Les groupes populaires face à l’État

Les organisations syndicales régionales peuvent-elles être des passerelles entre le mouvement ouvrier et le mouvement populaire ?

Enjeux contemporains

Par Mis en ligne le 26 novembre 2018

Dans les der­nières années, les appels à « renou­ve­ler le syn­di­ca­lisme » se sont mul­ti­pliés. Quand ils viennent de la gauche, ils cherchent géné­ra­le­ment à « repo­li­ti­ser » un mou­ve­ment qu’on consi­dère trop pris dans ses logiques de négo­cia­tion, engoncé dans un cadre juri­dique ne cor­res­pon­dant plus aux rap­ports de force du capi­ta­lisme mon­dia­lisé, et grippé par une logique bureau­cra­tique nui­sible à la démo­cra­tie syn­di­cale[2]. La ques­tion des alliances avec les autres mou­ve­ments sociaux et popu­laires prend sou­vent une place impor­tante dans ces réflexions. Le syn­di­ca­lisme aurait perdu sa place de « moteur » du mou­ve­ment social à partir duquel de larges coa­li­tions popu­laires pour­raient se former afin de pro­té­ger et conqué­rir de nou­veaux acquis face au capi­tal et à l’État.

L’objectif de cet article est d’amorcer un pro­ces­sus d’historicisation de ces dyna­miques et une démarche com­pa­ra­tive per­met­tant de nour­rir la néces­saire réflexion col­lec­tive à cet égard. Pour ce faire, nous pro­po­sons de nous pen­cher sur un seg­ment par­ti­cu­lier du mou­ve­ment ouvrier : les orga­ni­sa­tions syn­di­cales régio­nales. Rassemblant les syn­di­cats locaux d’une même région, sans dis­tinc­tion de branches ou de métiers, elles sont le creu­set d’une soli­da­rité inter­pro­fes­sion­nelle pou­vant être un vec­teur de conscience de classe. Au Québec, les orga­ni­sa­tions syn­di­cales régio­nales sont essen­tiel­le­ment les conseils régio­naux de la Fédération des tra­vailleurs et tra­vailleuses du Québec (FTQ) et les conseils cen­traux de la Confédération des syn­di­cats natio­naux (CSN).

Retour historique sur les structures syndicales régionales

Le déve­lop­pe­ment du syn­di­ca­lisme moderne en Amérique du Nord est sou­vent pré­senté comme ayant répondu à deux logiques d’action col­lec­tive dis­tinctes : d’une part, le syn­di­ca­lisme de métier visait à ras­sem­bler les tra­vailleuses et les tra­vailleurs sur la base de leur qua­li­fi­ca­tion pro­fes­sion­nelle ; d’autre part, le syn­di­ca­lisme indus­triel repo­sait quant à lui sur l’idée « même patron, même syn­di­cat », sans faire de dis­tinc­tion de métier ou de qua­li­fi­ca­tion. De fait, ce sont les syn­di­cats de métier qui se sont implan­tés le plus tôt[3]. Malgré l’interdiction légale et même la cri­mi­na­li­sa­tion des acti­vi­tés syn­di­cales, ils ont réussi à sub­sis­ter en fai­sant valoir le fait que l’expertise requise dans leur métier était une denrée rare et qu’ils ne pou­vaient pas être rem­pla­cés faci­le­ment en cas d’arrêt de tra­vail concerté, légal ou pas. Fraternités, socié­tés de secours mutuel et autres asso­cia­tions plus ou moins expli­ci­te­ment syn­di­cales ont alors fourni à leurs membres non seule­ment les pré­misses des assu­rances contre les risques liés au tra­vail, mais aussi une capa­cité de négo­cia­tion col­lec­tive repo­sant sur le contrôle de l’offre de tra­vail.

