Les ONG et l’alerte écologique

Par Mis en ligne le 08 décembre 2009

La pré­oc­cu­pa­tion éco­lo­gique semble aujourd’hui faire consen­sus. On en oublie­rait presque que ce sont des ONG, long­temps per­çues comme mar­gi­nales, qui les pre­mières ont donné l’alerte et porté le mou­ve­ment pour la pro­tec­tion de la pla­nète. Retour sur trente années de mobi­li­sa­tions qui ont changé les repré­sen­ta­tions.

La défense de l’environnement appar­tient à la caté­go­rie de ces grandes causes mon­dia­li­sées comme la lutte contre les dis­cri­mi­na­tions ou la pro­mo­tion des droits de l’homme. Ce qui se joue à Copenhague relève d’un agenda inter­na­tio­nal qui réunit les repré­sen­tants des gou­ver­ne­ments, les experts inter­na­tio­naux et les orga­ni­sa­tions non-gou­ver­ne­men­tales (ONG). Le rôle de ces der­nières en matière de pro­tec­tion de la pla­nète est com­plexe ; tou­te­fois, depuis l’origine, le cœur de leur action consiste à infor­mer l’opinion publique et à dif­fu­ser l’idée que les enjeux envi­ron­ne­men­taux réclament des déci­sions d’urgence. Il s’agit pour elles d’alerter l’opinion, de sou­li­gner les para­doxes des poli­tiques publiques inter­na­tio­nales – notam­ment les écarts de conduite des États.

Cependant, à l’occasion de cette confé­rence, on peut consta­ter que les ONG ont peu renou­velé leur réper­toire d’action col­lec­tive, c’est-à-dire les manières et les mises en scènes per­met­tant de porter la plainte ou de défendre un inté­rêt (en l’occurrence, la défense de l’environnement). Si le scé­na­rio est si bien réglé que les acteurs ne font pas preuve d’inventivité, c’est que les orga­ni­sa­tions sont de véri­tables pro­fes­sion­nelles de la contes­ta­tion et que leur savoir-faire mili­tant est extrê­me­ment bien rôdé.

Dans la galaxie des contes­ta­taires éco­lo­gistes, cer­tains grou­pus­cules affec­tionnent l’action directe sans pesan­teur orga­ni­sa­tion­nelle (anti-pub, anti­vi­vi­sec­tion, etc.), d’autres réseaux d’obédience anar­chiste et anti­mon­dia­li­sa­tion peuvent choi­sir des modes de vie radi­ca­le­ment alter­na­tifs (squatt, retour à la nature). Les partis poli­tiques éco­lo­gistes, quant à eux, impulsent de nou­velles orien­ta­tions, relaient des pré­oc­cu­pa­tions notam­ment envi­ron­ne­men­tales. Tous ces acteurs inter­agissent, par­fois se connaissent, se croisent au moment des grandes mobi­li­sa­tions fédé­ra­trices. Néanmoins, les ONG ont un profil tout à fait sin­gu­lier et incon­tour­nable au niveau des négo­cia­tions inter­na­tio­nales. Tour à tour expertes man­da­tées par les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales (onu­siennes) ou agi­ta­trices maniant l’arme de la mobi­li­sa­tion de l’opinion publique, cer­taines savent jouer des deux registres tandis que d’autres, en raison de leur his­toire, excellent dans l’un plutôt que dans l’autre. WWF, Sierra Club ou IUCN sont recon­nus par leurs tra­vaux d’expertise sur les ques­tions de pro­tec­tion, tandis que Greenpeace ou Les Amis de la Terre ont une image de tru­blion qu’elles uti­lisent à des­sein. Le pay­sage fran­çais de la défense de l’environnement à un niveau pla­né­taire s’est trouvé, depuis le milieu des années 1990, trans­formé par l’action locale de ces ONG, nées outre-Atlantique, et par l’émergence d’un nouvel entre­pre­neur en mobi­li­sa­tion, Nicolas Hulot, qui reprend des registres d’action déjà éprou­vés mais en y ajou­tant son aura média­tique et son style per­son­nel.

