Les supermarchés et la crise alimentaire mondiale

Par Mis en ligne le 28 novembre 2009

La crise ali­men­taire a laissé sans nour­ri­ture des mil­lions de per­sonnes dans le monde. Au chiffre de 850 mil­lions de per­sonnes souf­frant de la faim, la Banque mon­diale en a ajouté 100 de plus suite à la crise actuelle. Ce « tsu­nami » de la famine n’a rien de natu­rel, il est au contraire le résul­tat des poli­tiques néo­li­bé­rales impo­sées depuis des décen­nies par les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales. Aujourd’hui, le pro­blème n’est pas le manque d’aliments en quan­ti­tés suf­fi­santes mais bien l’impossibilité d’y avoir accès, du fait des prix élevés.

Cette crise ali­men­taire laisse der­rière elle une longue liste de gagnants et de per­dants. Parmi les plus affec­tés on retrouve les femmes, les enfants, les pay­sans expul­sés de leurs terres, les pauvres urbains… En défi­ni­tive, ceux et celles qui consti­tuent la masse des opprimé/​es du sys­tème capi­ta­liste. Parmi les gagnants se trouvent les mul­ti­na­tio­nales de l’industrie agro-ali­men­taire qui contrôlent du début jusqu’à la fin toute la chaîne de pro­duc­tion, de trans­for­ma­tion et de com­mer­cia­li­sa­tion des ali­ments. Ainsi, alors que la crise ali­men­taire frappe prin­ci­pa­le­ment les pays du Sud, les mul­ti­na­tio­nales connaissent une forte crois­sance de leurs pro­fits !

Monopoles

La chaîne agro-ali­men­taire est contrô­lée à chaque étape (semences, fer­ti­li­sants, trans­for­ma­tion, dis­tri­bu­tion, etc) par des mul­ti­na­tio­nales qui accu­mulent des béné­fices élevés grâce à un modèle agro-indus­triel libé­ra­lisé et déré­gulé. Un sys­tème qui compte avec le sou­tien expli­cite des élites poli­tiques et des ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales qui placent les pro­fits de ces entre­prises au-dessus de la satis­fac­tion des besoins ali­men­taires des per­sonnes et du res­pect envers l’environnement.

La grande dis­tri­bu­tion, à l’image d’autres sec­teurs, se carac­té­rise par un haut niveau de concen­tra­tion capi­ta­liste. En Europe, entre les années 1987 et 2005, la part de marché des 10 plus grandes mul­ti­na­tio­nales de dis­tri­bu­tion repré­sen­tait 45% du total et on pré­voit qu’elle attein­dra 75% dans les 10-15 années à venir. Dans des pays comme la Suède, trois chaînes de super­mar­chés contrôlent autour de 91% du marché et au Danemark, Belgique, Etat espa­gnol, France, Pays-Bas, Grande-Bretagne et Argentine, une poi­gnée d’entreprises dominent entre 45 et 60% du marché.

Les méga-fusions sont mon­naie cou­rante dans ce sec­teur. De cette façon, les grandes mul­ti­na­tio­nales, basées dans les pays occi­den­taux, absorbent les chaînes plus petites dans toute la pla­nète, s’assurant une expan­sion à l’échelle mon­diale et tout par­ti­cu­liè­re­ment dans les pays du Sud.

Cette concen­tra­tion mono­po­lis­tique permet de garan­tir un contrôle déter­mi­nant sur ce que nous consom­mons, à quel prix, leur pro­ve­nance, la manière dont les pro­duits sont éla­bo­rés, avec quels ingré­dients, etc. En 2006, la deuxième plus grande entre­prise au monde par le volume des ventes a été Wal-Mart, et dans le top 50 mon­dial de ces firmes figurent éga­le­ment Carrefour, Tesco, Kroger, Royal Ahold et Costco. Notre ali­men­ta­tion dépend chaque jour un peu plus des inté­rêts de ces grandes chaînes de vente au détail et leur pou­voir s’illustre dra­ma­ti­que­ment dans les situa­tions de crise.

