Les paysans haïtiens veulent en finir avec le néolibéralisme

Par Mis en ligne le 13 janvier 2011

Les orga­ni­sa­tions pay­sannes sont en colère contre les auto­ri­tés haï­tiennes pour avoir permis aux mul­ti­na­tio­nales et aux grandes socié­tés de pro­fi­ter de la recons­truc­tion post-séisme pour aug­men­ter encore la dépen­dance du pays vis-à-vis du monde exté­rieur. Ils réclament à la place un pro­gramme radi­cal de recons­truc­tion agri­cole, des­tiné à remettre sur pied une pay­san­ne­rie rava­gée. Cette recons­truc­tion serait fondée sur la sou­ve­rai­neté ali­men­taire.

Le 4 juin 2010, envi­ron 10 000 pay­sans haï­tiens ont marché de Papaye à Hinche dans le Plateau Central de l’île. Ils ont brûlé plu­sieurs sacs de semences de maïs hybride qui fai­saient partie du lot offert par Monsanto au pro­gramme de recons­truc­tion post-séisme (cf. Encadré n°1). Durant la mani­fes­ta­tion, les pay­sans scan­daient des slo­gans comme « Longue vie au maïs local ! » et « Les OGM et semences hybrides de Monsanto violent l’agriculture pay­sanne ! ».

Dans son entre­tien avec GRAIN, Chavannes Jean-Baptiste, leader paysan haï­tien, coor­di­na­teur du Mouvement Paysan Papaye (MPP ou Mouvman Peyizan Papay) qui avait aidé à orga­ni­ser la mani­fes­ta­tion, a expli­qué que Monsanto pro­fi­tait du pro­gramme d’assistance pour rendre les pay­sans dépen­dants de ses semences et détruire l’agriculture pay­sanne. Il fal­lait, a-t-il déclaré, faire entendre un “non” très clair (cf. Encadré n°2). Des actions de soli­da­rité simi­laires ont été menées à Montréal au Canada et à Seattle, aux États-Unis.

La posi­tion de Chavannes Jean-Baptiste cor­res­pond à celle qui a été adop­tée par 15 asso­cia­tions pay­sannes, dont une orga­ni­sa­tion de jeunes et un groupe de femmes, qui, avec le sou­tien de l’ONG haï­tienne PAPDA (Plateforme Haïtienne de Plaidoyer pour un Développement Alternatif) ont publié une vio­lente cri­tique de la réponse d’urgence du gou­ver­ne­ment haï­tien après le trem­ble­ment de terre.1

Suite au ter­rible séisme de jan­vier 2010, qui a fait envi­ron 230 000 morts et obligé un demi-mil­lion de per­sonnes a quit­ter Port-au-Prince pour retour­ner dans les cam­pagnes, le Ministère de l’Agriculture, des Ressources Naturelles et du Développement Rural (le MARNDR) a annoncé un Programme Spécial d’Urgence et d’Appui à la Production Alimentaire à hau­teur de 687 mil­lions de dol­lars US. Ses prin­ci­paux objec­tifs sont « de pro­mou­voir la réin­té­gra­tion sociale des per­sonnes ayant migré des villes en zone rurale », « d’augmenter leurs oppor­tu­ni­tés d’emploi », « d’augmenter leur capa­cité de géné­ra­tion de reve­nus par des acti­vi­tés à haute inten­sité de main d’œuvre, pour leur per­mettre d’acheter immé­dia­te­ment la nour­ri­ture dont ils ont besoin à court terme » et « d’établir la sécu­rité ali­men­taire de façon per­ma­nente ».

Il n’y a pas grand chose à redire à ces objec­tifs en tant que tels. Là où les auteurs du docu­ment de la PADPA ne sont plus d’accord avec le gou­ver­ne­ment, c’est dans la stra­té­gie à mettre en oeuvre pour par­ve­nir à ces objec­tifs. Selon eux, le gou­ver­ne­ment est inca­pable de prendre une pre­mière mesure essen­tielle, qui serait de remettre en cause les poli­tiques néo­li­bé­rales qui ont détruit l’agriculture pay­sanne en pre­mier lieu. Sil ne rompt pas avec le néo­li­bé­ra­lisme, affirment-ils, le gou­ver­ne­ment ne pourra jamais réta­blir les moyens de sub­sis­tance des petits pro­duc­teurs.