Au moment où com­mence la confé­rence de Copenhague, cet article se penche sur le dyna­misme de la mobi­li­sa­tion éco­lo­giste qui, à force de per­sé­vé­rance, a réussi à impo­ser ses pré­oc­cu­pa­tions sur les agen­das inter­na­tio­naux. Les ONG, aux pro­fils si variés, sont par­ve­nues à impul­ser des orien­ta­tions envi­ron­ne­men­tales ambi­tieuses alors que les acteurs poli­tiques locaux pei­naient à exiger l’application de ces mesures inter­na­tio­nales. Dans un contexte où les ques­tions envi­ron­ne­men­tales sont prises au sérieux par les opi­nions publiques natio­nales et où les bonnes volon­tés poli­tiques s’affichent de toutes parts, les ONG doivent-elles renou­ve­ler leur posi­tion­ne­ment ? En effet, de nou­veaux acteurs se déclarent éco­lo­gistes (entre­prises) et d’autres se disent prêts à réfor­mer dans ce sens (les diri­geants poli­tiques). Par exemple, le style de la Fondation de Nicolas Hulot est-il si inédit his­to­ri­que­ment dans le mou­ve­ment éco­lo­giste, ou sa nou­veauté ne réside-t-elle pas dans une part gran­dis­sante de l’engagement des entre­prises dans le spon­so­ring de la démarche pro-envi­ron­ne­men­tale aux côtés des ONG ? Faire cam­pagne d’opinion tout en pre­nant en compte ce contexte par­ti­cu­lier est le défi que doivent rele­ver les ONG.

De Stockholm à Copenhague, un rôle incontournable

D’un point de vue his­to­rique, l’émergence tan­gible de la pré­oc­cu­pa­tion envi­ron­ne­men­tale sur les agen­das inter­na­tio­naux appa­raît avec la nais­sance de l’UNESCO en 1945 et la consti­tu­tion d’un réseau d’acteurs, l’IUCN, en 1948. Un scien­ti­fique et remar­quable entre­pre­neur en action col­lec­tive comme le bio­lo­giste Julian Huxley explique cette struc­tu­ra­tion qui fera date et sur laquelle vit encore le monde de la défense de l’environnement. Le WWF est ensuite apparu en 1961 à l’instigation de l’IUCN, avec pour objec­tif prin­ci­pal d’éveiller l’opinion publique à l’enjeu de la dis­pa­ri­tion de cer­taines espèces (notam­ment en Afrique) et de lever des fonds pour finan­cer les cam­pagnes de sen­si­bi­li­sa­tion et la ges­tion des parcs natio­naux. Ce tour­nant marque le bas­cu­le­ment des défen­seurs de l’environnement vers l’âge média­tique et la recherche de finan­ce­ment pour pal­lier le manque de volonté des États.

Dans les années 1960 se pré­pare une autre révo­lu­tion en termes de repré­sen­ta­tion du monde de la nature. L’UNESCO, par ses pro­grammes scien­ti­fiques, met en réseau des com­mu­nau­tés savantes, les fait se ren­con­trer et échan­ger. Le terme de « bio­sphère » appa­raît à cette époque (1966). Le fait de rai­son­ner d’un point de vue global trans­forme les manières de se repré­sen­ter l’environnement. Ce der­nier semble le plus sou­vent menacé par les acti­vi­tés humaines, les rap­ports Nord/​Sud deviennent incon­tour­nables et le rai­son­ne­ment dépasse la simple survie des espèces ani­males pour tou­cher l’existence même de l’humain. C’est à cette époque qu’une nou­velle géné­ra­tion mili­tante arrive aux affaires, socia­li­sée sur les campus uni­ver­si­taires où se concentrent des reven­di­ca­tions liées à la déco­lo­ni­sa­tion, à la guerre du Vietnam, aux pro­blèmes de la ségré­ga­tion aux États-Unis. Cette géné­ra­tion de baby boo­mers remet en cause le modèle pro­duc­ti­viste de leurs parents. C’est dans ce contexte que naissent deux ONG qui res­tent incon­tour­nables : Friends Of the Earth (Les Amis de la Terre) et Greenpeace [].

Cette deuxième géné­ra­tion innove à plus d’un titre : elle ras­semble des mili­tants qui à l’époque pou­vaient se reven­di­quer de la contre-culture hippie. Elle était farou­che­ment paci­fiste et anti­nu­cléaire. Les pre­miers mili­tants de Friends of the Earth et de Greenpeace sont des anti-Vietnam convain­cus et consti­tuent une menace pour le gou­ver­ne­ment états-unien. Au milieu des années 1970, cinq ans à peine après leur créa­tion, les deux ONG nord-amé­ri­caines sont connues par les médias du monde entier, et des groupes locaux (des Amis de la Terre notam­ment) s’ouvrent un peu par­tout en Europe. Ces der­niers forment le réseau éco­lo­giste sur lequel se sont appuyées, en France par exemple, les pre­mières mani­fes­ta­tions anti­nu­cléaires et les pre­mières cam­pagnes poli­tiques (René Dumont en 1974 ; les élec­tions muni­ci­pales de 1977). Les fon­da­teurs ont aus­si­tôt uti­lisé les médias avec des formes de mise en scan­dale très sin­gu­lières pour l’époque. Les mani­fes­ta­tions en vélo, les pyra­mides de bou­teilles à Londres pour pro­tes­ter contre le gas­pillage, etc., ont fait dire aux obser­va­teurs de l’époque que l’écologie nais­sante appor­tait un nou­veau dis­cours et de nou­veaux inté­rêts.

