Les socialistes, l’environnement et l’écosocialisme

Mis en ligne le 12 février 2010

par NGWANE Trevor

19 novembre 2010

Il existe une crise éco­lo­gique dans notre monde, et cette crise remonte au capi­ta­lisme. La défo­res­ta­tion résulte du com­merce du bois. Le chan­ge­ment cli­ma­tique est pro­vo­qué par l’insécurité des méthodes de pro­duc­tion.

La classe ouvrière est celle qui souffre le plus de la crise éco­lo­gique. C’est cette classe qui est majo­ri­taire, et leurs condi­tions de vie les rendent plus vul­né­rables. Les tra­vailleurs habitent des mai­sons légères et des bidon­villes qui se trouvent faci­le­ment balayés et empor­tés par les pluies fortes et les vents vio­lents. Quand les tra­vailleurs se trouvent malades ou bles­sés, il n’existe pas tou­jours une aide médi­cale suf­fi­sante pour les soi­gner.

Les socia­listes négligent ces ques­tions depuis des années. Pire encore, cer­taines per­sonnes qui s’autodésignent comme socia­listes ont contri­bué à la crise éco­lo­gique, comme l’Union Soviétique, qui a porté la res­pon­sa­bi­lité de Tchernobyl, un des acci­dents nucléaires les plus graves dans l’histoire de l’homme. Le parti Communiste Chinoise conti­nue à super­vi­ser la des­truc­tion de la nature par leurs seules méthodes de pro­duc­tion capi­ta­listes pra­ti­quées sans relâche.

Les dis­tor­sions du Marxisme et du socia­lisme où les “états socia­listes” pour­suivent les valeurs et les règles du capi­ta­lisme est une pra­tique que nous devrions ques­tion­ner, si tou­te­fois nous sou­hai­tons mener une lutte contre la des­truc­tion de l’environnement par le capi­ta­lisme. AU 20e siècle, ce fut Staline avec sa théo­rie du “socia­lisme dans un seul pays” et l’obligation qui en découle de concur­ren­cer et être à l’égale de l’Ouest dans la capa­cité à pro­duire et à détruire. Il a par­tiel­le­ment réussi, mais le pro­ces­sus même a exploité et rendu esclave les classes ouvrières au nom des­quelles il régnait. Au 21e siècle, nous devons expri­mer notre désac­cord avec le “pétro­so­cia­lisme” de Hugo Chavez, car si la pro­duc­tion de davan­tage de pétrole pro­duit plus de pétro­dol­lars, elle génère aussi plus d’émissions de gaz car­bo­nique.

Les êtres humains font partie inté­grante de la nature et le socia­lisme est huma­niste. Dans le monde d’aujourd’hui cela veut dire que le véri­table socia­lisme ne peut exis­ter sans qu’il y ait un com­po­sant éco­lo­gique. Pour sou­li­gner ceci, cer­taines per­sonnes ont inventé le terme “éco­so­cia­lisme”. D’autres cama­rades ont résisté cette notion, sous pré­texte que le socia­lisme est éco­lo­gique de façon inhé­rente. Soit. Cependant je reste per­suadé que si le fait de le dési­gner ainsi permet de se foca­li­ser sur la ques­tion, il convient que les socia­listes se sai­sissent de ce nou­veau concept ou s’en servent au besoin. Vous rap­pe­lez-vous du débat sur le “socia­lisme démo­cra­tique” ? Il s’agissait de besoin de sou­li­gner la nature démo­cra­tique du socia­lisme eu égard des dis­tor­sions des dic­ta­teurs “Marxistes”. Le fait que les socia­listes négligent de s’intéresser de manière sérieuse aux ques­tions éco­lo­giques com­porte deux danger. Le pre­mier est qu’une fois la terre détruite, il n’y aura pas de monde pour y construire le socia­lisme. Le second danger est “l’environnementalisme du marché” pren­dra le dessus, en balayant les socia­listes de côté, ce qui mènera à terme à la des­truc­tion de la nature, y com­pris des êtres humains.

