Les peuples autochtones et le Québec : repenser la décolonisation

Dalie Giroux[1]

 

Extrait d’un texte paru dans le no. 24 des NCS, La question nationale recisitée, automne 2020

Le Québec moderne est surgi au tournant des années 1960 avec le projet de devenir « maîtres chez nous », qui espère prendre le contrôle de l’ensemble du territoire provincial dont les limites avaient été fixées en 1912 par une loi fédérale. Rétroactivement, il faut constater que ce Québec maitre chez-lui s’est construit autour de la construction d’un État de type colonial. La sortie de ce Québec du giron constitutionnel canadien, tel que le prévoyait le projet de souveraineté mis de l’avant par les forces nationalistes québécoises ne constituait pas un mouvement accompli de décolonisation, c’est-à-dire de rupture avec la structure de dépossession franco-britannique. Il s’agissait en fait à donner aux Québécois le privilège de compléter un statut de colonisateur de bon droit qu’ils avaient perdus avec la « Conquête » britannique. Comme l’écrit Zebedee Nungak :

Personne ne remettrait en question la partie « maîtres » du slogan si les frontières du Québec délimitaient les endroits où les descendants de Champlain ont vécu et cultivé la terre, pour maintenir et nourrir leur identité française distincte, leur langue et leur culture selon leur volonté. Le problème réside dans la partie « chez nous » qui en est venue à englober l’Eeyou Estchee (territoire cri) et l’Inuit nunangat, dont de grands pans de territoire où ne se trouvait pas une once d’histoire, de langue ou de culture françaises. Ces terres n’auraient jamais dû être englobées dans le « chez nous » français. Mais c’est exactement ce qui est arrivé quand Québec a foncé tête baissée pour réaliser son projet de la Baie-James[2].

En réalité, une grande portion des territoires sur lesquels les gouvernements québécois ont exercé leur pouvoir au profit explicite de la majorité francophone n’a jamais été cédée au sens entendu par le régime néocolonial british-canadian. L’accès au territoire au nord du 49e parallèle, l’occupation de celui-ci par les populations requises aux fins de la colonisation, l’exploitation et la capitalisation des ressources aquifères, hydro-électriques, forestières, minières, marines, touristiques, ont été défendues tant par les tribunaux canadiens que les gouvernements québécois successifs comme relevant « d’objectifs publics réels et impérieux ». Par ailleurs, même si les gouvernements canadiens et québécois sont allés de l’avant avec une série de traités selon les modalités établies dans la pratique des traités modernes, le résultat a été de consolider la souveraineté de la Couronne et l’entreprise coloniale d’extraction généralisée au profit des propriétaires des moyens de production et leurs dépendances rentières. Fait indéniable, les compensations juridictionnelles et financières négociées entre les groupes autochtones et l’État, et le renoncement au droit inhérent au territoire qu’a impliqué dans presque tous les cas ce type de traités, ont constitué une perte irréparable de souveraineté de tous les peuples autochtones dans le cadre de la consolidation d’une économie extractive et dépossessive.

Les contradictions du projet du PQ

L’élection du Parti Québécois en 1976 a marqué un tournant important dans la marche du « Maîtres chez nous » et la prise en charge politique des Québécois au sein de l’Empire britannique. Un gouvernement explicitement souverainiste était en place à Québec, et prenait les reines de l’État provincial. Il est difficile aujourd’hui d’imaginer la force du moment pour les descendants des anciens Canadiens : le peuple analphabète, résiduel, à la langue bâtarde, fils  de water boys, accédait, en son nom et contre toute l’histoire british canadian qui visait explicitement à leur soumission tranquille et à leur assimilation culturelle, au pinacle institutionnel qu’est l’État. Le peuple sans État prouvait au colonisateur anglais qu’il était digne de l’État, et propre au pouvoir. C’était une revanche et un exploit, et c’était tout un monde nouveau qui s’annonçait – à la fois une victoire sur soi-même et sur les forces adverses de l’histoire.

Assez vite cependant, cet élan s’est buté à la question autochtone. L’anthropologue Rémi Savard, qui documentait cette question depuis des années, également fervent partisan de l’indépendance du Québec, s’est demandé si la politique autochtone du premier gouvernement péquiste de René Lévesque pouvait réellement remettre la relation coloniale entre le Québec et les premiers peuples. Il constatait plutôt que le Québec du premier mandat du PQ se positionnait dans la droite lignée du colonialisme britannique :

Au printemps 1977, sur les ondes de la radio de Radio-Canada, le ministre Bérubé clamait sans sourciller, l’opposition formelle et définitive de son gouvernement à toute reconnaissance du droit des autochtones à l’autodétermination, expliquant que la chose était inconcevable puisque « nous sommes propriétaires du sol »[3].

