Les nouvelles classes dominantes et la fin de la civilisation bourgeoise

Mis en ligne le 17 juillet 2008

Par Samir Amin

Sommaire

  1. La plou­to­cra­tie, nou­velle classe diri­geante du capi­ta­lisme sénile. Dans les pays capi­ta­listes, la « bour­geoi­sie » telle qu’on la connais­sait a dis­paru : désor­mais, l’ordre social veut que la puis­sance finan­cière et éco­no­mique soit pré­pon­dé­rante.
  2. Les nou­veaux diri­geants sont les « gagnants » de la finance. Dans le monde capi­ta­liste, les dis­cours idéo­lo­giques se modi­fient. Les « gagnants » sont désor­mais encen­sés, au détri­ment des « per­dants», mépri­sés… et la conni­vence est une force abso­lue.
  3. La gauche euro­péenne désar­mée face au sys­tème. L’Europe s’est ali­gnée sur les États-Unis, avec son « capi­ta­lisme de conni­vence » et riposte en ayant recours au mora­lisme et au gou­ver­ne­ment des juges. Seule une remise en ques­tion totale du sys­tème capi­ta­liste pour­rait y mettre fin.
  4. Les affai­ristes, nou­velle classe domi­nante dans les péri­phé­ries. Les dif­fé­rentes classes sociales s’organisent aussi par rap­port à leur envi­ron­ne­ment. Le capi­ta­lisme entraine des bou­le­ver­se­ments, notam­ment aux péri­phé­ries des oli­go­poles, où les hommes de pou­voir ont pris le dessus.
  5. Le capi­ta­lisme sénile et la fin de la civi­li­sa­tion bour­geoise. Dernier épi­sode de la série sur la fin de la civi­li­sa­tion bour­geoise, où l’on voit que le phé­no­mène décrit n’est pas pas­sa­ger, et cor­res­pond même à la fin d’une civi­li­sa­tion toute entière.

1. La ploutocratie, nouvelle classe dirigeante du capitalisme sénile

Dans les pays capi­ta­listes, la « bour­geoi­sie » telle qu’on la connais­sait a dis­paru : désor­mais, l’ordre social veut que la puis­sance finan­cière et éco­no­mique soit pré­pon­dé­rante.

La logique de l’accumulation est celle de la concen­tra­tion et de la cen­tra­li­sa­tion crois­santes du capi­tal. La concur­rence, dont l’idéologie du sys­tème vante les vertus réelles mais tout éga­le­ment ima­gi­naires, opère tou­jours ; mais elle n’est plus que la concur­rence entre un nombre de plus en plus res­treint d’oligopoles. Elle n’est ni la concur­rence « par­faite», ni la « trans­pa­rence » qui n’ont jamais existé et dont le capi­ta­lisme réel­le­ment exis­tant s’éloigne tou­jours davan­tage au fur et à mesure de son déve­lop­pe­ment. Or nous sommes par­ve­nus à un niveau de cen­tra­li­sa­tion des pou­voirs de domi­na­tion du capi­tal tel que les formes d’existence et d’organisation de la bour­geoi­sie telles qu’on les a connues jusqu’ici sont abo­lies.

Les capi­ta­listes, nou­velle classe diri­geante

La bour­geoi­sie était consti­tuée de familles bour­geoises stables. D’une géné­ra­tion à l’autre les héri­tiers per­pé­tuaient une cer­taine spé­cia­li­sa­tion dans les acti­vi­tés de leurs entre­prises. La bour­geoi­sie construi­sait et se construi­sait dans la longue durée. Cette sta­bi­lité favo­ri­sait la confiance dans les « valeurs bour­geoises», leur rayon­ne­ment dans la société toute entière. Dans une très large mesure, la bour­geoi­sie, classe domi­nante, était accep­tée comme telle. Pour les ser­vices qu’elle ren­dait, elle parais­sait méri­ter son accès aux pri­vi­lèges de l’aisance ou de la richesse. Elle parais­sait aussi lar­ge­ment natio­nale, sen­sible aux inté­rêts de la nation, quels qu’aient été les ambi­guï­tés et les limites de ce concept mani­pu­lable et mani­pulé.

La nou­velle classe diri­geante, celle du capi­ta­lisme contem­po­rain tel qu’il paraît émer­ger de l’évolution des trente der­nières années, sort bru­ta­le­ment de cette tra­di­tion. Le scan­dale d’Enron et quelques autres du même type ont sans doute contri­bué à révé­ler la nature de la trans­for­ma­tion. Non que la fraude ait été une pra­tique sans pré­cé­dant, bien sûr. Ce qui est beau­coup plus grave – et nou­veau – c’est que la logique domi­nante des options de ges­tion du « nou­veau » capi­ta­lisme pro­duit néces­sai­re­ment la recherche maxi­male de l’opacité, de la trom­pe­rie, voire de la fal­si­fi­ca­tion sys­té­ma­tique des infor­ma­tions. Les uns qua­li­fient les trans­for­ma­tions en ques­tion de finan­cia­ri­sa­tion, les autres de déploie­ment d’un action­na­riat actif réta­blis­sant plei­ne­ment les droits de la pro­priété (voire d’un action­na­riat popu­laire). Ces qua­li­fi­ca­tions lau­da­tives, qui d’une cer­taine manière légi­ti­ment le chan­ge­ment, omettent de rap­pe­ler comme il le fau­drait que l’aspect majeur de la trans­for­ma­tion concerne le degré de concen­tra­tion du capi­tal et de cen­tra­li­sa­tion du pou­voir qui lui est atta­ché.