Mais la consti­tu­tion de ces réseaux avait aussi un autre but : ces ONG nord-amé­ri­caines avaient un réel besoin de s’internationaliser pour être recon­nues et accré­di­tées par le Conseil éco­no­mique et social des Nations Unies. En effet, ces ONG ont rapi­de­ment com­pris qu’il fal­lait exer­cer en prio­rité une pres­sion sur l’arène inter­na­tio­nale, notam­ment parce que les Nations Unies pré­pa­raient la pre­mière Conférence inter­na­tio­nale sur l’environnement. Or cet évé­ne­ment inédit, orga­nisé dans l’ombre par l’expertise de réseaux inter­na­tio­naux, sou­vent savants, comme l’IUCN, consti­tuait une oppor­tu­nité pour aler­ter sur les défis éco­lo­giques que devaient rele­ver les gou­ver­ne­ments. La Conférence de Stockholm de 1972 a eu pour effet, du fait de sa cou­ver­ture média­tique et des relais mili­tants dont elle a béné­fi­cié dans les prin­ci­paux États du monde occi­den­tal, de « créer » l’écologie, c’est-à-dire une pré­oc­cu­pa­tion envi­ron­ne­men­tale qui dépasse la pro­tec­tion des espèces ou des espaces et qui prend une dimen­sion réso­lu­ment pla­né­taire. Depuis cette date, la défense de la pla­nète est un réel enjeu de poli­tique inter­na­tio­nale qui a eu des réper­cus­sions dans les espaces natio­naux. Par exemple, la plu­part des minis­tères ou secré­ta­riats d’État sont appa­rus en Europe et en Amérique du Nord dans le sillage de la confé­rence de Stockholm. La Communauté éco­no­mique euro­péenne a donné à cette époque ses pre­mières orien­ta­tions pro-envi­ron­ne­men­tales. Quant à la dété­rio­ra­tion de la couche d’ozone, les pre­miers signaux d’alarme ont aussi été lancés à Stockholm.

Copenhague serait-elle une confé­rence de plus dans la droite lignée de celle de Stockholm ? Elle marque une réelle avan­cée quant à la prise en compte spé­ci­fique du réchauf­fe­ment cli­ma­tique parmi les grands enjeux envi­ron­ne­men­taux (défo­res­ta­tion, bio­di­ver­sité, déser­ti­fi­ca­tion, pro­duits toxiques, qua­lité et accès à l’eau, océans). En d’autres termes, et en uti­li­sant des notions de poli­tiques publiques, les lan­ceurs d’alerte des années 1970 ont réussi à ampli­fier leur mobi­li­sa­tion pour faire en sorte que leur inté­rêt devienne cen­tral dans les négo­cia­tions. Or, près de qua­rante ans plus tard, le chemin a été long avant d’arriver à la confé­rence de Kyoto en 1997, puis à l’ensemble des confé­rences des par­ties. Les ONG, avec le sou­tien actif de nom­breuses orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales, ont fait preuve d’une belle opi­niâ­treté pour être enten­dues [].

Une « nébuleuse » entre mobilisation et expertise

On a insisté sur les ONG les plus reven­di­ca­tives, celles qui semblent le plus por­teuses de pro­tes­ta­tions. Cependant, la défi­ni­tion d’une ONG étant mal éta­blie, peuvent se côtoyer dans ce groupe des ONG de nature mili­tante et citoyenne, des ONG mar­quées par une exper­tise savante qui tra­vaillent comme des bureaux d’études, ou bien encore des ONG (comme l’IUCN) qui accueillent en leur sein des repré­sen­tants de gou­ver­ne­ments, voire des minis­tères. Le non gou­ver­ne­men­tal dans ce cas n’est qu’un mot : les ONG ne sont pas tota­le­ment déliées des pesan­teurs éta­tiques. D’autres formes de cri­tiques peuvent être émises à leur égard ; selon cer­tains, elles repré­sen­te­raient les inté­rêts occi­den­taux et seraient les porte-parole de pré­oc­cu­pa­tions nord-amé­ri­caines.

D’ailleurs, les fric­tions entre ONG ne sont pas rares, autant par le type d’intérêt défendu (défense des ani­maux, pro­tec­tion de la pla­nète, place de l’être humain dans la concep­tion de l’écologie), que par le type d’actions col­lec­tives déve­lop­pées (exper­tise savante et feu­trée dans les ins­ti­tu­tions, action média­tique tapa­geuse, usage de la sen­si­bi­lité ou démons­tra­tion par les chiffres). Les riva­li­tés sont fré­quentes, si bien que les ana­lystes parlent plus sou­vent à propos de ce monde de « nébu­leuse » ou de « mou­ve­ments » plutôt que de groupes d’intérêts envi­ron­ne­men­taux. S’il est dif­fi­cile de recon­naître leur nature par leur seul profil, leur rôle est néan­moins reconnu autant dans les arènes de négo­cia­tions inter­na­tio­nales que par les ins­ti­tu­tions euro­péennes.