Le ministre Yves Bérubé était alors responsable des Ressources naturelles et des terres et forêts, et ce qu’il défendait devant les revendications de souveraineté des peuples autochtones était également clair : ce sont les ressources naturelles, dont l’exploitation constitue le fondement, et le fonds de la stratégie québécoise de maîtrise du chez soi par le développement économique en français et en notre propre nom. Cette maîtrise des ressources s’accompagnait d’une revendication de « propriété du sol », qui référait en ce cas au domaine de l’État dont découle le statut de terre publique. Les territoires autochtones non-cédés du nord-est se situaient en l’occurrence presque entièrement sur ces terres publiques, formant 90 % du territoire de la Province de Québec. L’énoncé du ministre péquiste rendait très explicite la nature de la maîtrise revendiquée par les Québécois à travers leur gouvernement « national » : « nous sommes les seigneurs des terres publiques, et aucune revendication d’un titre politique sur ces terres n’est envisageables ».  L’année suivante, le ministre Gérald Godin réitérait la position péquiste, en continuité du droit de conquête hérité de la couronne britannique. Savard concluait que le projet de souveraineté se prononçait explicitement pour la poursuite du génocide prévu par le gouvernement canadien « et dont le peuple québécois lui-même a souvent été l’objectif »[4].

Des démarches dissidentes

Si le projet de souveraineté n’a pas su dépasser le cadre colonial, il n’est pas question de nier la charge transformatrice de la lutte d’émancipation nationale au Québec. Cette lutte qui dans une large mesure a assuré le passage de la servitude à la maitrise, est une des grandes expériences politiques du 20e siècle. Par ailleurs, des acteurs intellectuels et politiques québécois ont bien vu qu’il fallait intégrer dans la dynamique libératrice un dépassement global du colonialisme. C’est ainsi que Pierre Vallières affirmait que les peuples autochtones étaient plus opprimés que les Canadiens-français au Québec. Cela le mena dans les années subséquentes à nourrir une certaine méfiance envers la promotion du nationalisme comme finalité des luttes québécoises et également à soutenir les revendications de souveraineté autochtone[5]. Charles Gagnon pour sa part estimait qu’il fallait intégrer dans la lutte contre le racisme et inclure les luttes autochtones dans son projet révolutionnaire de lutte contre l’impérialisme et le capitalisme :

Il ne s’agit pas, il ne peut pas s’agir, de faire du Québec un nouveau Mexique, politiquement « indépendant », mais économiquement exploité, pillé, dépossédé. Il ne s’agit pas de créer un ou plusieurs États noirs ou amérindiens capitalistes et soumis à l’impérialisme. Il s’agit de détruire l’impérialisme et le racisme; il s’agit de construire en Amérique du Nord une société nouvelle où cohabiteront dans l’harmonie les différentes races et les différentes ethnies parce que chacune se sera donnée les structures et les institutions qu’elle jugera favorables à son épanouissement[6].

L’anthropologue Rémi Savard, à travers ses recherches et son action consistante pour développer la solidarité entre les peuples québécois et autochtones, estimait que l’opposition des Québécois aux revendications autochtones était liée au fait que ceux-ci se trouvent eux-mêmes lésés par le régime constitutionnel canadien. Il critiquait la posture coloniale du premier gouvernement indépendantiste de l’histoire du Québec qui, selon lui, tout en comportant une indéniable motivation économique, se fondait sur un conservatisme juridique opportuniste. Celle-ci a modelé en profondeur les relations entre l’État du Québec et les peuples autochtones sur le territoire dont nous héritons, en refusant de respecter les exigences minimales de la justice des peuples qui s’élaborait alors de la part des peuples autochtones sur la scène internationale.

Les rendez-vous manqués

Au total, le mouvement indépendantiste n’a pu prendre la main que leur tendaient les peuples autochtones, ce qui a causé, on le constate aujourd’hui, sa marginalisation politique conduisant à l’échec de son projet. Savard rapporte qu’en 1978, deux ans avant le référendum sur la souveraineté du Québec, Noël Starblanket, alors chef de la Fraternité des Indiens du Canada (qui est devenue l’Assemblée des premières nations en 1982), écrivait à René Lévesque :

On a étudié votre projet de souveraineté-association. Cette plate-forme politique nous convient puisqu’elle coïncide avec les demandes des Indiens de tout le Canada qui veulent exercer le plus de pouvoir possible sur leurs richesses naturelles et établir des relations normales avec leurs voisins. Nous partons de l’inverse de vous : vous êtes dans la Confédération et vous voulez en sortir un pied, alors que nous, qui n’avons jamais été un club confédératif, nous voulons y mettre pied. Dans la pratique, cependant, nous nous rejoignons parfaitement. Donnons-nous la main. Arrachons ensemble au fédéral son pouvoir colonial sur nous. Mais au bénéfice de nos collectivités respectives. Pas pour placer les Indiens sous la botte d’un autre pouvoir blanc, en l’occurrence celui du Québec et des autres provinces canadiennes[7].

