LA DROITE : QUELLES DROITES ?

Les sources de la montée de l’extrême droite en ligne

Enjeux nationaux et internationaux

Par Mis en ligne le 14 septembre 2020

La pré­sence de l’extrême droite en ligne semble de plus en plus impor­tante. Si on peut se sur­prendre de l’efficacité de la dif­fu­sion contem­po­raine des idées de l’extrême droite sur Internet, cette dif­fu­sion relève pour­tant de stra­té­gies de pro­pa­gande qui ont été mises en place gra­duel­le­ment au fil des pro­grès tech­no­lo­giques. De plus, la « culture Internet » semble avoir contri­bué signi­fi­ca­ti­ve­ment à accroître la visi­bi­lité de l’extrême droite en ligne. Cette culture, à la fois mode­lée par les uto­pies futu­ristes d’un cybe­res­pace liber­taire et par une sous-culture éli­tiste du trol­ling[1], s’est avérée un ter­reau fer­tile pour la droite radi­cale. Son influence est restée sous le radar média­tique jusqu’à ce que la vic­toire de Trump mette à l’avant-plan l’« alt-right[2] » qui doit l’essentiel de son influence à la dyna­mique d’Internet et des médias sociaux et à laquelle on attri­bue par­fois la vic­toire élec­to­rale de Trump.

Dès les origines d’Internet

Si le « réseau des réseaux » émerge gra­duel­le­ment dès le début des années 1970, son uti­li­sa­tion par le public est alors très mar­gi­nale. On com­mence néan­moins dès l’origine à ima­gi­ner com­ment Internet allait deve­nir un lieu de par­tage du savoir et de liberté d’expression favo­rable à la mixité cultu­relle et à la tolé­rance… Or, avant même qu’Internet devienne publi­que­ment acces­sible dans les années 1990, un pre­mier BBS (bul­le­tin board system[3]) néo­nazi, Liberty net, voit le jour. À la même époque, on trouve aussi des ini­tia­tives du même genre en Allemagne où des mili­tants uti­lisent déjà des fichiers cryp­tés pour se pro­té­ger d’éventuelles fouilles poli­cières. L’essai Résistance sans leader publié en 1983[4] par Louis Beam, pro­mo­teur amé­ri­cain de la supré­ma­tie blanche, popu­la­rise ainsi une stra­té­gie de « résis­tance » décen­tra­li­sée et dif­fi­cile à frei­ner par les forces de l’ordre. Cette stra­té­gie appelle aussi à la dif­fu­sion de maté­riel de pro­pa­gande à la suite de dif­fé­rentes actions d’éclat comme des atten­tats. On verra l’influence de Louis Beam jusque dans le long mani­feste de 2011 du ter­ro­riste nor­vé­gien Anders Breivik, 2083 : A European Declaration of Independence, dif­fusé après les atten­tats où il appelle les « mou­ve­ments de résis­tance » blancs à créer des sites Web et des pages Facebook. La popu­la­ri­sa­tion de l’accès à Internet au milieu des années 1990 allait cepen­dant déjà per­mettre de dif­fu­ser la pro­pa­gande d’extrême droite à un niveau que ne per­met­taient pas d’atteindre les moyens tra­di­tion­nels du trac­tage, des jour­naux, de la radio ou de la télé.

Les pre­miers groupes de dis­cus­sion Usenet, un sys­tème décen­tra­lisé, se déve­loppent dans les années 1980 et 1990 et furent le prin­ci­pal lieu d’échange des pre­mières géné­ra­tions d’internautes, ce qui en fera un lieu de pro­pa­gande pri­vi­lé­gié. Usenet fut aussi l’incubateur de la culture des trolls, qui cherchent à déclen­cher des débats hou­leux pour le simple plai­sir de voir la dis­cus­sion s’envenimer ou pour rebu­ter les nou­veaux venu·e·s. Cette « culture troll » s’est déve­lop­pée dans plu­sieurs lieux d’échange plus récents et a construit des ponts avec l’extrême droite sur Internet, car comme les trolls, cette der­nière uti­lise abon­dam­ment l’ironie ainsi que des codes « humo­ris­tiques » qui donnent le sen­ti­ment de faire partie d’une com­mu­nauté.