Le niveau de tech­ni­cité de nom­breux textes ayant trait à l’environnement réclame une ana­lyse scien­ti­fique que seules des ONG, en lien avec le monde uni­ver­si­taire, peuvent pro­duire de manière convain­cante. Loin d’être seule­ment en alerte, elles sont sol­li­ci­tées par les ins­ti­tu­tions onu­siennes ou euro­péennes afin de les aider à la pro­duc­tion de savoirs et de normes qui ont, par la suite, force de droit puisqu’elles ins­pirent de nom­breuses légis­la­tions. Le WWF a ainsi joué un rôle essen­tiel dans la rédac­tion de la Convention sur la bio­di­ver­sité (1992), un des grands textes issus de la Conférence de Rio (1992). L’IUCN et le WWF repré­sentent de manière idéal-typique ces expertes de l’ombre qui pré­parent les textes qui vont être négo­ciés.

L’UNESCO a su dès son ori­gine s’appuyer sur des réseaux savants qui sont ensuite deve­nus des acteurs indis­pen­sables des ques­tions envi­ron­ne­men­tales, for­mant ce qu’on appelle une com­mu­nauté épis­té­mique. Le réseau des prix Nobel de la Paix milite par exemple autour de la thé­ma­tique des droits de l’homme ou huma­ni­taire. Pour les ques­tions cli­ma­tiques, le GIEC a joué le rôle de lan­ceur d’alerte, de dif­fu­seur de diag­nos­tics et d’expert capable de trou­ver des solu­tions concrètes pour maî­tri­ser le réchauf­fe­ment cli­ma­tique.

Néanmoins, toutes les ONG ne pra­tiquent pas l’expertise. Toutes n’accèdent pas à cette confiance et cette recon­nais­sance au niveau inter­na­tio­nal. C’est pour­quoi de nom­breuses ONG du type de Greenpeace ou des Amis de la Terre, sou­vent évin­cées de la table des négo­cia­tions et du stade de la pré­pa­ra­tion, déve­loppent des tac­tiques plus tapa­geuses et moins consen­suelles. Elles attirent l’attention de l’opinion publique sur les retards pris sur les calen­driers, sur la tié­deur de cer­taines orien­ta­tions ou de normes inter­na­tio­nales, sur le faible empres­se­ment des États à appli­quer les textes inter­na­tio­naux. Au moment des négo­cia­tions, ces dif­fé­rentes stra­té­gies, qui ren­voient à la dif­fé­rence de rôle des ONG, appa­raissent en plein jour. Les cam­pagnes visant l’opinion publique com­mencent des semaines ou des mois avant le temps de la confé­rence, en sou­li­gnant ses insuf­fi­sances et en rap­pe­lant l’urgence des mesures à prendre. Greenpeace sur­prend l’opinion par des actions sym­bo­liques fortes ou encore inter­pelle les gou­ver­nants de manière plus fron­tale (comme à l’Assemblée natio­nale la semaine der­nière).

Un travail de conversion des esprits

De manière plus géné­rale, l’objectif des ONG est de créer l’événement et de main­te­nir la pres­sion média­tique au moment des négo­cia­tions. Si le rituel est doré­na­vant connu, l’agenda des confé­rences inter­na­tio­nales ryth­mant celui des cam­pagnes des ONG, on observe un pro­ces­sus qui s’est sta­bi­lisé sur­tout depuis la Conférence de Rio de 1992, dit Sommet de la Terre. Auparavant, il s’agissait sou­vent, en s’appuyant sur des relais d’organisations éma­nant des Nations Unies ou encore des ins­ti­tu­tions onu­siennes, de créer un inté­rêt pour tel ou tel sec­teur de la pro­tec­tion de la nature ou de l’environnement (bio­di­ver­sité, climat, pro­tec­tion des forêts ou lutte contre la déser­ti­fi­ca­tion). Cette période, qu’on pour­rait qua­li­fier d’« héroïque » (au sens où les États et les entre­prises n’étaient pas sen­si­bi­li­sés aux ques­tions éco­lo­giques), récla­mait des ONG de déployer un véri­table pou­voir d’influence au sein des ins­ti­tu­tions. Par la répé­ti­tion de leurs cam­pagnes, les ONG, y com­pris celles qui appa­raissent comme les moins rebelles (WWF), ont joué un rôle indé­niable dans la construc­tion d’une sen­si­bi­lité en faveur de ques­tions d’écologie ayant une dimen­sion pla­né­taire.

