Les raisons d’une coalition provisoire

Nul ne peut prédire avec certitude s’il y aura ou non des élections cet automne. Une chose est sûre : peu importe quand elles seront déclenchées, il est absolument nécessaire pour ceux qui à gauche s’opposent au gouvernement libéral de coordonner leurs efforts. Il est impératif de mettre un frein à une réingénierie de l’État qui pervertit notre rapport aux institutions publiques depuis presque dix ans.

Comme chacun sait, notre système politique permet à un parti de remporter les élections même si la majorité des électeurs n’a pas voté pour lui. Dans le pire des cas, une telle situation produit un cynisme et un désengagement complet des individus à l’égard de la chose publique. L’effet le plus courant est le maintien d’une séparation artificielle entre démocratie représentative et démocratie participative, d’une part, et entre représentants et représentés d’autre part.

Ce gouffre entre deux types de démocratie s’explique en grande partie par une méprise — entretenue par les soi-disant élites sociales — au sujet de la signification réelle de la représentation politique. De guerre lasse, nous avons fini par faire nôtre une conception des choses où les « chefs » des partis jouent un rôle de premier plan, même s’ils n’en ont le plus souvent pas les moyens — intellectuels, politiques, etc.

Or, tous les élus politiques — quelle que soit la hiérarchie au sein de leur parti — ne sont en définitive rien d’autre que des représentants. Ni les élus, ni le gouvernement ne sont maîtres de leur parti, encore moins de l’État ou de l’espace public en général.

La logique habituelle, où les représentants proposent et les citoyens disposent, est absurde. Ce clivage immoral et contraire aux fondements d’une société bien ordonnée est malgré tout bien ancré dans nos réalités, ce qui ne lui accorde pour autant aucune légitimité.

Rôle réel de la démocratie

Une situation dramatique comme celle que nous vivons depuis février dernier devrait nous faire admettre la nécessité impérieuse de mettre un terme au gouvernement des libéraux. Ce qui est demandé aux partis politiques, et en particulier au Parti québécois, par de nombreuses voix au sein de la population, est que la perte de légitimité du gouvernement et la crise de confiance à son égard puissent se traduire dans les urnes.

La volonté des individus, si essentielle soit-elle, ne peut donner lieu à un effet significatif si elle n’est pas relayée par les partis politiques. Tel est le sens de l’appel au front uni en faveur d’une coalition provisoire, appel qui a déjà été signé par des milliers de personnes.

Il s’agit donc de concevoir le rôle réel de la démocratie représentative, plutôt que de l’abandonner à son sort ou de se concentrer uniquement sur des actions directes. L’alternative entre deux genres de démocratie — ou bien une démocratie délibérative et participative ou bien une démocratie représentative — n’a pas de sens parce que ce sont deux volets d’un même processus.

La représentation doit être au service de la délibération. Il ne peut y avoir de vote réfléchi sans délibération et échange, ce qui passe aussi par les différentes mobilisations citoyennes, comme les manifestations et les actions directes. Nos valeurs politiques fondamentales, non négociables, se vérifient dans cet espace public. En revanche, la démocratie représentative est toujours quant à elle le fait d’un compromis, ou encore, si les circonstances sont favorables, celui du moins mauvais choix possible.

Des principes et des faits

Les partis politiques et les politiciens sont souvent décevants tout simplement parce que nous ne leur demandons pas les bonnes choses. Nous avons tendance à confondre délégation de pouvoirs à une instance tierce et à une autorisation inconditionnelle de ses gestes. Or, s’il y a une délégation nécessaire des pouvoirs dans une démocratie représentative, nous sommes tous ensemble les gardiens de nos choix publics.

Dès lors, nous devons cesser de nous préoccuper de fadaises comme le charisme des politiciens, leur habileté rhétorique et d’autres futilités du même genre. Nous devons plutôt nous concentrer sur la meilleure manière d’utiliser les partis politiques.