Comme Usenet est le plus popu­laire lieu commun d’échange sur Internet, les groupes de dis­cus­sion d’extrême droite s’y mul­ti­plient. Faciles d’accès[5], ils sont fré­quen­tés par des mili­tants et mili­tantes en quête d’influence. C’est le cas notam­ment de Don Black, un ancien du Ku Klux Klan, qui lance en 1996 le pre­mier site Web néo­nazi Stormfront, ou de Marc Lemire, créa­teur du BBS cana­dien Digital Freedom. Engagé dans une saga judi­ciaire, Lemire réus­sira plus tard à faire inva­li­der par la Cour suprême cana­dienne une partie d’une loi limi­tant la liberté d’expression de l’extrême droite en ligne. Des appels pour rendre dif­fi­cile l’accès aux groupes de dis­cus­sion d’extrême droite sont rapi­de­ment dénon­cés comme de la cen­sure, d’autant plus qu’Internet est perçu à ses débuts comme un monde auto­nome hors des régle­men­ta­tions éta­tiques.

Le Web de la haine

Internet se trans­forme rapi­de­ment au cours des années 1990 à la faveur de modi­fi­ca­tions régle­men­taires per­met­tant la créa­tion de four­nis­seurs de ser­vice Internet, les­quels élar­gissent l’accès au réseau par le grand public, mais aussi l’accès aux forums Usenet qui deviennent des ins­tru­ments de pro­pa­gande d’une redou­table effi­ca­cité. De son côté, la créa­tion du Web a faci­lité l’accès aux res­sources dis­po­nibles sur le Net en sim­pli­fiant entre autres la créa­tion de sites Web par toute per­sonne ayant quelques connais­sances infor­ma­tiques. L’extrême droite ne ratera pas l’occasion. Le plus célèbre des sites de cette mou­vance est Stormfront mis en ligne en 1996 – et tou­jours en ligne – par le supré­ma­ciste blanc Don Black. Le Sourthen Poverty Law Center consi­dère aujourd’hui le site de Black comme la « capi­tale vir­tuelle des meur­triers natio­na­listes blancs », plus d’une cen­taine de meurtres ayant été commis par cer­tains de ses habi­tués[6].

Le Web nais­sant ne ser­vira pas qu’à la dis­cus­sion : cer­tains mili­tants éla­borent des pages per­son­nelles et dif­fusent leurs propres écrits et col­lec­tionnent les liens vers des sites racistes. D’autres met­tront en place des bou­tiques de musique en ligne qui ser­vi­ront à tisser des liens entre groupes extré­mistes à tra­vers le monde. Les partis d’extrême droite ne sont pas longs à pro­fi­ter d’un tel espace. Au Royaume-Uni, le parti ultra­na­tio­na­liste British National Party fonde dès le début du Web un site qui, encore aujourd’hui, est l’un des plus visi­tés en com­pa­rai­son de ceux des autres partis. En France, le Front natio­nal est le pre­mier parti à dis­po­ser d’un site Web en 1996. Aux États-Unis, on comp­tait, dès la fin de la décen­nie 1990, plus de 2000 sites d’extrême droite de tout genre. Leur influence gran­dis­sante croît notam­ment avec la cré­di­bi­lité que leur donne l’usage des mêmes logi­ciels que ceux d’autres sites res­pec­tés.

Blogues et agrégateurs

Au tour­nant des années 2000, les forums Web rem­placent gra­duel­le­ment Usenet alors que les blogues se popu­la­risent au point de deve­nir pour cer­tains une source de reve­nus. Les médias tra­di­tion­nels s’approprient ces nou­veaux for­mats de publi­ca­tion Web et com­mencent à embau­cher des « ani­ma­teurs de com­mu­nauté ». En 2003, grâce aux stra­té­gies média­tiques d’un tel ani­ma­teur, Stormfront voit son audience passer en une décen­nie de quelques mil­liers à plu­sieurs cen­taines de mil­liers. Des sites « agré­ga­teurs » qui regroupent les publi­ca­tions de plu­sieurs autres sites faci­litent la recherche puisque plu­sieurs publi­ca­tions et blogues au contenu simi­laire appa­raissent sur une seule page. C’est le cas de Breibart​.com, à son ori­gine un simple agré­ga­teur de nou­velles conser­va­trices. Son influence est deve­nue telle qu’il four­nit le pre­mier conseiller en chef de Donald Trump. En France, le site Fdesouche​.fr connaît un succès sem­blable en pro­po­sant une sélec­tion biai­sée de nou­velles ser­vant les propos de l’extrême droite. Se pré­sen­tant comme une « agence de presse », le site Novopress (novo​press​.info) fondé à l’initiative du parti Les Identitaires pré­tend faire de la « réin­for­ma­tion[7] ».