Après avoir tra­vaillé l’opinion (par des cam­pagnes, l’usage d’images chocs, des signa­tures de péti­tions voire la pro­duc­tion de docu­men­taires), il a fallu la conjonc­tion de plu­sieurs fac­teurs pour que la conver­sion des esprits aux ques­tions envi­ron­ne­men­tales se géné­ra­lise. La chute du Mur de Berlin, notam­ment, a dans un pre­mier temps enthou­siasmé la com­mu­nauté inter­na­tio­nale et les Nations Unies qui ont ima­giné un monde dans lequel l’agenda inter­na­tio­nal ne serait plus subor­donné à l’équilibre de la ter­reur. Parfois, dans les sou­ve­nirs mili­tants des membres des ONG, la Conférence de Rio repré­sen­tait un espoir autant par la recon­nais­sance des ques­tions de déve­lop­pe­ment durable que par les mis­sions que devaient rem­plir la société civile mobi­li­sée par Maurice Strong, secré­taire géné­ral de la Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le déve­lop­pe­ment.

L’après-Rio a été déce­vant, et lors du Sommet de la Terre de Johannesburg (2002) les repré­sen­tants gou­ver­ne­men­taux et les ONG étaient plus pré­oc­cu­pés à régu­ler les excès de la libé­ra­li­sa­tion des mar­chés, ou encore à dis­cu­ter de la très pro­chaine inter­ven­tion états-unienne en Irak, qu’à penser le monde exclu­si­ve­ment sous l’angle envi­ron­ne­men­tal. Toutefois, depuis Rio, les ques­tions de déve­lop­pe­ment durable ont réussi à se dif­fu­ser y com­pris dans les agen­das natio­naux et locaux. De nom­breuses col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales se sont enga­gées dans des poli­tiques de déve­lop­pe­ment durable. Parallèlement, les ONG ont trouvé, de plus en plus, une place de consul­tante sur ces ques­tions, et démul­ti­plié leurs rôles d’influence et de conseillère. Il n’est plus rare de voir dans des villes euro­péennes de moyenne impor­tance (200 000 habi­tants) des repré­sen­tants de Greenpeace ou des Amis de la Terre soit exer­cer leur lob­bying sur les élus, soit par­ti­ci­per à des évé­ne­ments (Salon de la Terre). Or ce rôle loca­lisé dans un contexte plus récep­tif aux ques­tions éco­lo­giques permet aux ONG de faire cam­pagne dans un envi­ron­ne­ment moins hos­tile et moins igno­rant de ces ques­tions. Les prises de posi­tions gou­ver­ne­men­tales ont donné une nou­velle légi­ti­mité aux mobi­li­sa­tions.

Le militantisme de « l’urgence écologique »

Que signi­fie mili­ter pour l’environnement et contre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique en 2009 ? On peut évi­dem­ment repé­rer des inva­riants dans les modes d’action des ONG : cam­pagne auprès de l’opinion, mise en scan­dale, pro­duc­tion de don­nées scien­ti­fiques, de diag­nos­tics et de sta­tis­tiques avec pro­ba­bi­li­tés à l’appui (sur la dis­pa­ri­tion d’habitats, d’écosystèmes ou d’espèces). Toutefois, les ONG sont désor­mais concur­ren­cées dans leur manière d’interpeller l’opinion : cer­taines se sont décré­di­bi­li­sées (trop proches d’intérêts éta­tiques ou d’intérêts éco­no­miques) et elles doivent s’adapter à un monde dans lequel les rôles des États et des acteurs éco­no­miques tendent à se trans­for­mer, en par­ti­cu­lier, en matière envi­ron­ne­men­tale.

Depuis la Conférence de Johannesburg (2002), le contexte fran­çais et inter­na­tio­nal s’est modi­fié. Les crises se sont mul­ti­pliées et recouvrent une variété de pro­blé­ma­tiques comme les guerres contre le « ter­ro­risme » (Irak, Afghanistan), la crise finan­cière depuis 2007 et la mul­ti­pli­ca­tion des alertes aux pan­dé­mies (SRAS, chi­kun­gu­nya, grippe A). Au milieu de toutes ces alertes, les ONG qui étaient maî­tresses dans l’art d’alarmer l’opinion sur la dété­rio­ra­tion de la pla­nète se trouvent concur­ren­cées par des ONG œuvrant dans d’autres sec­teurs, par les orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales ou les États. Les ONG ont réussi cette prouesse d’alerter dans ce contexte sur le climat, dos­sier réputé tech­nique, rébar­ba­tif et coû­teux en termes poli­tiques puisqu’il s’agit de ques­tion­ner le mode de crois­sance éco­no­mique.

