celles de deux autres conseils régio­naux en Montérégie jusqu’à Saint-Jean-sur-Richelieu, Granby et Sorel-Tracy, pour nous donner une plus grande force de frappe, déve­lop­per une plus grande soli­da­rité à tra­vers la Montérégie et nous donner des moyens adé­quats.

P.B. – La CSN a fait ce genre de fusion il y a quelques années et cela n’a pas aidé sa cause, semble-t-il…

D.M. – On a pris acte et on fera les choses dif­fé­rem­ment. On va par­ta­ger des res­sources et les enri­chir avec la par­ti­ci­pa­tion des cama­rades des autres régions sur le plan de la for­ma­tion syn­di­cale et de diverses tâches admi­nis­tra­tives. Cependant, nous allons garder en vie les ins­tances locales, comme le Conseil régio­nal du Suroît ; on veut pré­ser­ver ce qui est pré­cieux à Valleyfield, un sen­ti­ment d’appartenance, une iden­tité syn­di­cale qui reste forte et une vie locale mili­tante et soli­daire.

P.B. – Dans le contexte actuel, com­ment main­tient-on la mobi­li­sa­tion syn­di­cale à Valleyfield ?

D.M. – Une des solu­tions, compte tenu du nombre crois­sant de PME, est la mise sur pied de sec­tions locales dites « com­po­sées » des dif­fé­rents syn­di­cats de la FTQ, qui regroupent des petites unités (géné­ra­le­ment entre 20 et 100 tra­vailleurs et tra­vailleuses). De cette façon, on est en mesure de sou­te­nir l’action locale pour la défense des droits, le dépôt de griefs, les arbi­trages et d’autres actions néces­saires pour main­te­nir la mobi­li­sa­tion et la force néces­saires pour assu­rer le res­pect des tra­vailleurs et des tra­vailleuses.

Quant à la négo­cia­tion, elle se fait unité par unité, mais le fait d’appartenir à une sec­tion locale com­po­sée implique une soli­da­rité inter­en­tre­prises plus forte et exige le sou­tien et l’implication des membres de l’exécutif de la sec­tion locale com­po­sée. Je serais un peu naïf de dire que c’est tou­jours facile.

Dans les petites entre­prises, c’est sou­vent la pré­ca­rité, les rela­tions de proxi­mité avec les patrons et, tout sim­ple­ment, le fait de ne pas se sentir assez nom­breux pour tenir bon. Mais la mobi­li­sa­tion s’effectue, comme on vient de le voir dans deux belles luttes : celle pour un salaire mini­mum à 15 dol­lars l’heure dans des rési­dences pour per­sonnes âgées syn­di­quées avec le Syndicat qué­bé­cois des employées et employés de ser­vice (SQEES-298) et celle des 25 employé-e-e de Béton-Brunet syn­di­qués avec les Métallos. Les patrons ont ravalé leurs pra­tiques auto­ri­taires et ont fina­le­ment accepté les reven­di­ca­tions syn­di­cales, notam­ment pour abolir des clauses dis­cri­mi­na­toires contre cer­tains membres de l’unité.

P.B. – Les grands syn­di­cats de la région conti­nuent-ils d’occuper une place impor­tante ?

D.M. – On l’a vu avec la grève de presque un an à la CEZinc. La com­pa­gnie vou­lait s’attaquer au régime de retraite. Les membres de la sec­tion 6486 des Métallos, où on compte main­te­nant plu­sieurs femmes, dont la pré­si­dente du syn­di­cat, l’avaient vu venir et s’étaient pré­pa­rés en consé­quence. L’organisation de la mobi­li­sa­tion s’est éche­lon­née sur plus d’un an, avec de mul­tiples ren­contres dépar­te­men­tales, des assem­blées géné­rales, des comi­tés d’action, des démarches auprès d’autres syn­di­cats et de groupes com­mu­nau­taires, tout cela en ayant la pré­oc­cu­pa­tion par­ti­cu­lière d’impliquer les jeunes et les femmes, tra­di­tion­nel­le­ment un peu plus à l’écart. Quand la grève a com­mencé, les gens étaient prêts et fiers, et cela a fonc­tionné.