C’est aussi pen­dant cette période que se per­fec­tionnent les bou­tiques en ligne. En 2005, un jeune diplômé danois fonde la maison d’édition Integral Tradition Publishing qui devien­dra plus tard Arktos. Cette petite maison d’édition uti­lise habi­le­ment à la fois la dif­fu­sion numé­rique et impri­mée de ses livres. La ver­sion élec­tro­nique de ses ouvrages est main­te­nant aussi dis­po­nible sur le dis­tri­bu­teur Amazon, ce qui leur donne une visi­bi­lité accrue. Elle publie notam­ment les écrits de Julius Evola, un auteur impor­tant de la pensée « tra­di­tio­na­liste éso­té­rique », ainsi que des auteurs de la nou­velle droite euro­péenne comme Alain de Benoist. L’influence d’Arktos gran­dira au point d’être main­te­nant consi­dé­rée comme un point de ren­contre impor­tant entre l’alt-right amé­ri­cain, le natio­na­lisme russe et la nou­velle droite euro­péenne. Ses idées ont main­te­nant un impact dans les hautes sphères des puis­sances poli­tiques inter­na­tio­nales. En effet, la maison d’édition publie le tra­di­tio­na­liste russe Alexander Dugin, un conseiller du pré­sident russe Vladimir Poutine. Les idées de Julius Evola dif­fu­sées par Arktos auraient aussi influencé Steve Bannon, l’ancien conseiller de Trump.

Médias sociaux et expansion de la fachosphère

À la fin des années 2000, les blogues per­son­nels et les forums Web ont pro­gres­si­ve­ment été rem­pla­cés par les « médias sociaux », qui peuvent être consi­dé­rés comme des sites com­bi­nant la publi­ca­tion de blogues simples et l’agrégation de ce qui est publié. De savantes stra­té­gies de pro­mo­tion et de fidé­li­sa­tion ont pro­pulsé la popu­la­rité des médias sociaux com­mer­ciaux comme Facebook et Twitter, ou leurs équi­va­lents ailleurs dans le monde[8], au point où ils sont main­te­nant la source d’information prin­ci­pale de la majo­rité des uti­li­sa­teurs et uti­li­sa­trices de Facebook et de Twitter. Ces stra­té­gies et choix algo­rith­miques ont outillé les groupes d’extrême droite pour rejoindre encore davan­tage de publics et pour déve­lop­per de nou­velles stra­té­gies de pro­mo­tion. Par exemple, les algo­rithmes de recom­man­da­tions de YouTube ont déjà été iden­ti­fiés comme vec­teurs de pro­pa­ga­tion des dis­cours d’extrême droite. En clair, tout usager ou usa­gère du site qui était déjà inté­ressé à des conte­nus liber­ta­riens ou conser­va­teurs s’est vu sug­gé­rer le vision­ne­ment de vidéos fai­sant la pro­mo­tion de la supré­ma­tie blanche ou de natio­na­listes extré­mistes[9].

En Amérique, l’épisode du gamer­gate est sou­vent consi­déré comme le point de départ d’une nou­velle dyna­mique. Le gamer­gate est une vaste cam­pagne décen­tra­li­sée contre l’influence du fémi­nisme (et plus lar­ge­ment des « social jus­tice war­riors ») dans le monde du jeu vidéo. Les menaces visant des femmes jour­na­listes furent nom­breuses et vio­lentes, pas­sant sou­vent par la pla­te­forme Twitter. Cela pour­rait lais­ser penser que Twitter a joué un rôle cen­tral, mais en fait le gamer­gate a contri­bué à révé­ler une dyna­mique redou­table décu­plant l’influence de l’extrême droite et lui per­met­tant de recru­ter dans les rangs anti­fé­mi­nistes et mas­cu­li­nistes. Ainsi les médias sociaux popu­laires ont servi de méga­phone et de ter­rain à des actions lan­cées à partir de forums moins connus tels 8chan, 4chan, Reddit, IRC, etc. Ces cam­pagnes de har­cè­le­ment se dérou­laient cepen­dant sur des pla­te­formes plus popu­laires comme Twitter, ce qui leur a donné un impact beau­coup plus grand que si elles s’étaient limi­tées aux uti­li­sa­teurs et uti­li­sa­trices des pla­te­formes plus mar­gi­nales où elles étaient mises en place.