Le succès est venu de la puis­sante cam­pagne média­tique orches­trée autour de la thé­ma­tique d’une catas­trophe annon­cée. En moins de cinq ans, le nombre de docu­men­taires trai­tant de la ques­tion s’est mul­ti­plié (Une vérité qui dérange d’Al Gore,Home de Yann Arthus-Bertrand, Le Syndrome du Titanic de Nicolas Hulot). Chacun à sa manière sou­tient la thèse de l’urgence de la situa­tion et de l’exigence de prendre rapi­de­ment des mesures allant dans le sens de la réduc­tion des gaz à effet de serre. Le prix Nobel obtenu par le GIEC et Al Gore en 2007 a par­ti­cipé à la mise sur agenda de la ques­tion cli­ma­tique. L’Union euro­péenne, déjà pré­sente au moment de la Conférence de Johannesburg, pour­suit ses objec­tifs en la matière et presse les États d’atteindre un cer­tain nombre d’objectifs. Ayant senti l’influence d’un Nicolas Hulot sur l’opinion, Nicolas Sarkozy avait inté­gré dans son pro­gramme de cam­pagne l’idée qu’il fal­lait prendre des ini­tia­tives. Le Grenelle de l’environnement, avec toutes les limites rele­vées par les ONG, a néan­moins pré­paré la déci­sion sur la taxe car­bone, qui est au centre du dis­po­si­tif gou­ver­ne­men­tal pour inci­ter les Français à réduire leurs émis­sions de gaz à effet de serre.

Les étapes de la mobilisation internationale

-1992 : La conven­tion cadre des Nations Unies sur les chan­ge­ments cli­ma­tiques (CCNUCC).
-1997 : Protocole de Kyoto visant à ren­for­cer la conven­tion. Il est entré en vigueur en 2005. 184 pays l’ont rati­fié : 38 pays indus­tria­li­sés doivent dimi­nuer de 5,2 % leurs émis­sions de GES entre 2008 et 2012 par rap­port au niveau de 1990.
-2009 : Rencontre annuelle où les États dis­cutent de la lutte contre les chan­ge­ments cli­ma­tiques, dite Conférence des Parties à la CCNUCC et réunion des Parties au pro­to­cole de Kyoto. L’objectif est de trou­ver un accord sur la seconde période d’engagement car la pre­mière période d’application du pro­to­cole de Kyoto s’achève en 2012. Les ONG militent pour que les pays indus­tria­li­sés réduisent leurs émis­sions de plus de 40 % en 2020 (l’objectif étant de ne pas dépas­ser un réchauf­fe­ment de plus de 2° C !)

Le lob­bying des ONG a permis leur mise en réseau (Climate net­work). L’échange d’informations, l’homogénéisation des cam­pagnes sur des slo­gans et des visuels très recon­nais­sables per­mettent une meilleure dif­fu­sion dans l’opinion publique. Le réseau se décline au niveau natio­nal (Réseau Climat France). Les ONG huma­ni­taires et de déve­lop­pe­ment incor­porent de plus en plus un agenda envi­ron­ne­men­tal. Le climat a permis d’articuler les ques­tions de la déser­ti­fi­ca­tion et de la défo­res­ta­tion, mais éga­le­ment d’expliquer les nou­velles migra­tions par la pro­blé­ma­tique des réfu­giés cli­ma­tiques. La dimen­sion sociale et la ques­tion des rap­ports Nord/​Sud sont d’autant plus cen­trales que les argu­men­taires des ONG uti­lisent le manque d’anticipation de la crise finan­cière pour expli­quer com­bien il est néces­saire de pré­voir les éven­tuelles migra­tions dues au réchauf­fe­ment cli­ma­tique. Dès la Conférence de Kyoto en 1997, les ONG avaient demandé aux repré­sen­tants des habi­tants des îles du Pacifique de témoi­gner de leur crainte à propos de la dis­pa­ri­tion cer­taine et immi­nente de leur cadre de vie. Leurs récits conti­nuent à illus­trer la crise pro­chaine – en don­nant un ton d’urgence huma­ni­taire à la plu­part des sites Internet ou des argu­men­taires des ONG. L’enjeu pour les ONG est de trou­ver un angle qui per­mette de sen­si­bi­li­ser l’opinion publique sur les consé­quences éco­no­miques de la dété­rio­ra­tion du climat dans un contexte de crise éco­no­mique, rare­ment pro­pice à l’intérêt pour les ques­tions envi­ron­ne­men­tales.