Jusque dans les années 1980, les Haïtiens fai­saient pous­ser suf­fi­sam­ment de riz, de hari­cots, de maïs, de patates douces et de manioc pour satis­faire à leurs besoins. Mais après le ren­ver­se­ment de la dic­ta­ture de Duvalier, Haïti a com­mencé à libé­ra­li­ser son éco­no­mie. « Le FMI et la Banque mon­diale ont décrété que nous devions appli­quer des ajus­te­ments struc­tu­rels », rap­pelle Camille Chalmers de la PADPA. « Ils nous ont dit que nous étions voi­sins du plus gros pro­duc­teur agri­cole du monde et qu’il n’y avait donc aucune raison pour nous de pro­duire notre propre nour­ri­ture, parce que nous pour­rions l’acheter à bon marché. Au lieu de faire de l’agriculture, les pay­sans devaient aller en ville vendre leur tra­vail dans les ate­liers amé­ri­cains qui fabriquent des tex­tiles ou du maté­riel élec­tro­nique pour l’exportation. »

Les moyens de sub­sis­tance de mil­liers de pay­sans ont été détruits. Le docu­ment de la PADPA explique ce qui s’est passé : « Les poli­tiques néo­li­bé­rales ont frappé les com­mu­nau­tés rurales au cœur de la résis­tance pay­sanne pro­vo­quant alors la mas­si­fi­ca­tion de l’exode rural et la bidon­vi­li­sa­tion accé­lé­rée. De telles pra­tiques éco­no­miques s’inscrivent dans l’orbite de la déstruc­tu­ra­tion de l’agriculture locale pay­sanne au profit des grandes trans­na­tio­nales opé­rant sur le marché ali­men­taire. Il s’ensuit un extrême appau­vris­se­ment des pro­duc­teurs pay­sans éli­mi­nés du marché par la libé­ra­li­sa­tion du com­merce exté­rieur et géné­rant une dépen­dance extra­or­di­naire et un chô­mage massif. »

Le sec­teur public fut presque réduit à néant par les réformes néo­li­bé­rales et laissé sans res­sources, humaines ou finan­cières, pour lui per­mettre de pré­pa­rer Haïti aux désastres natu­rels, trem­ble­ments de terres comme oura­gans. Pour la PADPA, « il faut admettre que l’ampleur des dégâts [du trem­ble­ment de terre] est intrin­sèque aux élé­ments liés a l’irresponsabilité d’un État monté contre le peuple. Ce n’est pas un secret, déjà en 2007 un rap­port de la Purdue University aver­tit de l’imminence d’un trem­ble­ment de terre en Haïti, mais l’État n’a rien fait pour au moins vul­ga­ri­ser ce rap­port et indi­quer les mesures à prendre pour se pro­té­ger. »

Aujourd’hui, dans le sillage du séisme qui a causé tant de dégâts, le MARNDR a annoncé un pro­gramme de recons­truc­tion agri­cole qui, pour la PADPA, pro­fi­tera bien davan­tage aux mul­ti­na­tio­nales qu’aux petits pro­duc­teurs. Plus de la moitié des 687 mil­lions de dol­lars a été allouée à des pro­jets d’infrastructures : sys­tèmes d’irrigation, routes rurales, répa­ra­tion et ren­for­ce­ments des berges des rivières, etc. La deuxième part la plus impor­tante du budget a été allouée à l’acquisition d’équipement comme des trac­teurs et autres machines agri­coles (113,5 mil­lions de dol­lars US) ; puis viennent la refo­res­ta­tion (58 mil­lions de dol­lars), l’élevage : bovins et chèvres, avi­cul­ture et api­cul­ture (37 mil­lions de dol­lars) et les struc­tures anti-éro­sion (20 mil­lions). Un budget consi­dé­rable a aussi été réservé pour les engrais (18,4 mil­lions), les pes­ti­cides (4,7 mil­lions) et les semences/​plantules (5 mil­lions).