Ce type de syn­di­ca­lisme a été asso­cié à une concep­tion éli­tiste et exclu­sive du mou­ve­ment ouvrier, concen­tré sur les inté­rêts immé­diats de ses membres et sans réelle pré­oc­cu­pa­tion poli­tique. Pourtant, ce sont les syn­di­cats de métier qui, les pre­miers, ont mis en place des struc­tures régio­nales visant à créer des soli­da­ri­tés entre dif­fé­rents groupes. Ainsi, la pre­mière struc­ture inter­pro­fes­sion­nelle recen­sée au Québec, la Montreal Trades Union, a été fondée en 1834 par les menui­siers-char­pen­tiers en lutte pour l’obtention d’une jour­née de tra­vail de 10 heures. L’enjeu cen­tral res­tait limité aux inté­rêts immé­diats des membres, mais il a consti­tué l’embryon d’une soli­da­rité entre métiers en por­tant, avec la jour­née de 10 heures, une reven­di­ca­tion à portée beau­coup plus large. Il a aussi été démon­tré que les dis­cours autour de la jour­née de 10 heures ne s’arrêtaient pas à des dimen­sions finan­cières, mais impli­quaient éga­le­ment une amé­lio­ra­tion des condi­tions de vie[4].

Cependant, la Montreal Trades Union, comme toutes les struc­tures inter­pro­fes­sion­nelles jusqu’à la décri­mi­na­li­sa­tion des acti­vi­tés syn­di­cales, n’a pas sur­vécu, à cause de la féroce répres­sion face à ces ten­ta­tives de ras­sem­ble­ment au-delà des iden­ti­tés de métier. Elles étaient vues par le pou­voir, tant poli­tique qu’économique, comme des fac­teurs de per­tur­ba­tion du sys­tème capi­ta­liste plus poten­tiel­le­ment dom­ma­geables que des syn­di­cats isolés indi­vi­duel­le­ment. La Grande Association, fondée par le libé­ral Médéric Lanctôt en 1867, a connu ainsi un sort simi­laire à celui de la Montreal Trades Union et ne passa pas son pre­mier anni­ver­saire[5].

Il a fallu attendre la décri­mi­na­li­sa­tion des acti­vi­tés syn­di­cales au Canada, en 1872 (obte­nue à la suite d’une grève de syn­di­cats de typo­graphes de Toronto), pour voir s’établir les pre­mières struc­tures inter­pro­fes­sion­nelles durables en Amérique du Nord. Les dyna­miques d’expansion du syn­di­ca­lisme de l’époque ont fait en sorte que le mou­ve­ment a été quasi simul­tané aux États-Unis et au Canada. Ainsi, c’est en 1886 que se sont éta­blis tant l’American Federation of Labor (AFL) que le Congrès des métiers et du tra­vail du Canada (CMTC) et le Conseil cen­tral des métiers et du tra­vail de Montréal (CCMTM). Cependant, les struc­tures inter­pro­fes­sion­nelles pro­vin­ciales sont appa­rues bien plus tard (en 1937 dans le cas de la Fédération pro­vin­ciale du tra­vail du Québec), les repré­sen­ta­tions auprès des gou­ver­ne­ments pro­vin­ciaux étant dans un pre­mier temps gérées par des comi­tés internes au CMTC. Ainsi, les soli­da­ri­tés inter­pro­fes­sion­nelles se sont d’abord jouées, his­to­ri­que­ment, au niveau régio­nal.