ONG et entreprises : de nouvelles relations

Si cette pensée mon­dia­li­sée du risque a eu des consé­quences évi­dentes sur les agen­das poli­tiques, le sec­teur éco­no­mique intègre lui aussi, bon gré mal gré, la dimen­sion éco­lo­gique. Son impli­ca­tion n’est pas nou­velle : au Sommet de la Terre en 1992, les firmes mul­ti­na­tio­nales, y com­pris les plus sus­cep­tibles d’être dans la ligne de mire des éco­lo­gistes, avaient construit un réseau d’intérêt à la fois pour faire entendre leur voix et pour se construire une image d’actrices du déve­lop­pe­ment durable. Un réseau s’était consti­tué sous le nom de Business Council for Sustainable Development (BCSD) en charge de donner une voix au monde des affaires. Puis est née la World Business Council for Sustainable Development (WBCSD), résul­tat de la fusion sur­ve­nue en 1995 entre le sus­nommé BCSD et le World Industry Council for the Environment (WICE), issu de la Chambre de com­merce inter­na­tio­nale.

Sans nour­rir la polé­mique de ce qui relève d’une réelle muta­tion de stra­té­gie ou d’un ver­dis­se­ment de façade, il est évident que nombre d’entreprises jouent de ces deux démarches ; tou­te­fois, depuis Rio et de manière accé­lé­rée depuis Johannesburg, cer­taines ONG (notam­ment WWF) nouent des par­te­na­riats avec des entre­prises au nom du déve­lop­pe­ment durable. Ces par­te­na­riats ren­forcent la dif­fu­sion dans l’univers mar­chand de normes éco­lo­gistes qui donnent un tour inédit aux cam­pagnes de sen­si­bi­li­sa­tion actuelle (consom­ma­tion durable ou équi­table, etc.).

Ainsi la démarche de Nicolas Hulot, qui a noué des par­te­na­riats avec de nom­breuses entre­prises, a-t-elle sus­cité la cri­tique ; ses détrac­teurs pensent que les garan­ties de la véri­table volonté de ces entre­prises de pro­mou­voir le déve­lop­pe­ment durable sont faibles. En ana­ly­sant l’action de la Fondation Hulot, on observe que sa nou­veauté réside dans son profil éloi­gné du monde asso­cia­tif fran­çais, sou­vent peu ouvert au monde de l’entreprise. Elle res­semble plus aux asso­cia­tions nord-amé­ri­caines ou à cer­taines ONG comme WWF qui ne refusent pas les par­te­na­riats avec le sec­teur indus­triel ou com­mer­cial. En revanche, si Nicolas Hulot, homme de média, a sou­vent étonné les obser­va­teurs par sa liberté à l’égard de la mou­vance éco­lo­giste et envi­ron­ne­men­ta­liste, les entre­pre­neurs indi­vi­duels ne sont pas rares dans l’histoire de la mobi­li­sa­tion verte : Fondation Cousteau, Fondation Bardot, ou des per­son­na­li­tés comme Haroun Tazieff (vul­ca­no­logue), Hubert Reeves (astro-phys­cien) voire René Dumont, agro­nome et tiers-mon­diste connu pour sa forte per­son­na­lité. Nicolas Hulot, en gar­dant sa démarche d’homme d’influence plutôt que d’homme poli­tique, reste dans le registre de celui capable de ral­lier sur son nom un col­lec­tif – au moins pen­dant des mobi­li­sa­tions comme celle du Grenelle. Ce qui appa­raît le plus inédit dans sa démarche, et qui sus­cite le plus d’interrogations chez les autres orga­ni­sa­tions éco­lo­gistes, est sa proxi­mité avec le monde des entre­prises. Car la cri­tique de ces der­nières s’est élar­gie depuis une dizaine d’années au-delà du noyau dur des orga­ni­sa­tions les plus radi­ca­le­ment décrois­santes ou anti­ca­pi­ta­listes.

Dès le Sommet de Johannesburg (2002), en effet, les ONG, y com­pris les moins impli­quées dans la contes­ta­tion dite alter­mon­dia­liste comme Greenpeace, ont com­mencé à construire un argu­men­taire sou­li­gnant les erre­ments de la libé­ra­li­sa­tion des mar­chés et par­fois les orien­ta­tions prises par les États. Les entre­prises sont plus que jamais ciblées par les éco­lo­gistes voire par cer­tains gou­ver­ne­ments. La Fondation de Nicolas Hulot inter­pelle les États, les entre­prises, les citoyens qui ont pour mis­sion de faire pres­sion et aspire à une mobi­li­sa­tion géné­rale. En tis­sant des par­te­na­riats de manière décom­plexée avec le monde éco­no­mique, la Fondation Hulot témoigne d’une autre muta­tion : l’émergence des alliances entre société civile et entre­prises au nom de la gou­ver­nance verte. La mobi­li­sa­tion doit être géné­rale face à l’urgence de la situa­tion. Le dis­cours sur l’urgence bous­cule la cri­tique éco­lo­giste plus clas­sique qui, sans être for­cé­ment una­ni­me­ment anti­ca­pi­ta­liste, remet­tait en cause un type de crois­sance expo­nen­tielle. Comment à long terme Nicolas Hulot pourra-t-il tenir le registre de l’urgence mobi­li­sa­trice sans remettre en cause un style de crois­sance ?