Les débats sur la réforme du mode de scrutin et des éléments de proportionnelle sont essentiels, à la condition de ne pas interpréter ces propositions comme des panacées. Là encore, il faut tout simplement optimaliser des outils politiques qui n’ont aucune valeur en eux-mêmes.

Bien entendu, nous savons tous cela, mais nous continuons néanmoins d’agir comme si les partis étaient réellement indépendants de nous : ce que nous voyons dans les faits, nous avons fini par y croire dans le droit. Il est temps que les principes commandent les faits. Nul idéalisme ici. Après quatre mois de crise sociale, le vrai pragmatisme commande de revenir au sens réel de notre démocratie, et non à se contenter de faux-semblants.

Une coalition provisoire

Aujourd’hui, plus que jamais, les membres du Parti québécois, de Québec solidaire et d’Option nationale, doivent reconnaître la nécessité d’une coalition provisoire, dont les termes restent à déterminer. Il ne s’agit pas de demander un partage du pouvoir ou du gouvernement. Il s’agit d’éviter que la compétition entre les partis d’opposition favorise la réélection du Parti libéral.

Québec solidaire a déjà fait connaître ses conditions à une telle coalition et elles sont pour l’essentiel raisonnables. L’Option nationale a également compris qu’il n’y aurait jamais de souveraineté sans projet social ni indépendance dans un Québec perverti par des inégalités et dont les institutions sont dominées par les intérêts des grandes corporations d’affaires. Il ne peut y avoir d’épanouissement du Québec si celui-ci ressemble à un Alberta francophone.

Pauline Marois a déjà annoncé que son parti refuserait une telle coalition, rappelant que le Parti québécois en forme déjà une en lui-même. Voilà peut-être tout le problème. La manière dont les militants d’un parti politique conçoivent leur rôle témoigne elle aussi de la séparation entre démocratie représentative et vie citoyenne. Les membres du parti pensent comme si celui-ci leur appartenait et qu’ils n’avaient aucune responsabilité en dehors de leurs propres convictions.

Aujourd’hui, le Parti québécois doit prouver qu’il n’est pas un simple parti de pouvoir. Il doit à la population québécoise cet acte d’humilité qui consiste à oublier ses intérêts particuliers pour une cause commune. Bien entendu, il y a des dangers. Demeure l’incertitude par rapport au transfert des votes. Demeure le danger d’une perte de contrôle du PQ quant à son message. D’où la raison d’établir un objectif clair, univoque : pas d’avenir pour le Québec si le Parti libéral demeure au pouvoir.

Le vote stratégique

Que se passera-t-il si ce projet de coalition ne se réalise jamais ? Est-ce notre dernier espoir face au Parti libéral ? Non, car il existe d’autres avenues, comme celles du vote stratégique. Les sciences sociales nous ont montré la difficulté d’espérer un résultat concret du vote stratégique, car la valeur réelle d’un tel procédé repose sur un degré très élevé de coordination entre les parties en présence. Pour surmonter ces obstacles, il existe des instruments intéressants, comme l’ont montré les exemples de Democracy Project et de Catch 22 aux dernières élections fédérales.

Dans les deux cas, il s’agissait d’utiliser les sondages et de les étudier pour chaque circonscription, afin de mieux choisir le candidat qui aurait le plus de chances de battre les conservateurs. Lorsque ces sondages n’étaient pas disponibles, l’argent recueilli par ces organisations servait à commander des sondages ciblés, et ce, afin de ne laisser dans l’ombre aucune zone de la carte électorale.

On me rétorquera que cela n’a pas empêché le parti de Stephen Harper de remporter les élections, mais l’effet positif de tels mécanismes est néanmoins bien réel. Au Québec, de tels outils pourraient véritablement conduire à signifier son congé au Parti libéral et renvoyer la CAQ à ses chères autruches ou aux oubliettes de l’histoire.

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Christian Nadeau, Philosophe