Les raisons d’une coalition provisoire

Par Mis en ligne le 23 juin 2012

Nul ne peut pré­dire avec cer­ti­tude s’il y aura ou non des élec­tions cet automne. Une chose est sûre : peu importe quand elles seront déclen­chées, il est abso­lu­ment néces­saire pour ceux qui à gauche s’opposent au gou­ver­ne­ment libé­ral de coor­don­ner leurs efforts. Il est impé­ra­tif de mettre un frein à une réin­gé­nie­rie de l’État qui per­ver­tit notre rap­port aux ins­ti­tu­tions publiques depuis presque dix ans.

Comme chacun sait, notre sys­tème poli­tique permet à un parti de rem­por­ter les élec­tions même si la majo­rité des élec­teurs n’a pas voté pour lui. Dans le pire des cas, une telle situa­tion pro­duit un cynisme et un désen­ga­ge­ment com­plet des indi­vi­dus à l’égard de la chose publique. L’effet le plus cou­rant est le main­tien d’une sépa­ra­tion arti­fi­cielle entre démo­cra­tie repré­sen­ta­tive et démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, d’une part, et entre repré­sen­tants et repré­sen­tés d’autre part.

Ce gouffre entre deux types de démo­cra­tie s’explique en grande partie par une méprise — entre­te­nue par les soi-disant élites sociales — au sujet de la signi­fi­ca­tion réelle de la repré­sen­ta­tion poli­tique. De guerre lasse, nous avons fini par faire nôtre une concep­tion des choses où les « chefs » des partis jouent un rôle de pre­mier plan, même s’ils n’en ont le plus sou­vent pas les moyens — intel­lec­tuels, poli­tiques, etc.

Or, tous les élus poli­tiques — quelle que soit la hié­rar­chie au sein de leur parti — ne sont en défi­ni­tive rien d’autre que des repré­sen­tants. Ni les élus, ni le gou­ver­ne­ment ne sont maîtres de leur parti, encore moins de l’État ou de l’espace public en géné­ral.

La logique habi­tuelle, où les repré­sen­tants pro­posent et les citoyens dis­posent, est absurde. Ce cli­vage immo­ral et contraire aux fon­de­ments d’une société bien ordon­née est malgré tout bien ancré dans nos réa­li­tés, ce qui ne lui accorde pour autant aucune légi­ti­mité.

Rôle réel de la démocratie

Une situa­tion dra­ma­tique comme celle que nous vivons depuis février der­nier devrait nous faire admettre la néces­sité impé­rieuse de mettre un terme au gou­ver­ne­ment des libé­raux. Ce qui est demandé aux partis poli­tiques, et en par­ti­cu­lier au Parti qué­bé­cois, par de nom­breuses voix au sein de la popu­la­tion, est que la perte de légi­ti­mité du gou­ver­ne­ment et la crise de confiance à son égard puissent se tra­duire dans les urnes.

La volonté des indi­vi­dus, si essen­tielle soit-elle, ne peut donner lieu à un effet signi­fi­ca­tif si elle n’est pas relayée par les partis poli­tiques. Tel est le sens de l’appel au front uni en faveur d’une coa­li­tion pro­vi­soire, appel qui a déjà été signé par des mil­liers de per­sonnes.

Il s’agit donc de conce­voir le rôle réel de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, plutôt que de l’abandonner à son sort ou de se concen­trer uni­que­ment sur des actions directes. L’alternative entre deux genres de démo­cra­tie — ou bien une démo­cra­tie déli­bé­ra­tive et par­ti­ci­pa­tive ou bien une démo­cra­tie repré­sen­ta­tive — n’a pas de sens parce que ce sont deux volets d’un même pro­ces­sus.

La repré­sen­ta­tion doit être au ser­vice de la déli­bé­ra­tion. Il ne peut y avoir de vote réflé­chi sans déli­bé­ra­tion et échange, ce qui passe aussi par les dif­fé­rentes mobi­li­sa­tions citoyennes, comme les mani­fes­ta­tions et les actions directes. Nos valeurs poli­tiques fon­da­men­tales, non négo­ciables, se véri­fient dans cet espace public. En revanche, la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive est tou­jours quant à elle le fait d’un com­pro­mis, ou encore, si les cir­cons­tances sont favo­rables, celui du moins mau­vais choix pos­sible.

Des principes et des faits

Les partis poli­tiques et les poli­ti­ciens sont sou­vent déce­vants tout sim­ple­ment parce que nous ne leur deman­dons pas les bonnes choses. Nous avons ten­dance à confondre délé­ga­tion de pou­voirs à une ins­tance tierce et à une auto­ri­sa­tion incon­di­tion­nelle de ses gestes. Or, s’il y a une délé­ga­tion néces­saire des pou­voirs dans une démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, nous sommes tous ensemble les gar­diens de nos choix publics.

Dès lors, nous devons cesser de nous pré­oc­cu­per de fadaises comme le cha­risme des poli­ti­ciens, leur habi­leté rhé­to­rique et d’autres futi­li­tés du même genre. Nous devons plutôt nous concen­trer sur la meilleure manière d’utiliser les partis poli­tiques.