“L’environnementalisme du marché” est une ten­ta­tive de résoudre la crise éco­lo­gique sans mettre en cause le sys­tème des béné­fices – le capi­ta­lisme. Le résul­tat final de ceci est que le commun des mor­tels croit que l’on s’occupe du pro­blème, or les choses s’empirent. Par exemple, le Protocole de Kyoto en 1992 a adopté le méca­nisme de sys­tème d’échange de cré­dits de car­bone pour réduire les émis­sions de car­bone. Cependant, depuis lors, les émis­sions ont aug­menté et non pas dimi­nué dans le monde. Un autre exemple est le recy­clage. La plu­part des per­sonnes le font, mais néan­moins cela ne réduit pas les pro­blèmes, car ce sont sou­vent les mêmes entre­prises qui pol­luent qui gèrent le cycle du recy­clage.

La crise éco­lo­gique four­nit une oppor­tu­nité aux socia­listes de convaincre des couches plus larges de la popu­la­tion, car tout le monde se trouve affecté par l’environnement. Ainsi, la crise éco­lo­gique ne peut se résoudre que si la moti­va­tion des béné­fices est sévè­re­ment jugu­lée ou même tota­le­ment éli­mi­née. Le capi­ta­lisme est inca­pable de résoudre la crise éco­lo­gique, étant soi-même le prin­ci­pal cou­pable. Les socia­listes peuvent faire remar­quer ceci de manière concrète et mettre en avant des exi­gences de mesures de tran­si­tion. Cela aurait comme effet d’attirer de plus en plus de per­sonnes et d’obliger les capi­ta­listes soit de capi­tu­ler, soit de se démas­quer. Il existe déjà des capi­ta­listes qui spon­so­risent un mes­sage de déni et qui se trouvent pièges par leur propre démarche.

Les obs­tacles à l’adhésion des socia­listes à la lutte éco­lo­gique sont les sui­vants :

• Les dis­tor­sions his­to­riques quant à ce que c’est que le socia­lisme

• Aucune tra­di­tion de porter les ques­tions de l’environnement ou bien l’ignorance de ces tra­di­tions tel le mou­ve­ment anti-nucléaire révo­lu­tion­naire trop peu connu

• Considérer les ques­tions de l’environnement comme “libé­rales” ou “réfor­miste” ou “douces” comme la cam­pagne tant ridi­cu­li­sée pour “sauver les baleines” et les réfé­rences humo­ris­tiques mais déni­grantes aux per­sonnes qui embrassent les arbres

• Permettre à ceux qui adhé­rent à une idéo­lo­gie libé­rale de défi­nir et de s’approprier les ques­tions envi­ron­ne­men­tales et les luttes, comme Earthlife Africa, Greenpeace, “nous sommes les experts”, “c’est notre cause”, une sorte de divi­sion du tra­vail au sein de la lutte

• Un manque de connais­sance chez les socia­listes de la gra­vité et de la nature de la crise éco­lo­gique. Par exemple : en tant que socia­liste savez-vous exac­te­ment ce qui a causé le Tsunami ?

LA VISION SOCIALISTE/COMMUNISTE

La richesse est pro­duite par les tra­vailleurs. Les choses dont nous avons besoin pour vivre sont fabri­quées de leurs mains. Ils entre­prennent ce tra­vail ensemble. La pro­duc­tion col­lec­tive est la fon­da­tion de l’existence moderne. Imaginez ce qui résul­te­rait si les tra­vailleurs non seule­ment pro­dui­saient, mais orga­ni­saient et contrô­laient la pro­duc­tion, afin de pro­duire ce dont ils ont besoin, à la place des patrons, qui contrôlent et s’approprient toute la richesse. Imaginez com­bien cela per­met­trait de sub­ve­nir aux besoins de un chacun. La vie serait bien meilleure et plus heu­reuse. Il n’y aurait pas de raison pour que qui que cela soit opprimé ou domine un autre, parce que les per­sonnes ensemble auraient le plein contrôle de leurs vies, et s’assureraient que par le même contrôle directe per­sonne n’aurait le droit de domi­ner, de contrô­ler, d’opprimer ou d’exploiter un autre. Quand cela sera le cas, les per­sonnes seront au mieux d’eux-mêmes et non pas au pire, le pire qui résulte du capi­ta­lisme : la com­pé­ti­ti­vité, l’agression, et les aspects sous-humains.