Avec la forte mobi­li­sa­tion des membres, celle de la com­mu­nauté et l’appui de tout le monde, la com­pa­gnie a été vain­cue dans une bataille dont les impacts sur Valleyfield, mais aussi sur l’ensemble du sec­teur indus­triel au Québec, sont très impor­tants. Ils ont réussi à pré­ser­ver les condi­tions de retraite pour eux-mêmes, mais aussi pour les pro­chaines géné­ra­tions. Le régime de retraite est sorti intact de l’aventure. Une grande vic­toire ! Pour les membres de la sec­tion locale 6486, le mou­ve­ment syn­di­cal a le devoir de pré­ser­ver de bonnes condi­tions pour les pro­chaines géné­ra­tions ; c’est ce qu’ont fait les gré­vistes de la CEZinc, ils ont mené une bataille de prin­cipe.

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COTON 46 en appui aux gré­vistes de la CEZinc sur leur ligne de pique­tage en février 2017

En fin de compte, par rap­port aux syn­di­cats du Canada et des États-Unis, nous sommes au Québec ceux qui ont résisté, et gagné, contre la stra­té­gie patro­nale qui cherche à divi­ser pour régner. Ce n’est ni évident ni facile. Nous fai­sons face à des mégaen­tre­prises mul­ti­na­tio­nales qui dis­posent de petites armées d’experts et de mani­pu­la­teurs. Il faut une résis­tance de grande enver­gure pour les contrer, mais quand c’est bien pré­paré, ça marche, comme on l’a vu récem­ment à la cimen­te­rie Lafarge à Saint-Constant et chez ArcelorMittal, autant en Montérégie que sur la Côte-Nord. Dans cette der­nière entre­prise, une des pires au Québec sur le plan des rela­tions de tra­vail, plus de 600 tra­vailleuses et tra­vailleurs syn­di­qués de Contrecœur se sont pré­pa­rés, ont résisté et gagné sans même devoir recou­rir à la grève. L’employeur avait com­pris qu’il valait mieux s’entendre avec la sec­tion locale.

P.B. – Ce tra­vail de mobi­li­sa­tion ne s’arrête jamais ?

D.M. – Les Métallos s’efforcent d’offrir des espaces concrets où on peut se soli­da­ri­ser, s’informer et se mobi­li­ser. Chaque année, la direc­tion natio­nale fait une tour­née des cinq grandes régions du Québec où elle ren­contre des cen­taines de mili­tantes et de mili­tants, pas seule­ment deux ou trois membres des comi­tés exé­cu­tifs qui par­ti­cipent aux congrès, des congrès qui ont lieu chaque année, ce qui est assez unique dans le mou­ve­ment syn­di­cal. L’attitude géné­rale est de lais­ser la parole s’exprimer : que chaque per­sonne puisse donner son opi­nion ! Il faut faire les liens, non seule­ment entre les batailles et les résis­tances ici et là, mais aussi avec les ques­tions sociales et poli­tiques : les élec­tions, la rené­go­cia­tion de l’ALÉNA, l’amélioration des lois comme la Loi sur les normes du tra­vail, etc. Par ailleurs, une pra­tique très impor­tante qui se déve­loppe est la mise sur pied de fonds de soli­da­rité dans de plus en plus de sec­tions locales des Métallos. On s’outille davan­tage finan­ciè­re­ment pour mener les batailles, mais aussi pour sou­te­nir les luttes d’autres tra­vailleuses et tra­vailleurs syn­di­qués chez les Métallos et, éga­le­ment, de toutes allé­geances syn­di­cales. Cela fait toute une dif­fé­rence. Par exemple, dans le lock-out chez ABI qui per­dure depuis plus de 15 mois, ce sont des dizaines de mil­liers de dol­lars qui sont venus nour­rir chaque semaine le fonds de grève des 1030 lockou­tés.