De fait, en avril 2008 et face à la crise ali­men­taire mon­diale, les deux plus grandes chaînes de super­mar­chés des Etats-Unis, Sam’s Club (pro­priété de Wal-Mart) et Costco ont choisi de ration­ner la vente de riz dans leurs éta­blis­se­ments pour gon­fler les prix. Chez Sam’s Club, on a limité la vente de riz a trois varié­tés (bas­mati, jasmin et long grain) ainsi que la vente des sacs de riz de 9 kilos à 4 kilos par client. Chez Costco, la vente de farine et de riz a été limi­tée. En Grande-Bretagne, Tilda (prin­ci­pal impor­ta­teur de riz bas­mati au niveau mon­dial) a éga­le­ment établi des res­tric­tions sur la vente. Avec ces mesures a été mise en évi­dence la capa­cité des grandes chaînes de dis­tri­bu­tion d’influencer l’achat et la vente de pro­duits déter­mi­nés, de limi­ter leur dis­tri­bu­tion afin d’influencer la for­ma­tion des prix. Un fait qui ne s’était plus pro­duit aux Etats-Unis depuis la IIe Guerre mon­diale lorsque des res­tric­tions avaient été impo­sées sur le pétrole, le caou­tchouc, les ampoules, mais non sur les ali­ments.

Changements d’habitudes

Une autre dyna­mique qui a été mise en relief avec la crise ali­men­taire a été le chan­ge­ment d’habitudes au moment des achats. Devant la néces­sité, de la part des clients, de se serrer la cein­ture et d’aller dans les éta­blis­se­ments aux prix plus bas, les chaînes de dis­count ont été les grandes gagnantes. En Italie, Grande-Bretagne, Etat espa­gnol, Portugal et France, ces super­mar­chés ont vu leurs ventes aug­men­ter de 9 à 13% au pre­mier tri­mestre 2008 par rap­port à l’année anté­rieure.

Un autre indi­ca­teur du chan­ge­ment de ten­dances est l’augmentation des ventes des « pro­duits blancs » qui s’élèvent, selon les chiffres du pre­mier tri­mestre 2008, en Grande-Bretagne, à 43,7% du volume total des ventes, 32,8% dans l’Etat espa­gnol, 31,6% en Allemagne et au Portugal et autour de 30% en France. Ce sont jus­te­ment ces « pro­duits blancs » qui offrent le plus de béné­fices aux grandes chaînes de dis­tri­bu­tion et qui per­mettent une plus grande fidé­li­sa­tion de leur clien­tèle.

Mais, au delà du rôle que la grande dis­tri­bu­tion peut jouer dans une situa­tion de crise (avec les res­tric­tions à la vente de cer­tains pro­duits, les chan­ge­ments d’habitudes d’achats, etc), ce modèle de dis­tri­bu­tion exerce au niveau struc­tu­rel un contrôle étroit qui a un impact néga­tif sur les dif­fé­rents acteurs qui par­ti­cipent à la chaîne de dis­tri­bu­tion ali­men­taire : pay­sans, four­nis­seurs, consom­ma­teurs, tra­vailleurs, etc. De fait, l’apparition des super­mar­chés, hyper­mar­chés, chaînes dis­count, express, etc. tout au long du XXe siècle a contri­bué à la mar­chan­di­sa­tion de nos habi­tudes ali­men­taires et à la sou­mis­sion de l’agriculture et de l’alimentation à la logique du capi­tal et du marché.

Esther Vivas

Esther Vivas est membre de la direc­tion d’Izquierda Anticapitalista-Revolta Global dans l’Etat espa­gnol. Elle a publié en fran­çais « En cam­pagne contre la dette » (Syllepse, 2008) et est coor­di­na­trice des livres en espa­gnol « Supermarchés, non merci » ! et « Où va le com­merce équi­table » ? Cet article a été tra­duit de l’espagnol pour www​.lcr​-lagauche​.be .

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