Dès leurs débuts, les orga­ni­sa­tions syn­di­cales régio­nales sont deve­nues des lieux de débats cen­traux pour l’ensemble du mou­ve­ment ouvrier. Les dis­sen­sions qui s’y sont expri­mées ont eu des réper­cus­sions aux niveaux natio­nal et inter­na­tio­nal. Deux grands débats ont alors animé les échanges : d’une part, l’émergence d’organisations prô­nant le syn­di­ca­lisme indus­triel, au pre­mier rang des­quelles les Chevaliers du tra­vail, struc­tu­rées en assem­blées de quar­tier et de ville plutôt qu’en syn­di­cats de métier ; d’autre part, la volonté de cer­tains syn­di­cats cana­diens de rester indé­pen­dants des syn­di­cats état­su­niens, même si cette ten­dance au « syn­di­ca­lisme natio­nal » est restée mar­gi­nale à l’époque. C’est sur la base de ces deux désac­cords que les syn­di­cats de métier inter­na­tio­naux ont quitté le CCMTM en 1892 pour fonder quelques années plus tard une orga­ni­sa­tion rivale, le Conseil des métiers fédé­rés et du tra­vail (CMFT). Dix ans plus tard, la rup­ture sera offi­cia­li­sée au niveau cana­dien. Les Chevaliers du tra­vail ainsi que les syn­di­cats natio­naux ont été exclus du CMTC[6].

Par la suite, c’est autour du Conseil cen­tral des métiers et du tra­vail de Québec que les syn­di­cats natio­naux et catho­liques se sont orga­ni­sés pour se doter d’une struc­ture natio­nale : la Confédération des tra­vailleurs catho­liques du Canada (CTCC, future CSN), lancée en 1921 à Hull. Ainsi, qu’il s’agisse des syn­di­cats inter­na­tio­naux ou natio­naux, de métier comme indus­triels, les orga­ni­sa­tions syn­di­cales régio­nales ont long­temps consti­tué un creu­set fer­tile au sein duquel se sont déve­lop­pées les pre­mières soli­da­ri­tés inter­pro­fes­sion­nelles durables, mais où se sont aussi joués des débats fon­da­men­taux sur le syn­di­ca­lisme et sa place dans la société. Ce sont ces struc­tures que l’on retrouve aujourd’hui tant au sein de la FTQ, à tra­vers ses conseils régio­naux, qu’à la CSN, avec ses conseils cen­traux.

Les organisations syndicales régionales au Québec aujourd’hui

À ce jour, seules la FTQ et la CSN dis­posent de struc­tures régio­nales per­ma­nentes au Québec. Statutairement, les conseils régio­naux de la FTQ et les conseils cen­traux de la CSN ont des res­pon­sa­bi­li­tés simi­laires[7]. La repré­sen­ta­tion de la cen­trale en région, et notam­ment les contacts avec les pou­voirs poli­tiques locaux (muni­ci­pa­li­tés, com­mis­sions sco­laires…) sont un mandat incon­tour­nable. L’autre volet porte pré­ci­sé­ment sur la soli­da­rité inter­pro­fes­sion­nelle puisque les conseils doivent veiller à ren­for­cer la soli­da­rité entre leurs membres, en par­ti­cu­lier en cas de conflit de tra­vail. Les sta­tuts de la CSN ajoutent des dis­po­si­tions plus pré­cises tou­chant la for­ma­tion et la syn­di­ca­li­sa­tion. Une autre dif­fé­rence majeure entre les struc­tures de la FTQ et celles de la CSN est l’affiliation. Tout syn­di­cat qui rejoint la CSN doit obli­ga­toi­re­ment s’affilier à un conseil cen­tral et payer la coti­sa­tion déter­mi­née par le conseil. À la FTQ, la règle de l’adhésion volon­taire pré­vaut, à l’image du reste du Canada et des États-Unis. Il y a donc un tra­vail de « recru­te­ment » à faire auprès des sec­tions locales, même si le taux d’affiliation des conseils régio­naux FTQ est supé­rieur à celui de leurs alter ego au Canada anglais.