Comme la majo­rité des pay­sans haï­tiens ne peut se per­mettre d’acheter un trac­teur ou des intrants chi­miques, même s’ils étaient sub­ven­tion­nés, le pro­gramme ne béné­fi­ciera qu’à une petite mino­rité. De plus, étant donné qu’Haïti ne pro­duit pas ses propres engrais, ses pes­ti­cides ou ses machines agri­coles, ce sont des socié­tés étran­gères qui rem­por­te­ront les contrats de pro­duc­tion de tous ces pro­duits. Il ne fait aucun doute que ce sont les mul­ti­na­tio­nales qui se ver­ront aussi confier les contrats concer­nant les infra­struc­tures. Loin de pro­mou­voir l’autosuffisance natio­nale, le pro­gramme ne peut qu’accroître la dépen­dance du pays en matière d’intrants impor­tés. La PADPA, comme l’indique son rap­port, pense qu’avec le temps le pro­gramme sera revu et cor­rigé pour favo­ri­ser les inté­rêts étran­gers de façon encore plus écla­tante : « ce sera un pro­gramme rema­nié, dicté et com­man­dité par l’international. Donc malgré la peti­tesse des ambi­tions du docu­ment, ce sera encore pire à l’heure des cor­rec­tifs des Agences comme l’USAID et autres. »

Et la PADPA de remar­quer avec une cer­taine amer­tume : « Les aides huma­ni­taires obéissent aux lois du marché capi­ta­liste qui fait passer les contrats dans des cir­cuits où une grande quan­tité de l’argent misé dans l’humanitaire reste dans les pays dona­teurs. Dans l’humanitaire, le souci d’intérêt et de profit du capi­ta­lisme n’en finit pas. » Les auto­ri­tés haï­tiennes ne voient plus dans les pay­sans des acteurs légi­times qu’il convient de consul­ter : « Le MARNDR nie l’existence et la force que repré­sente la classe pay­sanne. Ce choix néo­li­bé­ral nie les savoir-faire popu­laires. Le MARNDR conti­nue à donner place aux ONGs, aux entre­prises de ser­vices comme de vrais acteurs à la place des pro­duc­teurs dont [les] inté­rêts sont tou­jours autres que les com­mo­di­tés, les pro­fits et les gros sous. »

Mervyn Claxton, expert en éco­no­mie poli­tique des Caraïbes, est éga­le­ment d’avis que les auto­ri­tés haï­tiennes sont en passe de rater leur chance de lancer une véri­table éco­no­mie pay­sanne qui pour­rait aider le pays à se recons­truire vrai­ment : « Haïti dis­pose de toute une série de varié­tés riz, de maïs et de hari­cots tra­di­tion­nelles. Ce sont les esclaves afri­cains qui ont intro­duit le riz ici il y a plus de deux cents ans. Il en existe plu­sieurs varié­tés tra­di­tion­nelles qu’on peut regrou­per sous deux grands types : le riz de mon­tagne et le riz des marais. Ces varié­tés tra­di­tion­nelles, on le sait, ont une meilleure valeur nutri­tion­nelle que le riz amé­ri­cain bon marché sub­ven­tionné (le riz “de Miami”) qui les a rem­pla­cées il y a vingt ou trente ans, suite à la libé­ra­li­sa­tion du com­merce. Le riz tra­di­tion­nel de Haïti est donc mieux adapté à la lutte contre la mal­nu­tri­tion, consi­dé­rée par le gou­ver­ne­ment comme un pro­blème majeur, que les VHR [varié­tés à haut ren­de­ment] importées…L’utilisation de VHR va très pro­ba­ble­ment aug­men­ter le risque d’insécurité ali­men­taire au lieu de le réduire, parce que ces varié­tés ont abso­lu­ment besoin d’eau régu­liè­re­ment et en quan­tité suf­fi­sante, une condi­tion qui ne pourra être rem­plie durant les périodes de séche­resse cou­rantes en Haïti… Les VHR vont être source d’exclusion, plutôt que d’intégration, car le fait qu’elles aient abso­lu­ment besoin d’eau a poussé le Ministère à exclure les zones non irri­guées ou non irri­gables de cette partie du Programme d’Urgence. Les pro­prié­taires des fermes moins faci­le­ment culti­vables, moins fer­tiles, ou exclues seraient inévi­ta­ble­ment les pay­sans les plus pauvres du pays. »

Les mou­ve­ments pay­sans ont leur propre vision du modèle d’agriculture alter­na­tive qu’ils veulent bâtir. Dans le docu­ment de la PADPA, ils appellent à redé­fi­nir les poli­tiques afin de rompre clai­re­ment avec les pra­tiques du passé : [il faut une ]« rup­ture au modèle de déve­lop­pe­ment par rap­port au néo­li­bé­ral, rup­ture par rap­port à l’exclusion, rup­ture par rap­port à l’impérialisme et rup­ture par rap­port à l’État cen­tra­li­sa­teur ». À la place, la recons­truc­tion doit mobi­li­ser quatre forces sociales impor­tantes : les femmes, la pay­san­ne­rie, les jeunes, les artistes et les arti­sans.