Les débats sur la réforme du mode de scru­tin et des élé­ments de pro­por­tion­nelle sont essen­tiels, à la condi­tion de ne pas inter­pré­ter ces pro­po­si­tions comme des pana­cées. Là encore, il faut tout sim­ple­ment opti­ma­li­ser des outils poli­tiques qui n’ont aucune valeur en eux-mêmes.

Bien entendu, nous savons tous cela, mais nous conti­nuons néan­moins d’agir comme si les partis étaient réel­le­ment indé­pen­dants de nous : ce que nous voyons dans les faits, nous avons fini par y croire dans le droit. Il est temps que les prin­cipes com­mandent les faits. Nul idéa­lisme ici. Après quatre mois de crise sociale, le vrai prag­ma­tisme com­mande de reve­nir au sens réel de notre démo­cra­tie, et non à se conten­ter de faux-sem­blants.

Une coalition provisoire

Aujourd’hui, plus que jamais, les membres du Parti qué­bé­cois, de Québec soli­daire et d’Option natio­nale, doivent recon­naître la néces­sité d’une coa­li­tion pro­vi­soire, dont les termes res­tent à déter­mi­ner. Il ne s’agit pas de deman­der un par­tage du pou­voir ou du gou­ver­ne­ment. Il s’agit d’éviter que la com­pé­ti­tion entre les partis d’opposition favo­rise la réélec­tion du Parti libé­ral.

Québec soli­daire a déjà fait connaître ses condi­tions à une telle coa­li­tion et elles sont pour l’essentiel rai­son­nables. L’Option natio­nale a éga­le­ment com­pris qu’il n’y aurait jamais de sou­ve­rai­neté sans projet social ni indé­pen­dance dans un Québec per­verti par des inéga­li­tés et dont les ins­ti­tu­tions sont domi­nées par les inté­rêts des grandes cor­po­ra­tions d’affaires. Il ne peut y avoir d’épanouissement du Québec si celui-ci res­semble à un Alberta fran­co­phone.

Pauline Marois a déjà annoncé que son parti refu­se­rait une telle coa­li­tion, rap­pe­lant que le Parti qué­bé­cois en forme déjà une en lui-même. Voilà peut-être tout le pro­blème. La manière dont les mili­tants d’un parti poli­tique conçoivent leur rôle témoigne elle aussi de la sépa­ra­tion entre démo­cra­tie repré­sen­ta­tive et vie citoyenne. Les membres du parti pensent comme si celui-ci leur appar­te­nait et qu’ils n’avaient aucune res­pon­sa­bi­lité en dehors de leurs propres convic­tions.

Aujourd’hui, le Parti qué­bé­cois doit prou­ver qu’il n’est pas un simple parti de pou­voir. Il doit à la popu­la­tion qué­bé­coise cet acte d’humilité qui consiste à oublier ses inté­rêts par­ti­cu­liers pour une cause com­mune. Bien entendu, il y a des dan­gers. Demeure l’incertitude par rap­port au trans­fert des votes. Demeure le danger d’une perte de contrôle du PQ quant à son mes­sage. D’où la raison d’établir un objec­tif clair, uni­voque : pas d’avenir pour le Québec si le Parti libé­ral demeure au pou­voir.

Le vote stratégique

Que se pas­sera-t-il si ce projet de coa­li­tion ne se réa­lise jamais ? Est-ce notre der­nier espoir face au Parti libé­ral ? Non, car il existe d’autres ave­nues, comme celles du vote stra­té­gique. Les sciences sociales nous ont montré la dif­fi­culté d’espérer un résul­tat concret du vote stra­té­gique, car la valeur réelle d’un tel pro­cédé repose sur un degré très élevé de coor­di­na­tion entre les par­ties en pré­sence. Pour sur­mon­ter ces obs­tacles, il existe des ins­tru­ments inté­res­sants, comme l’ont montré les exemples de Democracy Project et de Catch 22 aux der­nières élec­tions fédé­rales.

Dans les deux cas, il s’agissait d’utiliser les son­dages et de les étu­dier pour chaque cir­cons­crip­tion, afin de mieux choi­sir le can­di­dat qui aurait le plus de chances de battre les conser­va­teurs. Lorsque ces son­dages n’étaient pas dis­po­nibles, l’argent recueilli par ces orga­ni­sa­tions ser­vait à com­man­der des son­dages ciblés, et ce, afin de ne lais­ser dans l’ombre aucune zone de la carte élec­to­rale.

On me rétor­quera que cela n’a pas empê­ché le parti de Stephen Harper de rem­por­ter les élec­tions, mais l’effet posi­tif de tels méca­nismes est néan­moins bien réel. Au Québec, de tels outils pour­raient véri­ta­ble­ment conduire à signi­fier son congé au Parti libé­ral et ren­voyer la CAQ à ses chères autruches ou aux oubliettes de l’histoire.

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Christian Nadeau, Philosophe

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