Crise climatique, crise économique

Pendant les négo­cia­tions en cours, les États res­tent sous le regard de leur opi­nion publique, dans un contexte de crise éco­no­mique qui ramène géné­ra­le­ment les ques­tions envi­ron­ne­men­tales au second plan. Une nou­velle donne s’annonce cepen­dant : les entre­prises ont besoin de l’écologie pour conqué­rir de nou­veaux mar­chés ou pour trans­for­mer leur pro­duc­tion. Certaines d’entre elles ont tout inté­rêt à déve­lop­per de nou­velles tech­no­lo­gies ou à dif­fu­ser de nou­veaux pro­duits « verts » []. Le contexte actuel pèsera sans aucun doute de manière inédite car la crise envi­ron­ne­men­tale sera trai­tée en lien avec la crise finan­cière. Les ONG ciblent leur cam­pagne sur cette thé­ma­tique en reliant sciem­ment crise du climat et crise finan­cière pour repen­ser les régu­la­tions éco­no­miques.

Cette négo­cia­tion a lieu dans un contexte de moro­sité éco­no­mique et de ten­sions sociales qui tra­versent la plu­part des États. Les ONG réclament des chan­ge­ments dras­tiques des pra­tiques et des modes de consom­ma­tion, dans un contexte favo­rable où la cri­tique du modèle libé­ral s’élargit au-delà du noyau des alter­mon­dia­listes. Seront-elles, pour autant, enten­dues par les États et l’opinion publique ? Les entre­prises se décla­rant éco-citoyennes s’associeront-elles aux ONG pour jouer le jeu du lob­bying ? Les États ima­gi­ne­ront-ils un scé­na­rio de sortie de crise pro­mou­vant de nou­veaux rap­ports aux éner­gies ? À moyen terme, les ONG devront, pro­ba­ble­ment, s’inventer de nou­veaux rôles dans l’accompagnement des réformes, et pré­ci­ser leur posi­tion vis-à-vis de leurs bailleurs de fonds.

Notes

[] Friends of the Earth est née à San Francisco en 1969 et a initié, sous les aus­pices des Nations Unies et avec le sou­tien de la ville, la pre­mière jour­née de la Terre, mani­fes­ta­tion qui vou­lait donner à la défense de la Terre une dimen­sion éco­lo­giste au sens natu­ra­liste et une dimen­sion poli­tique en décla­rant son paci­fisme. Greenpeace a vu le jour en 1971 au Canada à Vancouver, ville fron­tière avec les États-Unis qui a accueilli de nom­breux jeunes fuyant la conscrip­tion : son objec­tif était de dénon­cer, à la manière des qua­kers, les essais nucléaires états-uniens qui pol­luaient les eaux ter­ri­to­riales cana­diennes et mena­çaient les zones habi­tées par les autoch­tones. [] Il faut rap­pe­ler que dans la hié­rar­chie des inté­rêts dignes d’être pris en compte dans les poli­tiques inter­na­tio­nales, l’environnement, tout comme la défense des droits de l’homme, des femmes ou l’humanitaire, a repré­senté ce qu’en rela­tions inter­na­tio­nales on nomme les low poli­tics, c’est-à-dire les poli­tiques qui en diplo­ma­tie sont sou­vent trai­tées après les ques­tions stra­té­giques et éco­no­miques. [] La Chine s’interroge sur les effets en terme de répu­ta­tion de la dif­fu­sion de pro­duits éloi­gnés des stan­dards envi­ron­ne­men­taux.

Une réponse à “Les ONG et l’alerte écologique”

  1. Ceci est une invi­ta­tion !

    Le por­tail http://​www​.objec​tif​-bio​di​ver​site​.org
    vous offre de prendre connais­sance de l’action de la Ligue ROC
    avec son pré­sident Hubert Reeves en faveur de la bio­di­ver­sité dont l’humanité fait partie et dépend.

    Le site de FRANCE NATURE ENVIRONNEMENT http://​www​.fne​.asso​.fr montre que cette fédé­ra­tion n’est pas une nébu­leuse mais le regrou­pe­ment au niveau natio­nal d’associations et fédé­ra­tions régio­nales.
    Bonne explo­ra­tion des sites offerts à vos regards inté­res­sés par le mou­ve­ment asso­cia­tif.
    Cordialement
    Nelly Boutinot