Les salariés des associations se syndiquent dans la douleur

Par Mis en ligne le 09 janvier 2011

Ils ont d’abord pensé à l’appeler « Syndrome de Stockholm », puis fina­le­ment se sont accor­dés pour un nom plus consen­suel. Asso. Les fon­da­teurs du syn­di­cat, créé en février 2010 et affi­lié à Solidaires [1], avaient à l’esprit ce para­doxe : les sala­riés du monde asso­cia­tif sont les pre­miers à se ranger du côté de leurs employeurs, quand ceux-ci nient les prin­cipes élé­men­taires du droit du tra­vail.

Qui dit asso­cia­tions, pense béné­voles. Mais qu’en est-il des sala­riés ? Ceux-ci, de plus en plus nom­breux- près de 2 mil­lions- ont bien du mal à défendre leurs droits. Dans un monde où l’on est censé tra­vailler par convic­tion, le mode reven­di­ca­tif dérange.

Une réponse à la professionnalisation croissante du secteur

Les limites entre vie per­son­nelle et pro­fes­sion­nelle sont par­fois floues, l’investissement mili­tant ne fait pas tou­jours bon ménage avec les règles hié­rar­chiques. Camille (les pré­noms ont été chan­gés), jeune recrue de 26 ans dans une ONG de soli­da­rité inter­na­tio­nale, explique :

« Quand j’ai com­mencé à tra­vailler, mes col­lègues m’ont mise en garde : ne bosse pas le dimanche. Eux-mêmes ne sui­vaient pas ce conseil, et quand j’ouvrais ma boîte e-mail le lundi matin, je rece­vais une tonne de mes­sages qui me pre­naient un temps fou. Donc j’ai fait comme eux.

J’ai bien essayé d’éviter de faire des heures sup » moi aussi, mais cer­taines mis­sions n’attendent pas. L’asso décolle tout juste, on n’est pas assez nom­breux… et puis com­ment faire attendre des par­te­naires quand tu traites de l’enfance mal­trai­tée ? »

Comme une thérapie collective

Cette schi­zo­phré­nie dif­fi­ci­le­ment com­pré­hen­sible par les struc­tures tra­di­tion­nelles a poussé David Eloy, rédac­teur en chef de la revue Altermondes [2], à par­ti­ci­per à la créa­tion d’ASSO. Premier acte : libé­rer la parole des sala­riés, pre­miers à se cen­su­rer au nom des beaux prin­cipes qui les ont mené à tra­vailler dans ce sec­teur.

« Ça a été comme une thé­ra­pie col­lec­tive », dit David Eloy. Mais en face, les réac­tions ont été vio­lentes. Comme le raconte Marine, 33 ans :

« Peu après le lan­ce­ment, on a orga­nisé des élec­tions de délé­gués du per­son­nel. Le regard qu’a porté la direc­tion sur moi a changé. J’ai subi du har­cè­le­ment, l’ambiance était pour­rie. Comme je suis en CDI, ils n’ont pas pu me virer tout de suite. Il y a deux mois, ils ont mis fin à ma mis­sion sans pré­avis. »

Ce genre de témoi­gnages, Mathieu Hély, socio­logue à la Sorbonne, en recueille tous les jours. Avec sa col­lègue Maud Simonet, spé­cia­liste du béné­vo­lat, il suit avec un inté­rêt par­ti­cu­lier la créa­tion d’ASSO. Auteur des « Métamorphoses du monde asso­cia­tif » (PUF, 2009), il estime que cette for­ma­tion syn­di­cale est une des pre­mières réponses à la pro­fes­sion­na­li­sa­tion crois­sante des asso­cia­tions au cours des dix der­nières années.

Une réponse à la professionnalisation croissante du secteur

Selon le der­nier bilan de la « France asso­cia­tive » éma­nant du cabi­net « Recherches et Solidarités » [3], le sec­teur asso­cia­tif a crée plus de 333 000 emplois au cours de la der­nière décen­nie, soit une crois­sance de 22% contre 7% dans le sec­teur privé mar­chand.

En s’institutionnalisant, celles-ci ont dû faire appel à des gens formés pour assu­rer un tra­vail tou­jours plus lourd. Seulement, les vieux réflexes n’ont pas suivi le chan­ge­ment. Jusqu’à pro­duire des situa­tions absurdes, comme l’expliquent Eric et Léna (les pré­noms ont été chan­gés), délé­gués du per­son­nel dans une plate-forme d’ONG :

« L’élection de délé­gués du per­son­nel a été très mal perçue par notre direc­tion, à savoir notre bureau d’élus. Ce sont eux les patrons, mais ils n’arrivent pas du tout à se per­ce­voir comme tels, car pour eux l’asso, c’est toute leur vie de béné­voles.

La pré­sence d’un direc­teur censé faire tampon n’a pas réglé les ten­sions. Résultat, en interne, on est inca­pables d’appliquer ce qu’on dénonce à l’extérieur, à savoir la démo­cra­tie, la défense du droit du tra­vail… »

Les salariés associatifs font un boulot qui incombe à l’Etat

Comme l’analyse Mathieu Hély, dif­fi­cile de muter en orga­ni­sa­tions effi­caces des struc­tures où, juri­di­que­ment, les élus déci­sion­naires sont for­cé­ment des béné­voles. La diver­sité des asso­cia­tions rend encore plus dif­fi­cile une réponse tra­di­tion­nelle aux ques­tions por­tant sur le droit du tra­vail, a for­tiori syn­di­cale.

Quel est le point commun entre une petite asso­cia­tion d’aide à domi­cile en Creuse employant cinq sala­riés, avec une grosse ONG de coopé­ra­tion inter­na­tio­nale de 200 employés ? Anne-Gaëlle, sala­riée d’une asso­cia­tion de culture et de patri­moine dans le Vaucluse, a bien une idée :

« Dans mon asso, malgré les ten­sions inhé­rentes à une struc­ture mêlant béné­voles et pro­fes­sion­nels, j’estime que mes droits sont res­pec­tés.

En revanche, ce que je remarque, c’est qu’avec la baisse des sub­ven­tions publiques, on tra­vaille de plus en plus “par coups”, en répon­dant à des appels d’offre du minis­tère de l’Environnement par exemple. Et on emporte le mor­ceau parce qu’on est les moins chers.

J’ai donc par­fois l’impression de faire le tra­vail de l’Etat, sans avoir ni la paye ni la recon­nais­sance d’un fonc­tion­naire. »

Le tiers-sec­teur, sous-trai­tant de l’Etat ? Les spé­cia­listes, Mathieu Hély en tête, en sont per­sua­dés. Sous cou­vert de soli­da­rité, de par­tage, de sens du bien commun, sala­riés asso­cia­tifs effec­tuent donc des tâches rele­vant du ser­vice public, sans cadre juri­dique autre qu’une inter­pré­ta­tion par­fois som­maire du droit du tra­vail. Et en plus, sans oser se plaindre ! En atten­dant que les poli­tiques s’en mêlent, le syn­di­cat ASSO espère au moins leur donner une voix.

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