Le gamer­gate a pro­fité à l’extrême droite amé­ri­caine qui a su uti­li­ser le poten­tiel de recru­te­ment créé par une contro­verse ayant comme moti­va­tion cen­trale une aver­sion contre le « poli­ti­que­ment cor­rect » et le fémi­nisme. Le site Breitbart a embau­ché Milo Yiannopoulos comme chro­ni­queur techno pour rédi­ger de nom­breux articles atti­sant la haine. C’est dans un article dont Yiannopoulos est coau­teur que le terme alt-right a été popu­la­risé et redé­fini[10] pour dési­gner ce mou­ve­ment de droite dont les fron­tières se limi­taient encore à Internet avant l’élection de 2016. Nébuleuse cri­tique du poli­ti­que­ment cor­rect, anti­fé­mi­niste, anti-immi­gra­tion et adepte du trol­ling, on ten­tait de dis­so­cier l’alt-right de la droite radi­cale et vio­lente, mais il fut récem­ment révélé qu’Yiannopoulos consul­tait secrè­te­ment des néo­na­zis notoires pour la rédac­tion d’articles[11].

À cet effet, le ral­lie­ment Unite the Right à Charlottesville en août 2017[12], pen­dant lequel une contre-mani­fes­tante a été tuée, visait à rendre active l’alt-right en dehors d’Internet. Le carac­tère outra­geant des réac­tions de l’extrême droite à cet évé­ne­ment tra­gique aura au moins révélé qu’en dépit de ce qu’elle pré­tend, l’alt-right compte en son sein des néo­na­zis influents comme Richard Bertrand Spencer.

Liberté d’expression stratégique

La liberté d’expression sur Internet est un sujet de débat depuis des décen­nies. Il peut sem­bler sur­pre­nant que des sites ouver­te­ment néo­na­zis aient pu être acces­sibles publi­que­ment pen­dant d’aussi longues périodes. Une partie du succès de la pro­pa­gande d’extrême droite est que sa pré­sence en ligne n’est pas secrète. Pour preuve, on peut faci­le­ment accé­der aux dis­cus­sions, textes, vidéos, bala­do­dif­fu­sions et autres sur des sites Web publics ou des pla­te­formes bien connues comme Twitter, YouTube, 4chan, 8chan, etc. C’est la concep­tion amé­ri­caine de la liberté d’expression qui s’applique à beau­coup de ces sites, c’est-à-dire que tout dis­cours qui ne contient pas d’appel expli­cite à la vio­lence est toléré. Dans les cas où les propos tenus sur un site euro­péen pour­raient causer des pro­blèmes, on met le site juri­di­que­ment à l’abri en l’hébergeant sur des ser­veurs amé­ri­cains. L’anonymat est une autre stra­té­gie de pro­tec­tion. En effet, le sen­ti­ment de ne pas être iden­ti­fiable incite à tenir des propos plus outra­geants. Il est pos­sible d’observer cette stra­té­gie sur cer­tains forums publics comme 4chan et 8chan, ou le groupe Blabla 18-25 ans du forum fran­co­phone jeux​vi​deo​.com. Ce groupe de dis­cus­sion a d’ailleurs été infil­tré par le Front natio­nal en 2012 pour y dif­fu­ser ses idées[13].

Certaines dis­cus­sions sont cepen­dant gar­dées secrètes. Dans ce cas, on uti­lise des groupes fermés, ce qui permet de limi­ter l’accès aux dis­cus­sions à des per­sonnes de confiance, ou on uti­lise des pla­te­formes moins connues, mais tout de même assez fré­quen­tées comme Discord, des­ti­nées prin­ci­pa­le­ment aux dis­cus­sions entre adeptes de jeux vidéo. Cette pla­te­forme est régu­liè­re­ment uti­li­sée comme lieu de com­mu­ni­ca­tion privé en temps réel par les habitué·e·s de cer­tains forums publics de Reddit, 4chan, ou d’autres. Gabriel Sohier Chaput, un Montréalais contri­bu­teur régu­lier du site néo­nazi Daily Stormer uti­li­sant le pseu­do­nyme Zeiger, s’est servi de Discord pour recru­ter et orga­ni­ser à Montréal des ren­contres de mili­tants et mili­tantes d’extrême droite[14]. La pla­te­forme Discord a aussi été uti­li­sée pour orga­ni­ser le ral­lie­ment de Chalottesville ou pour pré­pa­rer d’autres actions coor­don­nées visant à inti­mi­der des jour­na­listes ou d’autres cibles.