En se débar­ras­sant du sys­tème patro­nal et la pro­priété privé, en réunis­sant les pro­duc­teurs et les moyens de pro­duc­tion, le socia­lisme met en place la réelle pos­si­bi­lité pour la société d’avancer vers le com­mu­nisme, cette joyeuse société sans classes. Au 21e siècle, nous devons insuf­fler l’éco-conscience à cette vision, ce que Joel Kovel appelle “l’écocentrisme”, c’est-à-dire le res­pect pour l’écologie du monde. Nous devons mettre en place des mesures active pour gérer la crise éco­lo­gique mon­diale sur le plan concep­tuel, en arrê­tant de consi­dé­rer les éco­sys­tèmes comme des com­mo­di­tés à exploi­ter à but lucra­tif. La nature n’est pas “l’environnement externe” mais plutôt comme l’a si bien argu­menté Jacklyn Cock dans son livre, “La guerre contre nous-mêmes : La Nature, le Pouvoir et la Justice”. Les êtres humains font partie inté­grante de la nature. Kovel argu­mente que nous avons besoin de pro­ces­sus de pro­duc­tion “éco­cen­triques” plutôt que de la pro­duc­tion capi­ta­liste qui vise le profit. Kovel appelle à lutter pour rem­pla­cer la méthode de pro­duc­tion capi­ta­liste par l’écosocialisme. Il défi­nit la nou­velle mode de pro­duc­tion ainsi :

« L’écosocialisme est cette société au sein de laquelle s’unit un tra­vail libre­ment consenti à des fins et des moyens consciem­ment éco­cen­triques. »

QUELQUES IDÉES POUR ALLER DE L’AVANT

Afin de garder l’attention des lec­teurs et d’être aussi clair et concis que pos­sible, cette sec­tion est orga­ni­sée par points ::

• Les socia­listes doivent exa­mi­ner la notion de l’écosocialisme atten­ti­ve­ment. Nous devons consi­dé­rer les écrits de Joel Kovel, entre autres. Nous sommes chan­ceux, car il va bien­tôt se rendre en Afrique du Sud pour y donner des confé­rences. Tous ceux qui le peuvent doivent se rendre à ces confé­rences, et, si pos­sible les enre­gis­trer afin de les par­ta­ger avec un public socia­liste plus large. Je crois qu’il est impor­tant de lancer un appel à tous les groupes socia­listes d’inclure la notion de crise éco­lo­gique et l’écosocialisme dans les dis­cus­sions théo­riques et groupes d’études. Les mou­ve­ments sociaux et les syn­di­cats doivent faire de même. Les intel­lec­tuels de gauche qui ont un accès aux étu­diants et au public qui réflé­chit doivent pré­sen­ter ces idées et entraî­ner les masses. Le grand public devra approu­ver notre vision d’une société éco­so­cia­liste future.

• Nous (les socia­listes et autres per­sonnes de pro­grès) devons encou­ra­ger les mou­ve­ments sociaux, les syn­di­cats, la jeu­nesse et autres orga­ni­sa­tions de masse avec les­quelles nous tra­vaillons de porter à bout de bras les luttes envi­ron­ne­men­tales. Nous devons iden­ti­fier les ques­tions et les cam­pagnes qui peuvent aider la classe ouvrière d’apprendre davan­tage sur la crise éco­lo­gique. Cela implique aussi s’engager sur des ques­tions nou­velles ou iden­ti­fier la dimen­sion éco­lo­gique au sein des luttes exis­tantes.

Voici quelques exemples de telles ques­tions et luttes poten­tielles :

La lutte pour com­battre la construc­tion de davan­tage de cen­trales élec­triques qui brûlent le char­bon par ESKOM

La pro­mo­tion du déve­lop­pe­ment et l’utilisation des éner­gies renou­ve­lables plutôt que des éner­gies fos­siles

La lutte contre les décharges de déchets qui endom­magent l’environnement et les per­sonnes telle la lutte pour la mise en place d’un véri­table ramas­sage d’ordures, et le net­toyage des espaces publics en ville et dans les bidon­villes infor­mels

La lutte contre la pol­lu­tion comme celle de Iscor dans le Vaal, Engen au sud de Durban, le fait de brûler des pneus dans le East Rand etc.