Doudou Pierre, comme Chavannes Jean-Baptiste, est membre du Mouvement National des Paysans du Congrès de Papaye (le MPNKP). Il décrit ce que pour­rait être le modèle alter­na­tif. Il s’agit pour lui de “relan­cer” l’agriculture en Haïti selon deux grands prin­cipes : Le pre­mier est la sou­ve­rai­neté ali­men­taire, c’est-à-dire pro­duire sur place la plus grande part de la nour­ri­ture dont ont besoin les Haïtiens : « Nous sommes capables de pro­duire au moins 80 % de ce que nous man­geons. » Le second implique une réforme agraire inté­grée. « Nous ne pou­vons pas parler de sou­ve­rai­neté ali­men­taire si les gens n’ont pas de terre. Nous pré­voyons de prendre des terres aux grands pro­prié­taires fon­ciers pour les donner aux pay­sans, afin que ceux-ci puissent les exploi­ter. » Une fois qu’ils auront les terres, les pay­sans auront besoin du sou­tien des auto­ri­tés : « L’État doit nous accor­der des cré­dits, nous four­nir un sou­tien tech­nique et nous aider à sto­cker et à gérer l’eau. »

Après la mise en place de ces chan­ge­ment struc­tu­rels, les pro­po­si­tions visant à expli­quer com­ment étayer l’agriculture pay­sanne ne manquent pas. Le Centre de recherche en éco­no­mie poli­tique (CEPR) demande que les bailleurs de fonds inter­na­tio­naux acceptent d’acheter toute la récolte de riz d’Haïti des deux pro­chaines années. Forts de cette inci­ta­tion, les pay­sans locaux pour­raient pro­duire presque autant de riz qu’ils en reçoivent en aide ali­men­taire et le réta­blis­se­ment du sec­teur paysan en ruines pour­rait se mettre en marche. Une autre orga­ni­sa­tion demande au gou­ver­ne­ment de faire en sorte que les écoles achètent toutes les den­rées néces­saires aux can­tines sco­laires auprès des petits pro­duc­teurs locaux.

Le gou­ver­ne­ment quant à lui n’a aucu­ne­ment montré qu’il était prêt à accep­ter cer­taines des pro­po­si­tions mises en avant par les orga­ni­sa­tions pay­sannes ou les groupes de réflexion qui tra­vaillent avec eux. Il n’est guère sur­pre­nant dans ces condi­tions que Chavannes Jean-Baptiste et ceux qui ont mani­festé à ses côtés soient en colère.

Encadré n°1 : le cadeau empoi­sonné de Monsanto à Haïti

En mai, Monsanto a annoncé avoir livré 60 tonnes de semences hybrides à Haïti ; c’était la pre­mière partie d’un don de 400 tonnes de semences, prin­ci­pa­le­ment du maïs, mais aussi des légumes, qui seraient livrées au cours de l’année 2010. On estime que 10 000 pay­sans pour­ront en béné­fi­cier et ce don cor­res­pond à une valeur – aux prix du marché – de 400 mil­lions de dol­lars US. C’est la société United Parcel Service (UPS) amé­ri­caine qui assu­rera le trans­port, tandis que le projet Winner, un pro­gramme agri­cole de 127 mil­lions de dol­lars sur cinq ans, financé par l’Agence amé­ri­caine pour le déve­lop­pe­ment inter­na­tio­nal (l’USAID), se char­gera de la distribution.1

Selon cer­tains rap­ports, la déci­sion de faire ce don de semences à Haïti a été prise au Forum éco­no­mique mon­dial de Davos, en Suisse : « Le pré­sident [de Monsanto] Hugh Grant et son vice-pré­sident Jerry Steiner ont par­ti­cipé à cette ren­contre et dis­cuté avec les par­ti­ci­pants de ce qui pour­rait être fait pour aider Haïti.” 2 Il est fort peu pro­bable que des pay­sans haï­tiens aient été inclus dans les dis­cus­sions de Davos.

