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Les révolutions contre les avant-gardes

Par Mis en ligne le 24 juin 2011

« The rest will follow » - Photo © par khalid Albaih

Les puis­santes mobi­li­sa­tions qui tra­versent le monde sont en train de débor­der aussi bien les démo­cra­ties que les dic­ta­tures, les régimes issus d’élections et de coups d’État, les gou­ver­ne­ments du pre­mier et du tiers monde. Et ce n’est pas tout. Elles débordent les murs de conten­tion des partis sociaux-démo­crates et de gauche, dans leurs variantes les plus diverses. Elles débordent aussi les savoirs accu­mu­lés par les pra­tiques éman­ci­pa­trices en plus d’un siècle, au moins depuis la Commune de Paris.

Naturellement, cela pro­duit du désar­roi et de la méfiance parmi les vieilles gardes révo­lu­tion­naires, qui réclament une orga­ni­sa­tion plus solide, un pro­gramme avec des objec­tifs qu’on peut atteindre et les che­mins pour y par­ve­nir. En somme, une stra­té­gie et une tac­tique qui cimentent l’unité des mou­ve­ments, condam­nés à l’échec s’ils per­sistent dans leur dis­per­sion et leur impro­vi­sa­tion actuelles. Ceux qui le disent sont sou­vent des per­sonnes qui par­ti­cipent aux mou­ve­ments et se féli­citent de leur exis­tence, mais qui n’acceptent pas qu’ils puissent mar­cher par eux-mêmes sans passer par des inter­ven­tions qui éta­blissent une cer­taine orien­ta­tion et une direc­tion.

Les mou­ve­ments en cours remettent en cause à la racine l’idée d’avant-garde, l’idée qu’est néces­saire une orga­ni­sa­tion de spé­cia­listes de la pensée, de la pla­ni­fi­ca­tion et de la direc­tion du mou­ve­ment. Cette idée est née, comme nous l’indique Georges Haupt dans « La Commune comme sym­bole et comme exemple » (Éd. Siglo XXI, 1986, en espa­gnol), de l’échec de la Commune. La lec­ture qu’en a faite une partie sub­stan­tielle du camp révo­lu­tion­naire a été que l’expérience pari­sienne a échoué à cause de l’inexistence d’une direc­tion : « Ce fut le manque de cen­tra­li­sa­tion et d’autorité qui a coûté la vie à la Commune de Paris », a dit Engels à Bakounine. Ce qui, à l’époque, était juste.

Haupt sou­tient que de l’échec de la Commune ont surgi de nou­veaux thèmes dans le mou­ve­ment socia­liste : le parti et la prise du pou­voir d’État. Dans la social-démo­cra­tie alle­mande, le prin­ci­pal parti ouvrier de l’époque, a fait son chemin l’idée que la Commune de 1871 était « un modèle à reje­ter », comme l’a écrit Bebel peu d’années après. La vague sui­vante de révo­lu­tions ouvrières, qui a eu son point culmi­nant avec la révo­lu­tion russe de 1917, a été mar­quée au fer rouge par une théo­rie de la révo­lu­tion qui avait fait de l’organisation hié­rar­chi­sée et des spé­cia­listes son axe et son centre.

Lors du der­nier demi-siècle se sont pro­duites deux nou­velles vagues de ceux d’en bas : les révo­lu­tions de 1968 et celles d’aujourd’hui, qui ont pro­ba­ble­ment eu leur point de départ dans les mou­ve­ments latino-amé­ri­cains contre le néo­li­bé­ra­lisme de la décen­nie 1990. Au cours de ce demi-siècle se sont pro­duits, insé­rés dans les deux vagues, quelques faits qui modi­fient de fond en comble ces prin­cipes : l’échec du socia­lisme sovié­tique, la déco­lo­ni­sa­tion du tiers monde, et sur­tout les révoltes des femmes, des jeunes et des ouvriers. Les trois pro­ces­sus sont si récents que bien sou­vent nous ne remar­quons pas la pro­fon­deur des chan­ge­ments qu’ils incarnent.

