BILAN DES ÉLECTIONS 2018

Les solidaires dans Québec-Chaudière-Appalaches : une avancée de la gauche en terrain difficile

Par Mis en ligne le 07 janvier 2020

Un balayage caquiste

L’analyse des résul­tats des élec­tions du 1er octobre 2018 pour la région de Québec-Chaudière-Appalaches révèle trois constats prin­ci­paux. Premièrement, la Coalition Avenir Québec (CAQ) a gagné presque par­tout, ce qui confirme que la droite est plus forte dans la grande région de Québec qu’ailleurs au Québec. Dans le comté de Chauveau, le Parti conser­va­teur du Québec (PCQ) a obtenu 8,6 % des votes. Ensuite, le Parti libé­ral (PLQ) est arrivé en seconde posi­tion presque par­tout, mais en baisse majeure, sur­tout dans Chaudière-Appalaches, mais il a gagné le comté de Jean-Talon à Sainte-Foy, le fief his­to­rique de la bour­geoi­sie libé­rale dans la région. Finalement, le Parti qué­bé­cois (PQ) est déclassé, il n’est plus que la qua­trième force poli­tique de la région.

Croissance des solidaires hors du centre-ville

Québec soli­daire (QS) a obtenu de bons résul­tats en dehors du centre-ville de Québec. Ainsi il prend la place de troi­sième parti, devant le PQ, dans 13 cir­cons­crip­tions. À part Beauce-Sud, Bellechasse et Beauce-Nord, QS navigue entre 9 et 13 %, ce qui est en des­sous du résul­tat natio­nal (16,1 %), mais com­pa­rable aux résul­tats des régions du 450 et du 819.

Pour 16 cir­cons­crip­tions sur 19, la crois­sance du pour­cen­tage de vote a été plus élevée qu’au niveau natio­nal (+193 %), avec +256 % dans Charlevoix-Côte-de-Beaupré et +250 % dans Charlesbourg. La cir­cons­crip­tion de Jean-Talon, dont les résul­tats sont passés de 10,5 % en 2014 à 19,2 %, se retrouve en bonne posi­tion pour la suite. Cette cir­cons­crip­tion urbaine, qui com­porte un gros cégep et l’Université Laval (QS a eu beau­coup d’appuis de la part des étu­diantes et des étu­diants), est aussi habi­tée par une partie de la bour­geoi­sie régio­nale.

Victoire solidaire

La crois­sance du vote de QS s’est effec­tuée à partir de ses bases natu­relles : les jeunes, les femmes, les fran­co­phones, les urbains, les ins­truits, les pauvres. Géographiquement, on voit une rup­ture poli­tique entre le centre-ville, à gauche, et les ban­lieues et les sec­teurs ruraux, à droite. L’écrasante vic­toire de Catherine Dorion dans Taschereau (par 8 539 voix) a eu lieu dans le centre-ville, où l’on retrouve un solide réseau com­mu­nau­taire ainsi que plu­sieurs artistes et étu­diants et étu­diantes favo­rables à QS. Une mobi­li­sa­tion consi­dé­rable, un tra­vail de com­mu­ni­ca­tion effi­cace, et la per­son­na­lité cha­ris­ma­tique de la can­di­date expliquent en partie cette vic­toire. L’élection de Sol Zanetti dans Jean-Lesage (par 669 voix) était moins pré­vi­sible dans ce milieu mixte urbain/​banlieue. La qua­lité du can­di­dat, la mobi­li­sa­tion impor­tante et la pré­sence de l’équipe d’Option natio­nale ont été par­ti­cu­liè­re­ment pro­fi­tables. C’est d’ailleurs dans la région de Québec que les effets de la fusion de QS avec Option natio­nale ont été les plus impor­tants.

Dans cette élec­tion, le pro­gramme de QS a été en conver­gence avec celui du maire Labeaume (tram­way, ver­dis­se­ment du fleuve et immi­gra­tion) contrai­re­ment aux élec­tions pré­cé­dentes, alors que les prio­ri­tés du maire étaient l’amphithéâtre, les attaques contre les employés muni­ci­paux et l’élargissement des auto­routes. Les posi­tions claires de QS sur le virage éco­lo­gique, dans un contexte de pola­ri­sa­tion régio­nale sur le trans­port et la pol­lu­tion de l’air dans le centre-ville, ont été favo­rables à QS. Notons d’ailleurs que QS est de loin le parti pour lequel les élec­trices et les élec­teurs votent d’abord pour le pro­gramme, et non pour des per­son­na­li­tés.

Une forte mai­trise des com­mu­ni­ca­tions et des médias sociaux a maxi­misé l’impact sur les jeunes. Les ras­sem­ble­ments pré­élec­to­raux et durant les élec­tions (autour de 1000 per­sonnes chacun) ont consti­tué des démons­tra­tions de forces béné­fiques.