Monsanto a réagi avec indi­gna­tion à l’accusation qui veut que sa dona­tion ne soit qu’une ruse pour créer chez les pay­sans une dépen­dance, car les semences doivent être ache­tées chaque année et ne peuvent être conser­vées, comme c’est le cas avec les semences tra­di­tion­nelles. G. Young, un des porte-paroles de Monsanto, répond à l’accusation sur le site Internet de la société :

« C’est ingé­nieux, certes, mais ce n’est pas exact. Notre don de semences hybrides à Haïti concerne les pay­sans, les popu­la­tions et la nour­ri­ture. Les pay­sans d’Haïti ont besoin de semences de qua­lité, parce que de meilleures semences signi­fient de meilleures chances de récol­ter plus de nour­ri­ture sur une même sur­face. Les Haïtiens ont besoin de nour­ri­ture : une nour­ri­ture de meilleure qua­lité, plus de nour­ri­ture et d’une meilleure valeur nutri­tion­nelle. Nous avons appris au Malawi qu’un don de semences hybrides peut trans­for­mer une région qui rece­vait l’aide ali­men­taire en un pays expor­ta­teur de den­rées ali­men­taires. On a donné aux pay­sans mala­chites une chance de mon­trer ce qu’ils étaient capables de faire avec des bonnes semences.3 Et ils l’ont fait. Les pay­sans haï­tiens peuvent faire de même.”

1 Jonathan M. Katz, “Connection bet­ween Haiti and Monsanto”, Political Friendster, 14 May 2010 : http://​tinyurl​.com/​2​v​mfran

2. Ibid.

3. GRAIN a une inter­pré­ta­tion bien dif­fé­rente de la “révo­lu­tion verte” au Malawi. GRAIN recon­naît que cette “révo­lu­tion” a consi­dé­ra­ble­ment pro­pulsé les ventes de maïs hybride de Monsanto, mais pense que la poli­tique actuelle du pays est insou­te­nable si la terre n’est pas redis­tri­buée et si le pays conti­nue à se limi­ter aux engrais chi­miques et au maïs hybride. Voir GRAIN, Seedling, jan­vier 2010, La Révolution verte au Malawi : les des­sous du “miracle”, http://​www​.grain​.org/​s​e​e​d​ling/ ?id=674

4. http://​www​.mon​santo​.com/ monsanto_today/2010/seed_donation_to_haiti.asp

Encadré n° 2 : entre­tien avec Chavannes Jean-Baptiste

cjp Chavannes Jean-Baptiste, leader du MPP, la plus impor­tante et la plus ancienne des orga­ni­sa­tions pay­sannes haï­tiennes, a accordé un entre­tien à GRAIN, peu de temps après la mani­fes­ta­tion du 4 juin.

C’est un fait bien connu que l’agriculture haï­tienne a été sévè­re­ment endom­ma­gée au cours des der­nières décen­nies. Est-il pos­sible de mettre en place une alter­na­tive pay­sanne fondée sur la sou­ve­rai­neté ali­men­taire ? Haïti peut-elle pro­duire toute la nour­ri­ture dont elle a besoin ?

La situa­tion de l’agriculture en Haïti est extrê­me­ment grave. Nous ne pro­dui­sons que 40 % des besoins ali­men­taires de la popu­la­tion. Nous sommes dépen­dants des impor­ta­tions de nour­ri­ture des États-Unis et de la République domi­ni­caine. Les sols haï­tiens ont été détruits par l’érosion, parce que nous n’avons que 2 % de cou­vert végé­tal. Moins de la moitié des terres sont culti­vables.

Malgré cette situa­tion, le pays est capable de pro­duire suf­fi­sam­ment pour nour­rir sa popu­la­tion de 10 mil­lions d’habitants, et d’exporter une partie de la pro­duc­tion. Notre pro­blème est un pro­blème poli­tique : Haïti n’a pas de plan pour déve­lop­per l’agriculture.

La pre­mière étape est de déci­der quel genre d’agriculture nous vou­lons. Le gou­ver­ne­ment ne veut pas d’une agri­cul­ture pay­sanne. Son idée est de céder les terres du pays aux mul­ti­na­tio­nales pour leur per­mettre de pro­duire des agro­car­bu­rants et des fruits des­ti­nés à l’exportation, et d’envoyer la popu­la­tion tra­vailler dans les indus­tries d’exportation. L’agriculture ne consti­tue que 4 % du budget natio­nal. Et 85 % de cet argent sert à finan­cer le minis­tère de l’Agriculture !