La lutte contre le mar­ke­ting capi­ta­liste qui pro­meut une consom­ma­tion de masse des­truc­tive

La lutte contre l’utilisation de la voi­ture privée et pour la mise en place de trans­ports en commun abor­dables et adé­quats

La gauche doit déve­lop­per une série de demandes capables d’unifier la lutte autour de la crise éco­lo­gique. Nous devons popu­la­ri­ser notre pers­pec­tive et nos demandes à tra­vers des slo­gans tels “Garder le pétrole dans le sol !” “Gardons le char­bon sous le sol !” La gauche doit créer des alliances avec les groupes d’environnementalistes en Afrique du Sud, tel le nou­veau “Environmental Justice Now !”. Nous devons démys­ti­fier et sim­pli­fier l’environnementalisme et l’écocentrisme pour l’habiller dans un lan­gage popu­laire et le faire cor­res­pondre aux pré­oc­cu­pa­tions des tra­vailleurs. Nous devons inclure les ques­tions et demandes éco­lo­giques dans les pla­te­formes de gauche tel la pla­te­forme élec­to­ral Socialist Green Coalition des der­nières élec­tions et l’appel issu de la Conference for a Democratic Left. Nous avons besoin de pro­duire un livret géné­rique mais radi­cal sur l’environnement et l’approche socia­liste à la crise éco­lo­gique. Un tel livret se devra d’expliquer l’écosocialisme d’une manière pra­tique qui le relie aux luttes actuelles dans le pays et à tra­vers le monde.

CONCLUSION

Ce docu­ment bref avait comme but d’expliquer pour­quoi les socia­listes doivent s’emparer de ques­tions envi­ron­ne­men­tales et pour­quoi il fau­drait d’inclure ceci de manière sys­té­mique dans la vision de l’écosocialisme. Il est court, afin d’être lu et com­pris rapi­de­ment. Il existe bien d’aspects qui ont été volon­tai­re­ment lais­sés de côté, telle l’évaluation de l’idée des “biens com­muns” et la manière de per­ce­voir ceci comme une avan­cée du “dis­cours des droits humains”. Une autre dis­cus­sion impor­tante qui se trouve écar­tée est la crise éco­no­mique mon­diale actuelle, annoncé par le grand Immanuel Wallerstein comme le glas du capi­ta­lisme, lors de ses confé­rences récentes en Afrique du Sud. En écri­vant ce texte, j’ai tenté de ne pas prê­cher aux convain­cus ; ceux à qui je m’adresse sont les “esprits naïfs”, par exemple un jeune qui est encore en pro­ces­sus d’apprentissage de l’abcédaire des luttes, ou un cama­rade plus vieux qui était trop occupé par les luttes de ter­rain pour réflé­chir beau­coup à ces ques­tions. À de tels cama­rades, je dis : l’heure est venue pour s’engager dans la lutte de sauver la terre et de sau­ve­gar­der la nature contre la des­truc­tion capi­ta­liste et son igno­rance struc­turé. Les ani­maux et les plantes font partie inté­grante de la nature. Les êtres humains aussi font partie de la nature, et habitent notre terre. Nous avons besoin d’une vision du monde où les êtres humains, les ani­maux, les plantes, les forêts, les rivières, les mon­tagnes et val­lées ainsi que les autres aspects de la nature coexistent en har­mo­nie. Nous ne pou­vons pas reve­nir à une étape idyl­lique et simple de com­mu­nisme pri­mi­tif. Mais nous pou­vons adhé­rer au concept de l’écosocialisme et à la lutte pour le mettre en place de manière pra­tique afin d’avancer vers le com­mu­nisme de la société sans classe.

Trevor Ngwane

* Ce papier fut pré­senté à la confé­rence de la Fondation Rosa Luxemburg “La Crise Mondiale et l’Afrique : les luttes pour des Alternatives”, Randburg, le 19 novembre 2009. Reproduit en fran­çais dans le Courrier inter­na­tio­nal des mou­ve­ments sociaux n° 1, jan­vier 2010. Traduction de l’anglais par Judith Hitchman, février 2010.

* Trevor Ngwane est un acti­viste d’Afrique du Sud.

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