Toutefois, au-delà des sta­tuts offi­ciels, les orga­ni­sa­tions syn­di­cales régio­nales ont his­to­ri­que­ment joué un rôle d’aiguillon poli­tique. Il n’est pas rare de les entendre qua­li­fier de « pôles de la gauche syn­di­cale », dans une cen­trale comme dans l’autre. Ce constat n’est pas illo­gique compte tenu de la nature même de ces ins­tances. Lieux de soli­da­rité inter­pro­fes­sion­nelle, ils sont l’un des espaces d’expression natu­rels de la construc­tion de l’identité de classe par l’action syn­di­cale. Le fait qu’ils dis­posent de direc­tions poli­tiques élues qui leur sont propres ainsi que d’instances de déli­bé­ra­tion régu­lières (les assem­blées géné­rales, et, à la CSN, les congrès tous les trois ans) leur donne un cer­tain degré d’autonomie poli­tique et permet à des membres plus à gauche que la direc­tion de leur cen­trale d’y trou­ver un espace de mili­tance appro­prié. Concrètement, ces conseils dis­posent éga­le­ment d’une repré­sen­ta­tion sta­tu­taire non négli­geable au sein des ins­tances mêmes de leur cen­trale et peuvent donc impul­ser des débats ou contri­buer à des orien­ta­tions. Autre signe d’autonomie, les conseils cen­traux de la CSN peuvent se pro­non­cer sur des can­di­da­tures à des élec­tions poli­tiques, voire même sou­te­nir des partis (dans la limite de leur ter­ri­toire), contrai­re­ment à la confé­dé­ra­tion.

Historiquement, les conseils ont porté des mili­tantes et des mili­tants asso­ciés à la gauche du mou­ve­ment, à com­men­cer par Michel Chartrand, qui fit une grande partie de son par­cours syn­di­cal au Conseil cen­tral de Montréal de la CSN. Il en va de même à la FTQ où le « CTM » (Conseil du tra­vail de Montréal, dont le nom a été changé en 2001 pour Conseil régio­nal FTQ du Montréal métro­po­li­tain) est reconnu pour ses posi­tions pro­gres­sistes. Selon André Leclerc, « les membres qui par­ti­cipent aux acti­vi­tés de ces Conseils [régio­naux] sont géné­ra­le­ment les syn­di­ca­listes les plus militantEs et les plus politiséEs[8] ». Par ailleurs, au-delà de la soli­da­rité entre leurs membres, les conseils ont une ten­dance à l’unité syn­di­cale sou­vent plus forte que leurs cen­trales res­pec­tives. Comme ils ne sont pas direc­te­ment impli­qués dans les négo­cia­tions col­lec­tives, ils subissent éga­le­ment moins les effets des périodes de marau­dage inter­syn­di­cal et leurs consé­quences néfastes sur l’unité des orga­ni­sa­tions. À Montréal en par­ti­cu­lier, les coa­li­tions régio­nales impli­quant le Conseil cen­tral de la CSN et le Conseil régio­nal FTQ sont nom­breuses. L’actuel Comité inter­syn­di­cal du Montréal métro­po­li­tain (CIMM) tire ses racines du Comité régio­nal inter­syn­di­cal de Montréal (CRIM), par­ti­cu­liè­re­ment actif dans les années 1970. Récemment, c’est dans le cadre du CIMM qu’ont été orga­ni­sés les États géné­raux régio­naux du syn­di­ca­lisme. Les cen­trales res­taient hési­tantes à aller de l’avant avec une telle ini­tia­tive tandis que leurs conseils res­pec­tifs y étaient très atta­chés.

La dimen­sion poli­tique des conseils les amène à être des pas­se­relles logiques entre mou­ve­ment ouvrier et mou­ve­ment popu­laire. Le type de soli­da­rité qu’ils génèrent conduit à des pré­oc­cu­pa­tions dépas­sant les strictes condi­tions de tra­vail et inter­roge le rôle du syn­di­ca­lisme dans de nom­breuses autres sphères de la vie poli­tique, éco­no­mique et sociale. L’une des coa­li­tions popu­laires les plus actives contre les poli­tiques d’austérité, la Coalition Main rouge, compte dans ses rangs les conseils FTQ et CSN de la région de Montréal, mais pas les cen­trales elles-mêmes, ainsi que de nom­breux autres mou­ve­ments sociaux et popu­laires.

