Les racines de la crise

Mis en ligne le 19 février 2008

La crise immo­bi­lière est en train de se trans­for­mer en crise ban­caire et en crise tout court. Les banques ont confec­tionné (la titri­sa­tion) des pochettes sur­prises en y pla­çant des créances dou­teuses, et par­ti­cu­liè­re­ment les dettes des ménages pauvres amé­ri­cains (les sub­primes) escro­qués par des contrats trom­peurs. Leur faillite a entraîné une perte de confiance sur la valeur de ces titres dont per­sonne ne connaît vrai­ment la com­po­si­tion et déclen­ché une réac­tion en chaîne qui se pro­page à l’ensemble de l’économie mon­diale. L’année 2008 se pré­sente donc très mal : dans le meilleur des cas, la crois­sance va ralen­tir for­te­ment, et les créa­tions d’emplois vont cesser. Tout cela en raison de la soif inex­tin­guible d’une finance déchaî­née.

Par Michel Husson, Regards, Février 2008

Mais qu’est-ce qui rend pos­sible cette « finan­cia­ri­sa­tion » exa­cer­bée sinon la baisse uni­ver­selle de la part sala­riale ? A peu près par­tout dans le monde, la part des richesses qui revient aux tra­vailleurs (qui les ont pro­duites) baisse depuis au moins 20 ans. C’est un fait établi et reconnu aussi bien par le FMI que par la Commission euro­péenne (1). La plus-value aug­mente donc plus vite que le revenu natio­nal mais elle ne s’investit pas plus qu’avant : la contre­par­tie du recul sala­rial est alors le gon­fle­ment de la plus-value non accu­mu­lée. Elle revient à une mince couche de pos­sé­dants et de pseudo-sala­riés à la recherche de pla­ce­ments qui pour­ront à nou­veau la faire fruc­ti­fier. D’où une énorme sur­abon­dance de liqui­di­tés et de capi­taux finan­ciers qui reven­diquent des ren­de­ments tou­jours plus extra­va­gants.

Au bout d’un cer­tain temps, la finance perd les pédales. Elle oublie que le volume de valeur dis­po­nible dépend du degré d’exploitation et que celui-ci ne peut pas, malgré les efforts des pos­sé­dants, croître de manière expo­nen­tielle. Les crises finan­cières sont de ce point de vue des rap­pels à l’ordre pério­diques de cette loi de la valeur. Après les illu­sions de la « nou­velle éco­no­mie », ce sont les illu­sions des nou­veaux pro­duits finan­ciers qui viennent de s’envoler dans la fumée des pertes ban­caires.

Les recom­man­da­tions prô­nant une meilleure gou­ver­nance, une plus grande trans­pa­rence, etc. sont évi­dem­ment sans com­mune mesure avec les délires inven­tifs d’une finance déli­bé­ré­ment placée hors de tout contrôle. Quant aux banques cen­trales, elles aug­mentent les taux d’intérêt pour frei­ner l’économie chaque fois que pointe la menace d’une aug­men­ta­tion « exces­sive » des salaires. Mais quand éclate la crise finan­cière, elles n’hésitent pas un ins­tant à injec­ter des masses énormes de liqui­di­tés pour tirer d’affaire les banques en dif­fi­culté. Deux poids, deux mesures : les banques cen­trales sont au ser­vice des inté­rêts des pos­sé­dants.

Tout cet argent que les pos­sé­dants misent dans ce gigan­tesque casino, a été extor­qué, au-delà de toute mesure, aux sala­riés du monde entier. Mais ce sont eux aussi qui vont payer les pots cassés : pour épon­ger les pertes, il va fal­loir assai­nir l’économie sur leur dos en frei­nant la crois­sance, en aug­men­tant les taux d’intérêt, et en pre­nant pré­texte des per­tur­ba­tions actuelles de l’économie mon­diale pour bais­ser encore les salaires du plus grand nombre. La tour­mente finan­cière pour­rait, selon le der­nier rap­port du Bureau International du Travail, conduire à une hausse de 5 mil­lions du nombre de chô­meurs dans le monde en 2008, une année « char­gée de contrastes et d’incertitudes » comme l’exprime en termes choi­sis son direc­teur géné­ral.

Le fra­gile équi­libre de l’économie mon­diale est aujourd’hui au bord de la rup­ture. Les États-Unis peuvent dif­fi­ci­le­ment faire finan­cer par le reste du monde un défi­cit com­mer­cial abys­sal ou espé­rer le réduire grâce à la chute sans fin du dollar, sans que cela fasse écla­ter les ten­sions crois­santes avec la Chine et l’Europe. Nous sommes ici confron­tés aux dérives d’un « pur capi­ta­lisme » déli­vré de ses chaînes, capable d’imposer une crois­sance inin­ter­rom­pue du taux d’exploitation qui lui permet de se rem­plir les poches. Mais c’est aussi son talon d’Achille. Pour sortir en dou­ceur de la situa­tion actuelle, il fau­drait que la répar­ti­tion des reve­nus devienne plus favo­rable aux sala­riés afin que les prin­ci­pales éco­no­mies se réorientent vers la demande sala­riale. Mais la crise ne suf­fira pas à convaincre les pos­sé­dants d’emprunter spon­ta­né­ment cette voie tant qu’ils dis­po­se­ront d’un rap­port de force aussi favo­rable.

(1) voir « La hausse ten­dan­cielle du taux d’exploitation », Inprecor, jan­vier 2008


Source : Regards – Février 2008

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