À propos de la souveraineté-association proposée par le Parti québécois, le chef affirmait, au nom de son organisation que « cette plate-forme politique nous convient ». La reconnaissance de la position subalterne des francophones dans le régime canadien, de même que leur existence comme collectif, était d’emblée reconnue. Plus tard, Starblanket proposa une alliance entre le Québec et les premières nations, contre le pouvoir colonial du fédéral. La condition de cette alliance, c’était, disait-il, l’égalité des parties : le Québec, dans sa démarche d’indépendance, ne pourra pas remplacer le fédéral dans le rôle du colonisateur. Il devra travailler à la libération concomitante des premiers peuples. Faire éclater, en somme, à la faveur des peuples qui y sont minorisés, francophones et autochtones, le régime post-britannique canadien.

Un autre leader autochtone de premier plan, Georges Erasmus, appelait explicitement comme Noel Starblanket à une alliance entre les peuples autochtones et le Québec pour contrer la marche d’Ottawa dans le rapatriement de la Constitution en omettant d’y inscrire la reconnaissance des minorités nationales.

Nous les Autochtones, avons été, avec le Québec, poussés sous le tapis du pays que Trudeau et ses comparses des provinces anglaises viennent de constituer. J’en appelle au gouvernement et au peuple du Québec, et à René Lévesque en particulier, pour qu’ils fassent connaître leur réaction à ce sujet et pour qu’ils expriment leur sentiment quant aux droits des populations aborigènes à l’autodétermination. Je mets au défi le peuple du Québec — si, de fait, ce peuple croit en l’autodétermination — c’est maintenant que le temps est venu d’appuyer le Peuple aborigène. Ce n’est pas le moment pour nous de rester séparés et de nous diriger individuellement vers la défaite. C’est maintenant qu’il faut agir. L’heure vient de sonner. Nous les Autochtones, avons besoin de l’appui du Québec au cours des heures qui viennent. Nous avons besoin de l’appui du peuple québécois. Le pays est dans un état d’urgence nationale qui commande aux Autochtones et aux Québécois de mettre leur force en commun[8].

Devant ces énoncés assez dramatiques à l’époque, Savard était catégorique quant aux conditions de possibilité d’une existence politique francophone en Amérique :

Quant au projet d’autodétermination québécois lui-même, je pense qu’il n’a aucune chance de voir le jour à court, moyen ou long terme, s’il ne commence pas par s’articuler à la dynamique pan amérindienne […] Le pire service que nous pouvons rendre à nos descendants, c’est de sous-estimer la signification politique des aspirations autochtones et la portée continentale de ce vaste réveil politique actuel[9].

Il se désolait du fait que cette invitation à l’alliance restait lettre-morte, témoignant d’une très faible compréhension de la part de l’élite souverainiste de l’époque de la situation coloniale continentale :

Les velléités autochtones d’autonomie politique ont l’heur de déclencher, chez nombre de nos concitoyens, des réactions rageuses contre la menace d’autant de trous pratiqués à même notre territoire national. C’est là le petit côté canadian, un peu boucanier dirions-nous, de notre nationalisme. C’est également ce qui nous empêche, au grand plaisir des fédéraux, de saisir la perche historique que nous tendent présentement, et on ne peut plus explicitement, les peuples autochtones de l’ensemble du Canada[10].

Repenser les termes de l’émancipation

L’histoire des décolonisations offre de nombreux exemples d’émancipations nationales par l’État et le capital qui aboutissent aux résultats que nous avons connu au Québec, celui de l’auto-dépossession des peuples par l’exercice des privilèges de l’État-nation dans le cadre d’une économie globalisée, et celui de la reconduction des oppressions subies sur d’autres populations subalternes, sur d’autres minorités.

Une fois dit cela, il est indéniable que la résistance républicaine québécoise, qui a pris les institutions coloniales comme modèle d’émancipation, a permis de constituer dans l’espace colonial continental un lieu de pouvoir distinct, le Québec, et dont l’existence a une valeur éthique, politique et épistémologique indéniable. Il ne s’agit pas de nier cette réalité. C’est à partir de ce lieu qu’il nous est possible aujourd’hui de repenser l’émancipation sous une forme plus complète et plus inclusive. Mais ce retour sur nos pas devra être radical, et ne pas faire de compromis quant à la situation continentale, coloniale, historique et économique du Québec.