Les femmes ont fait entrer en crise le patriar­cat – ce qui ne veut pas dire qu’il ait dis­paru – lézar­dant ainsi l’un des noyaux de la domi­na­tion. Les jeunes ont débordé la culture auto­ri­taire. Les ouvriers, les ouvrières, ont désar­ti­culé le for­disme. Il est évident que ces trois mou­ve­ments appar­tiennent à un même pro­ces­sus que nous pou­vons résu­mer dans la crise de l’autorité : celle du mâle, celle du hié­rarque et celle du contre­maître. À leur place s’est ins­tallé un grand désordre qui force les domi­na­teurs à trou­ver de nou­velles formes pour dis­ci­pli­ner ceux d’en bas, pour impo­ser un ordre chaque jour plus éphé­mère et moins légi­time, puisqu’il se résume sou­vent à une simple vio­lence : celle du machiste, celle de l’État, celle d’en haut.

En paral­lèle, ceux d’en bas se sont appro­prié des savoirs qui aupa­ra­vant leur étaient refu­sés, depuis la maî­trise de l’écriture jusqu’aux modernes tech­no­lo­gies de la com­mu­ni­ca­tion. Le plus impor­tant, cepen­dant, est qu’ils ont appris deux faits entre­mê­lés : com­ment agit la domi­na­tion, et com­ment faire pour la désar­ti­cu­ler ou, au moins, la neu­tra­li­ser. Il y a un siècle, les ouvriers qui domi­naient de tels arts étaient une très étroite mino­rité. Les révoltes, comme celle qu’a menée la Commune, étaient le fruit de brèches que d’autres ouvraient dans les murs de la domi­na­tion. À pré­sent nous, ceux d’en bas, nous avons appris à ouvrir des cre­vasses par nous-mêmes, sans dépendre de la sacro-sainte « conjonc­ture révo­lu­tion­naire » dont la connais­sance était l’affaire de spé­cia­listes qui domi­naient cer­tains savoirs abs­traits.

Dans quelques régions du monde pauvre s’est pro­duite la récu­pé­ra­tion de savoirs ances­traux de ceux d’en bas qui avaient été écra­sés par le pro­grès et la moder­nité. Dans ce pro­ces­sus, les peuples indiens jouent un rôle déci­sif, en don­nant une nou­velle vie à un ensemble de savoirs liés à la gué­ri­son, à l’apprentissage, à la rela­tion avec l’environnement, et aussi à la défense des com­mu­nau­tés, c’est-à-dire à la guerre. On a ainsi les zapa­tistes, mais aussi les com­mu­nau­tés de Bagua, dans la jungle péru­vienne, et une infi­nité d’expériences qui montrent que ces savoirs sont valides pour ces résis­tances.

Cet ensemble d’apprentissages et de nou­velles capa­ci­tés acquises dans la résis­tance a rendu inutile et peu opé­rante l’existence d’avant-gardes, ces groupes qui ont voca­tion à com­man­der parce qu’ils croient savoir ce qui est le mieux pour les autres. À pré­sent, des peuples entiers savent com­ment se conduire eux-mêmes, sur la base du « com­man­der en obéis­sant », mais ins­pi­rés aussi par d’autres prin­cipes que nous avons pu entendre et pra­ti­quer ces der­nières années : « avan­cer au pas du plus lent », « à nous tous, nous savons tout » et « c’est en posant des ques­tions qu’on avance ».

Ce qui pré­cède ne veut pas dire qu’il n’est plus néces­saire de nous orga­ni­ser en col­lec­tifs mili­tants. Sans ce type d’organisations ou de groupes, formés par des acti­vistes ou quel que soit le nom qu’on voudra donner aux per­sonnes qui consacrent leurs meilleures éner­gies à chan­ger le monde, ce chan­ge­ment n’arrivera jamais, parce qu’il ne tombe pas du ciel et n’est pas un cadeau octroyé par des chefs ou des hommes d’État éclai­rés. Les révo­lu­tions que nous sommes en train de vivre sont le fruit de ces mul­tiples éner­gies. À beau­coup, nous en avons été les déto­na­teurs. Mais une fois mises en marche, la pré­ten­tion de les diri­ger à coups de com­man­de­ments pro­duit en géné­ral des résul­tats oppo­sés à ceux qu’on sou­haite.

« La Jornada » (Mexico), 17 juin 2011.

Traduit par el Viejo.

Auteur-e-s : Raúl ZibechiRaúl Zibechi est uru­guayen. Journaliste et écri­vain, il est res­pon­sable de la sec­tion inter­na­tio­nale au sein de l’hebdomadaire Brecha, édité à Montevideo. Il est l’auteur de plu­sieurs livres sur les mou­ve­ments sociaux, dont Genealogía de la revuelta. Argentina : una socie­dad en movi­miento et Dispersar el poder

Pays & Région(s): International

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