Un constat saute tou­te­fois aux yeux : tant dans la (rare) lit­té­ra­ture sur le sujet que dans les conver­sa­tions mili­tantes, les orga­ni­sa­tions régio­nales de Montréal prennent une place dis­pro­por­tion­née, voire exclu­sive. À l’extérieur de la métro­pole, l’activité des conseils est sou­vent moins visible. Cette situa­tion fait en sorte que les orga­ni­sa­tions syn­di­cales régio­nales hors métro­pole peuvent par­fois avoir une image assez dif­fé­rente de leurs consœurs mont­réa­laises. On les asso­cie alors plutôt à des struc­tures de sou­tien avec peu d’initiatives propres, et avec assez peu de rou­le­ments au sein de leurs direc­tions. Au-delà des per­cep­tions, il convien­drait d’analyser de façon plus sys­té­ma­tique les acti­vi­tés et dyna­miques des orga­ni­sa­tions syn­di­cales régio­nales qué­bé­coises afin pré­ci­sé­ment de voir en quoi elles pour­raient contri­buer à la revi­ta­li­sa­tion du mou­ve­ment syn­di­cal dans son ensemble, notam­ment en jouant un rôle de pre­mier plan dans la créa­tion d’alliances durables avec le mou­ve­ment popu­laire.

La revitalisation des central labor councils étatsuniens

Paradoxalement, c’est du côté des États-Unis qu’on a observé des chan­ge­ments plus impor­tants, notam­ment suite à l’arrivée de John Sweeney à la tête de l’AFL-CIO (American Federation Labour-Congress Industrial Organisations), en 1995. Cette cen­trale a alors com­mencé à sérieu­se­ment se pen­cher sur ses conseils régio­naux, les cen­tral labor coun­cils. Souvent réduits au statut de « clubs sociaux », leur déli­ques­cence était à l’image d’un mou­ve­ment ayant connu une ver­ti­gi­neuse chute de ses effec­tifs depuis l’après-guerre. Deux pro­grammes ont donc été lancés afin de refaire des conseils un outil de conquête pour le mou­ve­ment syn­di­cal[9]. Sur le plan struc­tu­rel, plu­sieurs d’entre eux ont été fusion­nés afin de les faire cor­res­pondre à de grandes régions plus cohé­rentes sur le plan éco­no­mique et social, et des res­sources ont été mises à leur dis­po­si­tion pour consa­crer du per­son­nel per­ma­nent à ces struc­tures. Concrètement, la relance de leurs acti­vi­tés est sou­vent passée par des efforts spé­ci­fi­que­ment alloués à la recherche afin de mieux docu­men­ter et ana­ly­ser les carac­té­ris­tiques propres à chaque région. Mais plus que tout, c’est l’insistance sur le déve­lop­pe­ment d’alliances avec les groupes popu­laires et com­mu­nau­taires qui a carac­té­risé les efforts de la cam­pagne New Alliance. Chacun à leur manière, les conseils ont cher­ché à ral­lier les autres mou­ve­ments autour de reven­di­ca­tions com­munes. Dans de nom­breux cas, c’est l’enjeu des salaires décents (living wage) qui s’est trouvé au centre de ce tra­vail de coa­li­tion, rejoi­gnant ainsi non seule­ment les effec­tifs syn­di­caux, mais aussi tous les groupes tra­vaillant pour l’amélioration des condi­tions de vie de la popu­la­tion. Élément impor­tant du contexte état­su­nien : les pou­voirs locaux, notam­ment les muni­ci­pa­li­tés, jouissent de com­pé­tences assez larges incluant notam­ment la pos­si­bi­lité de faire adop­ter un salaire mini­mum, ce qui en fait des inter­lo­cu­teurs et des cibles pri­vi­lé­giées de ce type de cam­pagne. Alliés pri­vi­lé­giés des conseils dans ces cam­pagnes, les centres de tra­vailleuses et tra­vailleurs (wor­kers cen­ters) sont deve­nus des rouages essen­tiels de l’articulation entre main-d’œuvre syn­di­quée et non syn­di­quée, mais aussi entre tra­vailleuses et tra­vailleurs « ins­tal­lés » et migrants[10].