P.B. – On dit par­fois que le syn­di­ca­lisme est en déclin, même au sein de la gauche…

D.M. – Je ne suis pas de cet avis. Il faut dire que je suis un éter­nel opti­miste ! Ce n’est pas parce qu’il y a des reculs à l’occasion que nous ne réus­si­rons pas à force de déter­mi­na­tion et de com­ba­ti­vité à avan­cer ! Mais ce n’est pas seule­ment cela. À Valleyfield, comme ailleurs au Québec, il y a des tra­vailleuses et des tra­vailleurs allu­més, qui ne sont pas prêts à croire les bali­vernes des médias-pou­belles et les mots creux du patro­nat qui veulent tout rame­ner vers le bas. Il ne faut pas cepen­dant sous-esti­mer les défis. Certaines per­sonnes disent que nos batailles gagnées, comme celle à CEZinc, servent sur­tout à ne pas recu­ler. C’est un peu vrai, mais ima­gi­nons seule­ment ce que cela serait si ces luttes n’étaient pas menées. Les patrons sont à l’offensive, ils veulent accen­tuer la pré­ca­ri­sa­tion, la flexi­bi­lité du tra­vail, la sous-trai­tance, l’assaut contre les retraites. Alors que nous, nous sommes sou­vent sur la défen­sive par la force des choses, mais en bâtis­sant notre résis­tance, en refu­sant de recu­ler, nous repre­nons l’offensive à notre tour. Cela prend des efforts gigan­tesques pour ne pas perdre des acquis arra­chés pen­dant des luttes de plu­sieurs décen­nies ! D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si on voit de plus en plus de lock-out, comme chez ABI, et moins de grèves.

Mentionnons les luttes récentes contre les clauses de dis­pa­rité de trai­te­ment[3], les clauses dites « orphe­lin », dans les régimes de retraite et les assu­rances col­lec­tives. De nom­breuses sec­tions locales des Métallos chez Lafarge, Samuel et Fils, Resco, Rio-Tinto, Arcelor Mittal ainsi que d’autres syn­di­cats ont non seule­ment mené des batailles usine par usine contre ces clauses, refu­sant d’embarquer dans cette ter­rible forme de dis­cri­mi­na­tion, mais la lutte a aussi été amenée sur le ter­rain poli­tique pen­dant plu­sieurs années. Et nous devons crier vic­toire car au prin­temps 2018, la Loi sur les normes du tra­vail a été amé­lio­rée : les clauses de dis­pa­rité de trai­te­ment dans les régimes de retraite et d’assurances sont désor­mais inter­dites pour les nou­veaux tra­vailleurs. Cela consti­tue un moment mar­quant dans l’évolution des droits des tra­vailleurs et des tra­vailleuses au Québec, seul endroit au Canada et même en Amérique du Nord où ce gain a été obtenu. Ce n’est pas rien.

P.B. – En quoi le contexte poli­tique chan­geant du Québec influence-t-il cette situa­tion ?

D.M. – Le dis­cours patro­nal est en gros repris par le gou­ver­ne­ment de la Coalition Avenir Québec (CAQ). Le Québec doit être plus com­pé­ti­tif, les syn­di­cats doivent « com­prendre » qu’il faut s’ajuster au marché nord-amé­ri­cain, ne pas être réti­cents aux chan­ge­ments qui sont pré­sen­tés comme « tech­no­lo­giques » alors que dans le fond, ceux-ci sont pensés pour affai­blir les syn­di­cats et pour atta­quer les salaires et les condi­tions de vie des tra­vailleurs et des tra­vailleuses. Pour le moment, on ne sait pas trop de quel côté cela va aller. Mais la récente prise de posi­tion du pre­mier ministre Legault en faveur de la mul­ti­na­tio­nale Alcoa contre le syn­di­cat des Métallos et les lockou­tés d’ABI est une pre­mière depuis le temps de Duplessis et cela n’augure rien de bon. Le député caquiste du comté de Beauharnois (qui inclut Valleyfield), Claude Reid, est resté extrê­me­ment dis­cret jusqu’à main­te­nant. C’est un « back­ben­cher » qui vient de la petite élite éco­no­mique locale. Il faut dire que sa vic­toire élec­to­rale s’explique par dif­fé­rents fac­teurs, comme l’affaiblissement du Parti qué­bé­cois (PQ), la divi­sion du vote pro­gres­siste entre le PQ et Québec soli­daire et, en géné­ral, un cer­tain « dégoût » de la poli­tique consi­dé­rée comme un maré­cage qui ne sent pas bon. On est un peu en peine d’un grand projet ras­sem­bleur, peut-être que ça reve­nir plus tard !