Le débat sur la liberté d’expression en ligne n’est pas clos. La cen­sure des propos hai­neux et de la mani­pu­la­tion de l’information sur les réseaux sociaux est limi­tée du fait que les réseaux sociaux les plus popu­laires sont la pro­priété d’entreprises pri­vées qui, tout en cher­chant à se dis­so­cier des dis­cours de l’extrême droite, pro­fitent de l’engouement pour ceux-ci. Par ailleurs, la cen­sure s’avère sou­vent inef­fi­cace : l’exil numé­rique permet en effet à cer­tains groupes de se refor­mer sur d’autres pla­te­formes moins connues ou même sur de nou­velles pla­te­formes. Par exemple, Gab est un réseau social alter­na­tif créé en dénon­cia­tion d’un biais anti-conser­va­teur de Facebook et du « mono­pole » qu’aurait la gauche sur les médias sociaux[15]. Gab est devenu assez popu­laire pour avoir attiré le nou­veau pré­sident bré­si­lien Jair Bolsonaro qui y a main­te­nant un compte offi­ciel lui per­met­tant de conser­ver un lien avec des groupes de ses sup­por­ters bannis de Facebook.

Conclusion

L’influence de l’extrême droite sur Internet et les médias sociaux risque de s’accroître et de se trans­for­mer encore dans un avenir rap­pro­ché. Il importe donc d’en tenir compte pour com­prendre la dyna­mique de cette mou­vance poli­tique puisque de nom­breux groupes échappent notam­ment aux partis poli­tiques. Le plus trou­blant est de consta­ter que des grou­pus­cules usant des mêmes stra­té­gies (décen­tra­li­sées) que celles uti­li­sées par la gauche mili­tante ont fina­le­ment un impact plus grand en termes de rayon­ne­ment et d’influence. Plusieurs fac­teurs peuvent sans doute expli­quer cette situa­tion para­doxale. Premièrement, on ne peut pas attri­buer la montée de l’extrême droite uni­que­ment à son uti­li­sa­tion d’Internet comme moyen de pro­pa­gande. La cau­sa­lité est pos­si­ble­ment inverse : la pré­sence des dis­cours d’extrême droite en ligne est un effet de la montée géné­ra­li­sée de son idéo­lo­gie dans la société et de sa pré­sence accrue dans les médias tra­di­tion­nels. Ensuite, la gauche n’a pro­ba­ble­ment pas su uti­li­ser Internet comme outil de mili­tan­tisme comme l’extrême droite a pu le faire parce qu’elle ne s’est pas suf­fi­sam­ment inté­res­sée aux nou­veaux médias et que les stra­té­gies décen­tra­li­sées asso­ciées à Internet n’ont pas été suf­fi­sam­ment com­prises ou mises à profit. La culture des trolls, consi­dé­rée par cer­tains comme la raison prin­ci­pale de l’impact de l’alt-right, a pu être plus faci­le­ment récu­pé­rée par l’extrême droite que par la gauche, mais elle est peut-être aussi ampli­fiée par le virage sen­sa­tion­na­liste des médias tra­di­tion­nels[16]. Enfin, la nature même des objec­tifs de la gauche et de l’extrême droite peut expli­quer le succès de cette der­nière. De fait, il est beau­coup plus facile de dif­fu­ser une idéo­lo­gie visant la divi­sion, la domi­na­tion ou car­ré­ment la haine que de dif­fu­ser des idées de construc­tion col­lec­tive d’une meilleure société pour toutes et tous.