Les résul­tats de ces ini­tia­tives ont été variables. Il est tou­te­fois impor­tant de noter que la cam­pagne a conduit à des succès même dans des régions tra­di­tion­nel­le­ment consi­dé­rées comme hos­tiles au syn­di­ca­lisme, comme Denver ou Los Angeles, où les conseils locaux ont trouvé un nou­veau souffle. La région de la Silicon Valley en Californie, carac­té­ri­sée par une indus­trie her­mé­tique à l’action col­lec­tive, a éga­le­ment connu des vic­toires de coa­li­tions popu­laires récla­mant de meilleures condi­tions de tra­vail pour les tra­vailleuses et les tra­vailleurs les plus pauvres. Dans les bas­tions du Nord-Est, les conseils de l’État de New York ont été réor­ga­ni­sés de fond en comble, tandis qu’à Boston, le conseil local a fondé une ONG auto­nome par­ta­gée avec des groupes com­mu­nau­taires et popu­laires[11].

Si ces cam­pagnes n’ont pas permis de ren­ver­ser dras­ti­que­ment la ten­dance à la désyn­di­ca­li­sa­tion, elles ont contri­bué aux dif­fé­rents succès ren­con­trés par le mou­ve­ment Fight for $15 qui a vu plu­sieurs muni­ci­pa­li­tés et États adop­ter des hausses signi­fi­ca­tives du salaire mini­mum. De façon plus fon­da­men­tale, ces nou­velles approches ont le poten­tiel de chan­ger le lien entre syn­di­ca­lisme et mou­ve­ment popu­laire, long­temps carac­té­risé par une méfiance mutuelle aux États-Unis.

Organisations syndicales régionales et revitalisation du mouvement ouvrier

Cette mise en pers­pec­tive his­to­rique et com­pa­ra­tive des orga­ni­sa­tions syn­di­cales régio­nales nous rap­pelle la place cen­trale que celles-ci ont occu­pée dans l’évolution du syn­di­ca­lisme moderne, mais aussi du grand poten­tiel de déran­ge­ment du sys­tème que repré­sente l’idée de soli­da­ri­tés inter­pro­fes­sion­nelles durables et struc­tu­rées à l’échelle locale. L’exemple plus récent des labor coun­cils état­su­niens ne repré­sente certes pas une pana­cée, mais il peut être une source d’inspiration quant à la per­ti­nence de ce type d’organisation et à leur capa­cité d’agir comme de puis­sants relais entre mou­ve­ment ouvrier et mou­ve­ment popu­laire. Au-delà des spé­ci­fi­ci­tés du contexte poli­tique état­su­nien, il faut sou­li­gner que ces ini­tia­tives ont éga­le­ment eu lieu au moment où se déve­lop­pait la stra­té­gie de l’orga­ni­zing au sein du mou­ve­ment syn­di­cal état­su­nien, mise notam­ment de l’avant par l’Union inter­na­tio­nale des employées et employés de ser­vice (SEIU). Ce syn­di­cat a eu une approche déter­mi­née de la syn­di­ca­li­sa­tion, met­tant l’accent sur des inves­tis­se­ments impor­tants en recherche et en per­son­nel afin d’aller recru­ter de nou­veaux membres. Efficace dans bien des cas, elle a par contre aussi été cri­ti­quée pour n’être axée que sur l’étape du recru­te­ment, et ne pas penser l’intégration à plus long terme des membres, notam­ment par la mise en place de struc­tures démo­cra­tiques appro­priées. Souvent mise en oeuvre au sommet de l’organisation, cette approche est consi­dé­rée comme trop top-down.