P.B. – En atten­dant, à Valleyfield, les syn­di­cats per­sistent et signent…

D.M. – On ne vit pas chez nous un phé­no­mène d’affaiblissement stra­té­gique, et encore moins de désyn­di­ca­li­sa­tion. Certes, on a perdu des membres, plus de 2000 depuis une dizaine d’années, dans de grandes entre­prises du sec­teur manu­fac­tu­rier qui ont consi­dé­ra­ble­ment réduit leurs effec­tifs ou qui ont tout sim­ple­ment fermé. Il faut donc rester pru­dent. Dans les PME, on l’a dit, ce n’est pas évident. Une nou­velle entre­prise, Pélican, une moyenne entre­prise avec plus ou moins 200 employé-e-s, s’est arran­gée pour avoir un syn­di­cat de bou­tique, où presque tout est réglé par l’employeur, comme cela se voit au Mexique. Il n’en reste pas moins que Valleyfield, et le Suroît en géné­ral, reste une région assez pros­père, favo­ri­sée par ses infra­struc­tures rou­tières et por­tuaires, dis­po­sant d’un parc indus­triel bien orga­nisé et d’une main-d’œuvre qua­li­fiée, même si elle se fait un peu plus rare par les temps qui courent pour répondre à tous les besoins des entre­prises. Bref, les employeurs ne vont pas mena­cer, aussi sou­vent qu’ailleurs, de fermer la shop si les employé-e-s se syn­diquent et que les syn­di­cats demeurent résis­tants ! Néanmoins, dans la région, il y a dans nos syn­di­cats une conscience assez forte qu’il faut renou­ve­ler cer­taines de nos méthodes et pra­tiques, et sur­tout, qu’il faut assu­rer la relève, des jeunes et des femmes, par toutes sortes de moyens : mise en place de comi­tés des jeunes, for­ma­tions adap­tées, mesures ciblées et proac­tives pour les inci­ter à par­ti­ci­per aux acti­vi­tés et ins­tances, etc.

Pierre Beaudet est pro­fes­seur asso­cié à l’Université du Québec en Outaouais


  1. Daniel Mallette est pré­sident du Conseil régio­nal FTQ du Suroît. Il est éga­le­ment res­pon­sable à la FTQ de la soli­da­rité inter­na­tio­nale, de l’action poli­tique et de la mobi­li­sa­tion, après avoir milité pen­dant plu­sieurs années dans son syn­di­cat à la Goodyear de Valleyfield. Daniel Mallette a reçu en 2019 le prix Jefferson du syn­di­cat des Métallos pour l’engagement com­mu­nau­taire. L’entrevue a été réa­li­sée le 21 mars 2019.
  2. On pense notam­ment à Goodyear, Diageo, CEZinc, General Dynamics (ancien­ne­ment Expro) et quelques autres.
  3. Les clauses de dis­pa­rité de trai­te­ment créent deux régimes dis­tincts, où des dis­po­si­tions beau­coup moins avan­ta­geuses s’appliquent aux nou­veaux (et jeunes) tra­vailleurs et non aux plus anciens. (NdR)

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