Ce dont nous avons besoin avant tout, c’est de mettre en place une réforme agraire. Et une poli­tique de sou­ve­rai­neté ali­men­taire qui per­mette au pays de défi­nir sa propre poli­tique agri­cole. Il nous faut culti­ver une nour­ri­ture saine qui res­pecte l’environnement et notre Terre-Mère.

Nous avons 300 000 hec­tares qui pour­raient être irri­gués, mais seuls 25 000 béné­fi­cient de l’irrigation. Il existe aujourd’hui des méthodes qui uti­lisent le goutte-à-goutte dans les mon­tagnes, et qui peuvent des­ser­vir de nom­breuses familles. Si une famille a un peu d’eau, elle peut appli­quer les tech­niques agroé­co­lo­giques de per­ma­cul­ture, et avec seule­ment 2 200 m2 de ter­rain, pro­duire suf­fi­sam­ment pour se nour­rir elle-même et vendre une partie de ses récoltes, pour pou­voir envoyer les enfants à l’école, ache­ter des vête­ments, etc. Une simple sur­face de 100 m2 permet à une per­sonne de gagner plus de 1 000 dol­lars en culti­vant des papayes et des légumes.

Est-ce que la com­mu­nauté pay­sanne sou­tient votre vision alter­na­tive ? Les pay­sans ne vont-ils pas se lais­ser séduire par le néo­li­bé­ra­lisme, avec toutes ses pro­messes de richesse et de moder­nité ?

Il suffit de regar­der la réponse que nous avons obte­nue quand nous avons appelé à la mani­fes­ta­tion du 4 juin. Bien que nous ayons manqué de temps pour orga­ni­ser les choses, 10 000 per­sonnes sont venues mani­fes­ter. Je suis porte-parole du MPP et du Mouvement National de Paysans du Congrès de Papaye (le MPNKP). Quand je parle, je parle direc­te­ment au nom de 200 000 pay­sans, hommes et femmes. Nous pou­vons aisé­ment mobi­li­ser 100 000 per­sonnes. Il nous faut juste un peu de temps et quelques res­sources.

Cela fait des années que nous menons des pro­grammes d’éducation popu­laire. Les pay­sans – hommes et femmes – sont bien conscients aujourd’hui que le projet néo­li­bé­ral signi­fie la mort de la pay­san­ne­rie. Les orga­ni­sa­tions sont très claires sur ce point. Bien sûr, il y aura tou­jours des gens pour croire aux fal­la­cieuses pro­messes du néo­li­bé­ra­lisme.

Pourquoi avez-vous décidé de brûler les semences de Monsanto ?

C’était évi­dem­ment un geste sym­bo­lique. Une manière de dire clai­re­ment « non » à Monsanto et au gou­ver­ne­ment. Monsanto essaie d’exploiter l’effort de recons­truc­tion pour intro­duire ses semences hybrides. Nous avons obtenu du gou­ver­ne­ment qu’il inter­dise les semences GM sug­gé­rées au départ par Monsanto , mais même les hybrides, qui doivent être ache­tées à la société chaque année, mettent gra­ve­ment en danger l’agriculture fami­liale, les pay­sans, la bio­di­ver­sité, les semences créoles et ce qui reste de notre envi­ron­ne­ment.

Nous avons décou­vert que l’action directe est effi­cace. Il y a quelques années, nous avions brûlé un porc amé­ri­cain devant le minis­tère de l’Agriculture, pour pro­tes­ter contre la des­truc­tion de notre porc créole [natif]. En consé­quence, les auto­ri­tés nous consi­dèrent com­ment une orga­ni­sa­tion vio­lente, ce qui n’est pas vrai. Mais cela ne fait rien. Si le gou­ver­ne­ment décide de nous atta­quer, cela ne fera que mobi­li­ser davan­tage la popu­la­tion et ren­for­cer notre mou­ve­ment. Nous avons réussi à récu­pé­rer nos porcs créoles. C’est ça l’important. C’est notre façon de nous battre.

Source : Mondialisation​.ca par : Grain

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