Ces contra­dic­tions touchent aussi les labor coun­cils dans la mesure où la clé de leur revi­ta­li­sa­tion a sou­vent été de réor­ga­ni­ser leurs acti­vi­tés autour de l’orga­ni­zing[12]. On touche ici à un débat pro­pre­ment syn­di­cal, mais dont les impli­ca­tions pour les rela­tions entre mou­ve­ment ouvrier et mou­ve­ment popu­laire sont majeures. Si l’objectif final n’est, effec­ti­ve­ment, que de recru­ter de nou­veaux membres pour l’organisation, alors il y a risque que les alliances ne puissent être durables. Si, au contraire, on adopte une vision plus large d’organisation d’un mou­ve­ment col­lec­tif, syn­di­cal et non syn­di­cal, visant à défendre et pro­mou­voir des reven­di­ca­tions et des inté­rêts com­muns, alors une revi­ta­li­sa­tion de cet ordre devient plus en phase avec le déve­lop­pe­ment de coa­li­tions durables. Ce débat n’est pas que séman­tique quand vient le temps de repen­ser les orga­ni­sa­tions syn­di­cales régio­nales qué­bé­coises. Comme nous l’avons vu, celles-ci ne sont pas for­mel­le­ment res­pon­sables de la syn­di­ca­li­sa­tion. À la CSN, cela relève prin­ci­pa­le­ment d’un ser­vice confé­dé­ral, tandis qu’à la FTQ, la syn­di­ca­li­sa­tion est sur­tout du res­sort des syn­di­cats natio­naux et inter­na­tio­naux. Toutefois, l’exemple état­su­nien pour­rait nour­rir une réflexion sur les condi­tions dans les­quelles les conseils peuvent renou­ve­ler leur rap­port non seule­ment au mou­ve­ment popu­laire, mais aussi à leurs propres cen­trales. Les enjeux de la mobi­li­sa­tion col­lec­tive et de la syn­di­ca­li­sa­tion pour­raient être pensés en arti­cu­la­tion l’une avec l’autre afin d’en faire des atouts dans la construc­tion du lien entre mou­ve­ment ouvrier et mou­ve­ment popu­laire. À cet égard, les conseils devraient jouer un rôle de pre­mier plan dans la réflexion et la mise en appli­ca­tion de tels chan­ge­ments.

Finalement, des enjeux plus spé­ci­fiques au contexte qué­bé­cois doivent être pris en compte dans la réflexion. Le dés­équi­libre entre Montréal et les régions, nous l’avons vu, n’épargne pas le monde syn­di­cal. La prise en compte des carac­té­ris­tiques propres à chaque ter­ri­toire va de soi et le peu de visi­bi­lité des conseils en région doit être mis en dis­cus­sion. Il en va de même pour une autre carac­té­ris­tique du mou­ve­ment syn­di­cal qué­bé­cois : le poids pré­pon­dé­rant du sec­teur public, non seule­ment dans les rangs syn­di­caux, mais aussi dans les direc­tions. Dans beau­coup de régions, la repré­sen­ta­tion des membres du sec­teur public au sein des conseils dépasse lar­ge­ment leur part réelle dans le mou­ve­ment, et dans la popu­la­tion active en géné­ral. L’idée n’est pas, bien entendu, de remettre en cause les mili­tantes et les mili­tants qui donnent de leur temps au mou­ve­ment, mais bien de poser la ques­tion de la repré­sen­ta­ti­vité des orga­ni­sa­tions et, à terme, de leur audience réelle au sein d’une partie non négli­geable de la classe ouvrière.