Yannick Delbecque est pro­fes­seur de mathé­ma­tique au Collège Saint-Laurent


  1. Le troll est une per­sonne qui publie sans relâche des mes­sages volon­tai­re­ment pro­vo­cants sur Internet dans le but de sou­le­ver des polé­miques. NdR
  2. Alt-right : abré­via­tion d’alter­na­tive right, un terme flou dési­gnant une partie de l’extrême droite amé­ri­caine qui rejette le conser­va­tisme clas­sique et milite en faveur de la défense des Blancs. Il s’agirait davan­tage d’un mélange d’extrêmes droites, une mou­vance, plutôt qu’une idéo­lo­gie uni­fiée. Wikipedia. NdR
  3. Dans les années 1980, Internet n’était pas vrai­ment acces­sible en dehors du monde uni­ver­si­taire, mili­taire ou des entre­prises ; les bul­le­tin board sys­tems (BBS) ou babillards élec­tro­niques étaient pour plu­sieurs per­sonnes le seul moyen d’avoir accès à une forme pri­mi­tive de connexion réseau offrant notam­ment forums de dis­cus­sion et par­tage de fichiers.
  4. Louis Beam, Leaderless Resistance, 1992. <http://​www​.louis​beam​.com/​l​e​a​d​e​r​l​e​s​s.htm>.
  5. Citons les groupes alt.revisionism, alt.politics.nationalism.white, alt.politics.white-power, etc. Les groupes Usenet existent tou­jours même s’il ne s’y tient plus de dis­cus­sion. On peut tou­jours y accé­der via Google : <https://​groups​.google​.com>.
  6. Heidi Beirich, « White homi­cide world­wide. Stormfront, the lea­ding white supre­ma­cist Web Forum, has ano­ther dis­tinc­tion, murder capi­tal of the Internet », The Southern Poverty Law Center, 1er avril 2014, <www​.spl​cen​ter​.org/​2​0​1​4​0​3​3​1​/​w​h​i​t​e​-​h​o​m​i​c​i​d​e​-​w​o​r​l​dwide>.
  7. Le terme « réin­for­ma­tion » est apparu dans un col­loque du Front natio­nal en 1997, mais est uti­lisé depuis les années 2000 pour dési­gner une forme de média d’opinion qui vise­rait à cor­ri­ger la « dés­in­for­ma­tion » retrou­vée dans les médias tra­di­tion­nels ; il s’agit en fait d’un moyen pour faire la pro­mo­tion des idées d’extrême droite.
  8. Si Facebok, Twitter, YouTube et d’autres pla­te­formes dominent lar­ge­ment ici, ce sont d’autres pla­te­formes qui dominent en Russie, en Chine ou ailleurs en Asie par exemple.
  9. Rebecca Lewis, Alternative Influence : Broadcasting the Reactionary Right on YouTube, Data & Society Research Institute, 28 sep­tembre 2018, <https://​data​so​ciety​.net/​w​p​-​c​o​n​t​e​n​t​/​u​p​l​o​a​d​s​/​2​0​1​8​/​0​9​/​D​S​_​A​l​t​e​r​n​a​t​i​v​e​_​I​n​f​l​u​e​n​c​e.pdf>.
  10. Allum Bokhari et Milo Yiannopoulos, « An esta­blish­ment conservative’s guide to the alt-right », Breitbart News, 29 mars 2016. Le terme « alter­na­tive right » a été intro­duit en 2008 dans le titre d’un article dont Spencer était édi­teur : <https://web.archive.org/web/20190716032937/https://www.takimag.com/article/the_decline_and_rise_of_the_alternative_right/>. Le terme est devenu popu­laire sur des forums de dis­cus­sion comme ceux de 4chan.
  11. Joseph Bernstein, « Here’s how Breitbart and Milo smug­gled white natio­na­lism into the mains­tream », BuzzFeedNews, 5 octobre 2017, <www​.buzz​feed​news​.com/​a​r​t​i​c​l​e​/​j​o​s​e​p​h​b​e​r​n​s​t​e​i​n​/​h​e​r​e​s​-​h​o​w​-​b​r​e​i​t​b​a​r​t​-​a​n​d​-​m​i​l​o​-​s​m​u​g​g​l​e​d​-​w​h​i​t​e​-​n​a​t​i​o​n​alism>.
  12. Il s’agit d’un ral­lie­ment de l’extrême droite amé­ri­caine orga­nisé à Charlottesville en Virginie (États-Unis) les 11 et 12 août 2017 pour pro­tes­ter contre le retrait de la statue du géné­ral sudiste Robert Lee, diri­geant des forces des États confé­dé­rés lors de la guerre de Sécession. NdR
  13. <www​.rtl​.fr/​a​c​t​u​/​d​e​b​a​t​s​-​s​o​c​i​e​t​e​/​q​u​-​e​s​t​-​c​e​-​q​u​e​-​l​e​-​f​o​r​u​m​-​b​l​a​b​l​a​-​1​8​-​2​5​-​a​n​s​-​d​e​-​j​e​u​x​v​i​d​e​o​-​c​o​m​-​7​7​9​0​8​20155>.
  14. Jon Milton, Shannon Carranco et Christopher Curtis, « Major neo-nazi figure recrui­ting in Montreal », The Gazette, 21 mai 2018.
  15. Amanda Hess, « The far right has a new digi­tal safe space », New York Times, 30 novembre 2016.
  16. Whitney Phillips, This is Why We Can’t Have Nice Things. Mapping the Relationship bet­ween Online Trolling and Mainstream Culture, Cambridge, MIT Press, 2015.

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