Il faut cepen­dant sou­li­gner des effets néga­tifs des inves­ti­tures dans Taschereau et Jean-Lesage : les équipes défaites, plus impli­quées dans les mou­ve­ments sociaux, se sont peu mobi­li­sées, ce qui a privé le parti de mili­tantes et de mili­tants d’expérience. Cela risque d’affaiblir les forces en mesure de limi­ter les dérives vers la droite : cen­tra­li­sa­tion du pou­voir entre les mains des député-e-s et des employé-e-s au détri­ment des membres, prio­rité aux médias au détri­ment des luttes sociales et de la for­ma­tion des membres, dilu­tion du pro­gramme, etc.

Perspectives solidaires

Les pers­pec­tives de gains de QS pour l’avenir, à part la cir­cons­crip­tion de Jean-Talon où le parti a fait 19,2 %, s’annoncent limi­tées ; les pro­chains comtés soli­daires seront pro­ba­ble­ment à l’extérieur de la région de Québec-Chaudière-Appalaches. Il faut tout de même se rap­pe­ler que la vague orange du Nouveau Parti démo­cra­tique (NPD) au fédé­ral avait emporté la Capitale-Nationale, pas la Rive-Sud cepen­dant.

Dans les deux cir­cons­crip­tions gagnées, les pro­po­si­tions locales et régio­nales de QS doivent se trans­for­mer en mobi­li­sa­tions menant à des vic­toires concrètes. Les batailles pour le tram­way, contre le troi­sième lien entre la rive nord et la rive sud du fleuve et pour la conver­sion de l’autoroute Laurentienne en bou­le­vard urbain deviennent stra­té­giques. QS se retrou­vera alors en conver­gence avec le maire Labeaume et contre la radio-pou­belle et la CAQ. Québec soli­daire devra se dis­tin­guer en démon­trant que ces luttes sont des luttes contre les chan­ge­ments cli­ma­tiques et pour la jus­tice sociale. Il faut rendre abor­dable le centre-ville (construire des loge­ments sociaux, réduire les tarifs de trans­port), mettre en relief les coûts cachés de l’étalement urbain et de l’embourgeoisement et dénon­cer les inté­rêts des pro­mo­teurs immo­bi­liers et de l’industrie de la construc­tion.

Il faut ajou­ter à ces batailles celle contre l’agrandissement du Port de Québec qui néces­site une forte mobi­li­sa­tion de rue, ainsi que la lutte pour la fer­me­ture gra­duelle de l’incinérateur, en jonc­tion avec l’enjeu de la crise actuelle du recy­clage. Sur la scène muni­ci­pale, la recom­po­si­tion de la gauche se pose dans un contexte défa­vo­rable. On y retrouve un parti de centre en recons­truc­tion, Démocratie Québec, qui ras­semble cer­tains soli­daires, Option Capitale natio­nale, petit parti créé par Option natio­nale, l’Équipe Labeaume, qui est en recen­trage, et enfin Québec 21, la pre­mière oppo­si­tion sou­te­nue par la radio-pou­belle et cen­trée sur la réa­li­sa­tion du troi­sième lien.

Avec l’élection d’un gou­ver­ne­ment CAQ, on ne pourra passer à côté du combat pour un Québec inclu­sif, autant sur la ques­tion de l’immigration que sur celle des signes reli­gieux. Il faudra faire la jonc­tion avec les forces issues du mou­ve­ment de soli­da­rité autour de l’attentat de la mos­quée de Québec le 29 jan­vier 2017, et com­battre la montée de l’extrême droite.

La force des radios-pou­belles reste un obs­tacle à la construc­tion soli­daire mais, inver­se­ment, la construc­tion soli­daire limite leur portée et leur influence. Il faudra trou­ver les moyens de démon­ter les faux dis­cours de la droite sur toute une série de sujets : fis­ca­lité, ser­vices publics, trans­port, immi­gra­tion, etc. La jonc­tion de QS avec le mou­ve­ment syn­di­cal et com­mu­nau­taire devra être conso­li­dée au par­le­ment et dans la rue.

Les enjeux urbains demeurent impor­tants dans la construc­tion de la gauche. En Amérique du Nord, la ban­lieue, avec son mode de vie axée sur l’automobile et la consom­ma­tion, construit la droite. Une vision soli­daire du déve­lop­pe­ment des ban­lieues devra être appro­fon­die. Dans les quar­tiers de centre-ville, par ailleurs, il y a une vie com­mu­nau­taire, des besoins criants en ser­vices publics de trans­port, en amé­na­ge­ment vert et en poli­tique sociale pour réduire les écarts. Bref, les déci­sions en trans­port et en amé­na­ge­ment déter­minent où vont habi­ter les futurs ménages, au bout d’une auto­route ou dans le centre-ville, ce qui aura un effet à long terme sur le déve­lop­pe­ment de la gauche et la droite.

Le fort sou­tien de Québec soli­daire chez les jeunes, la per­ti­nence de son pro­gramme et sa capa­cité de mobi­li­sa­tion seront des atouts pour le futur. Il reste à mener la bataille pour deve­nir, aux yeux du peuple, l’alternative aux partis néo­li­bé­raux. Cette bataille sera par­ti­cu­liè­re­ment rude dans la région de Québec.

Sébastien Bouchard, conseiller syn­di­cal et mili­tant de QS


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