C’est bien là que se situe tout ce qui dis­tingue le mou­ve­ment syn­di­cal des autres orga­ni­sa­tions sociales et popu­laires : repré­sen­ter une masse cri­tique de tra­vailleuses et de tra­vailleurs, dont la posi­tion dans le sys­tème capi­ta­liste et la capa­cité de mobi­li­sa­tion col­lec­tive repré­sentent un levier pour faire avan­cer des reven­di­ca­tions sociales et gagner des batailles poli­tiques. Dans ce sens, la divi­sion arti­fi­cielle entre le rôle de négo­cia­teur et le rôle poli­tique du mou­ve­ment syn­di­cal ne sert que les inté­rêts de ses adver­saires. C’est bien en remet­tant en cause cette fron­tière entre éco­no­mique et poli­tique que le mou­ve­ment ouvrier a pu rem­por­ter des vic­toires et agir à la fois dans et contre la logique du sys­tème capi­ta­liste[13]. C’est, d’après nous, en repla­çant les orga­ni­sa­tions syn­di­cales régio­nales au cœur de cette ten­sion que leur poten­tiel à deve­nir des pas­se­relles entre mou­ve­ment ouvrier et mou­ve­ment popu­laire se révè­lera.

Thomas Collombat[1]

Professeur agrégé de science politique à l’Université du Québec en Outaouais

  1. L’auteur remer­cie Sophie Potvin et Yan Bergeron pour leur tra­vail d’assistanat de recherche.
  2. Philippe Boudreau, René Charest, Hubert Forcier et Fanny Theurillat-Cloutier, « Syndicalisme : ins­ti­tu­tion ou mou­ve­ment ? », Nouveaux Cahiers du socia­lisme, n° 19, 2018.
  3. Jacques Rouillard, Le syn­di­ca­lisme qué­bé­cois. Deux siècles d’histoire, Montréal, Boréal, 2004.
  4. Robert Tremblay, « La grève géné­rale des char­pen­tiers-menui­siers de Montréal, 1833-1834 : rééva­lua­tion d’un acte fon­da­teur autour du concept de légi­ti­mité », Labour/​Le Travail, n° 81, 2018, p. 9-52.
  5. Rouillard, op. cit.
  6. Jacques Rouillard, « Le Québec et le Congrès de Berlin – 1902 », dans James D. Thwaites (dir.), Travail et syn­di­ca­lisme. Origines, évo­lu­tion et défis d’une action sociale, Québec, Presses de l’Université Laval, 2014, p. 169-190.
  7. CSN, Statuts et règle­ments de la CSN, Montréal, Confédération des syn­di­cats natio­naux, 2011 ; FTQ, Statuts de la FTQ, Montréal, Fédération des tra­vailleurs et tra­vailleuses du Québec, 2013.
  8. André Leclerc, Fernand Daoust. Tome 2. Bâtisseur de la FTQ, 1965-1993, Saint-Joseph-du-Lac, M Éditeur, 2016, p. 309.
  9. Sur ces pro­grammes et leurs impacts, voir notam­ment Immanuel Ness et Stuart Eisner, Central Labor Councils and the Revival of American Unionism : Organizing for Justice in Our Communities, Armonk, M. E. Sharpe, 2001, et le numéro thé­ma­tique de la revue WorkingUSA, vol. 8, n° 2, 2004.
  10. Janice Fine, « Worker cen­ters : ente­ring a new stage of growth and deve­lop­ment », New Labor Forum, vol. 20, n° 3, 2011, p. 45-53.
  11. Monica Bielski Boris, « Starting on the road to regio­nal power : Community Labor United and the Greater Boston Labor Council », WorkingUSA, vol. 12, 2009, p. 7-15.
  12. Enid Eckstein, « Putting orga­ni­zing back into labor coun­cils », WorkingUSA, vol. 5, n° 1, p. 124-145.
  13. Donald Swartz et Rosemary Warskett, « Canadian labour and the crisis of soli­da­rity », dans Stephanie Ross et Larry Savage, Rethinking the Politics of Labour in Canada, Halifax et Winnipeg, Fernwood, 2012, p. 18-32.


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