Pour réinterpréter l’élan d’indépendance qui a donné lieu au « maîtres chez nous », il faut réellement et impérieusement repenser les relations entre les peuples à travers le territoire de la province, les modalités par lesquelles tiennent ensemble les frontières de ce territoire, la manière dont nous tirons notre subsistance de celui-ci, et les puissances de dépossession que nous soutenons (et qui nous soutiennent) ce faisant. La question politique émancipatrice du 21e siècle qui serait élaborée à partir de la situation québécoise ne peut faire l’économie de ces questions qui remettent nécessairement en question le mode de vie de la majorité et la légitimité de la prétention à la maitrise du territoire national, mais qui ont l’avantage d’inviter à sortir de l’imaginaire politique colonial, et de susciter une pensée de l’alliance qui reste entière à investir.

La seconde dimension qu’il faut mettre de l’avant, s’il s’agit de susciter une tension décoloniale dans le courant de l’émancipation québécoise, est celle de la présence autochtone dans les territoires placés sous la juridiction de la Province de Québec, dont plus de 90% ont le titre de domaine de l’État, équivalent québécois des terres de la Couronne.

La chaine de solidarité qui pourrait s’inaugurer à partir d’une autre pensée de l’indépendance dans le nord de l’Amérique, et esprit d’alliance qui devrait y présider, ne pourra être même aperçu et conçu, ne pourra être vécu, du point de vue québécois « majoritaire », que par et à travers un processus psychopolitique et matériel de dés-identification à l’État colonial, et à la forme de vie capitaliste, extractive, dépossessive que cet État implante, soutient, relance, généralise et légitime. Il nous faut encore, dès lors, faire dans ce contexte la généalogie des outils cognitifs, matériels et politiques par lesquels les populations requises aux fins de la colonisation se sont identifiées de manière existentielle aux structures de dépossession qui auront été, pour le meilleur et pour le pire, les conditions de possibilité de naissance de ces peuples du Nouveau monde. Il nous faut revisiter de manière frontales nos relations aux autres peuples sur ce territoire, et la genèse et le cadre onto-juridique de nos rapports actuels.

Le grand défi

C’est un défi de taille pour un peuple dont l’existence est intimement liée à l’entreprise coloniale, un peuple bigarré, intrinsèquement diasporique, qui n’a ni tradition ancestrale, ni droits inhérents vers lesquels se tourner pour fonder sa cohérence et son agir collectif, qui ne jouis et de jouiras pas de l’aura politique du colonisateur européen, ni du prestige des décolonisations blanches du 19e siècle, ni de la prestance éthique des forces décoloniales et antiracistes actuelles. Cette situation de non-lieu du peuple sur le territoire, non-lieu au pouvoir, peuple dont le segment initial est issu d’une population restante, résiduelle, démobilisée, insoumise, sans ligne de mobilité sociale et sans possibilité de représentation, me semble aussi une chance de penser autrement et de manière frontale la possession et la dépossession, d’aller à rebours de la colonisation, d’inventer d’autres manières d’habiter, de se constituer comme mi-lieu, peut-être à travers une forme inédite d’humilité en amont, et d’une forme d’hospitalité en aval.

La question politique québécoise du 21e siècle ne sera pas celle de trouver le chemin à emprunter pour enfin devenir maitre chez soi, ce qui signifierait de compléter la colonisation européenne des Amériques en notre nom, mais de réfléchir et d’agir en fonction de l’objectif réel et impérieux d’abolir, en mode grande alliance, toutes les relations de servitude qui font la forme coloniale franco-britannique de dépossession dont nous héritons.

[1] Professeure à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa.

[2] Zebedee Nungak, Contre le colonialisme dopé aux stéroïdes. Le combat des Inuits du Québec pour leurs terres ancestrales, Montréal, Boréal, 2019[2017], p. 42.

[3] Rémi Savard, Destins d’Amérique. Les Autochtones et nous, Montréal, L’Hexagone, 1979, p. 109.

[4] Destins d’Amérique, p. 110.

[5] Daniel Samson-Legault, Dissident. Pierre Vallières (1938-1998). Au-delà de Nègres blancs d’Amérique, Montréal, Québec-Amérique, 2018, p. 391.

[6] Charles Gagnon, Feu sur l’Amérique. Écrits volume 1, 1966-72, Montréal, Lux, 2006, p. 117.

[7] Destins d’Amérique, p. 177-8.

[8] Cité dans Jean Morisset, Sur la piste du Canada errant, Montréal, Boréal, 2018, p. (traduit de l’anglais par l’auteur).

[9] Destins d’Amérique, p. 110.

[10] Destins d’Amérique, p. 154.