« Self made men »

Sans doute la grande concen­tra­tion du capi­tal n’est-elle pas chose nou­velle. Dès la fin du XIXe siècle ce que Hilferding, Hobson et Lénine qua­li­fie­ront de capi­ta­lisme des mono­poles est une réa­lité. Sans doute cette concen­tra­tion a-t-elle été – depuis – tou­jours en avance aux États-Unis sur les autres pays du capi­ta­lisme cen­tral. La for­ma­tion de la très grande firme, deve­nant trans­na­tio­nale, est amor­cée aux États-Unis avant la seconde guerre mon­diale et se déploie triom­pha­le­ment après ; l’Europe suit. Sans doute éga­le­ment l’idéologie état­su­nienne du « self made man » (les Rockefeller, Ford et autres) tranche-t-elle avec le conser­va­tisme fami­lial domi­nant en Europe. Comme éga­le­ment le culte de la concur­rence « vraie», quand bien même n’existerait-elle pas ; ce qui explique les lois « anti-trusts » pré­coces – dès 1890 ! Mais par delà ces dif­fé­rences réelles dans les cultures poli­tiques concer­nées, la même trans­for­ma­tion dans la forme d’existence de la nou­velle classe diri­geante du capi­ta­lisme carac­té­rise aussi bien l’Europe que les États-Unis.

2. Les nouveaux dirigeants sont les « gagnants » de la finance

Dans le monde capi­ta­liste, les dis­cours idéo­lo­giques se modi­fient. Les « gagnants » sont désor­mais encen­sés, au détri­ment des « per­dants», mépri­sés… et la conni­vence est une force abso­lue.

La nou­velle classe diri­geante se compte sur les doigts de quelques mains, guère plus. De sur­croît une bonne pro­por­tion de celle ci est consti­tuée de nou­veaux venus qui se sont impo­sés plus par le succès de leurs opé­ra­tions finan­cières (notam­ment en bourse) que par leur contri­bu­tion aux per­cées tech­no­lo­giques propres à notre époque. Leur ascen­sion ultra rapide fait contraste avec celle de leurs pré­dé­ces­seurs, qui s’étalait sur de nom­breuses décen­nies. Le foi­son­ne­ment de l’apparition de « nou­velles pousses » (start up en anglais) pré­sente éga­le­ment une carac­té­ris­tique nou­velle – l’instabilité extrême entraî­nant l’échec de pra­ti­que­ment tous ces ambi­tieux naïfs, en dépit de la rhé­to­rique élo­gieuse incon­si­dé­rée déve­lop­pée à leur endroit.

Transformation de l’idéologie capi­ta­liste

La cen­tra­li­sa­tion des pou­voirs est encore plus mar­quée que la concen­tra­tion des capi­taux, au niveau des firmes de pro­duc­tion comme à celui des conglo­mé­rats de contrôle finan­cier. Cette cen­tra­li­sa­tion ren­force l’interpénétration des pou­voirs éco­no­miques et poli­tiques. Encore une fois non que cette inter­pé­né­tra­tion soit chose nou­velle. Après tout la nature de classe du pou­voir – fut-il démo­cra­tique – signi­fie que la classe poli­tique diri­geante est au ser­vice du capi­tal. Inversement la for­tune capi­ta­liste a tou­jours invité cer­tains hommes du pou­voir à en par­ta­ger les béné­fices. Mais, semble-t-il, cette inter­pé­né­tra­tion tend à deve­nir quasi homo­gé­néi­sa­tion, ce qui est nou­veau, et trouve son expres­sion dans les trans­for­ma­tions du dis­cours idéo­lo­gique.

L’idéologie « tra­di­tion­nelle » du capi­ta­lisme pla­çait l’accent sur les vertus de la pro­priété en géné­ral, en par­ti­cu­lier de la petite – en fait moyenne ou moyenne grande – consi­dé­rée par sa sta­bi­lité comme por­teuse de pro­grès tech­no­lo­gique et social. En contre­point la nou­velle idéo­lo­gie encense les « gagnants » et méprise les « per­dants » sans autre consi­dé­ra­tion. La rhé­to­rique domi­nante pro­pose en trompe l’œil l’image de succès pour ren­voyer les échecs à des cir­cons­tances per­son­nelles et par là même éva­cuer la res­pon­sa­bi­lité du sys­tème social. Doit-on faire obser­ver ici que cette idéo­lo­gie qui évoque une sorte de « dar­wi­nisme social » (la réfé­rence à Darwin étant en fait inap­pro­priée) est proche de celle qui règle les rap­ports à l’intérieur d’une asso­cia­tion de mal­fai­teurs ? Car le « gagnant » a ici presque tou­jours raison, même lorsque les moyens qu’il a mis en œuvre, s’ils ne tombent pas sous le coup de la loi pénale, frisent l’illégal et en tout cas ignorent les valeurs morales com­munes.

Ceci tra­duit la conni­vence entre le monde des affaires et les ins­ti­tu­tions char­gées de l’audit et de la « nota­tion», tout comme la com­pli­cité au moins tacite des pou­voirs publics. La rhé­to­rique concer­nant la trans­pa­rence n’est, à la lumière de cette réa­lité, qu’un médiocre dis­cours de pro­pa­gande.

Le modèle amé­ri­cain res­pon­sable ?

Les spé­ci­fi­ci­tés du mode de finan­ce­ment des entre­prises aux États-Unis, c’est à dire comme on sait le recours au marché finan­cier (émis­sions en bourse d’actions et d’obligations) pré­féré au sou­tien des banques et/​ou de l’État (par le canal d’institutions publiques spé­cia­li­sées), sont, dit-on, à l’origine de cette conjonc­tion. C’est par­tiel­le­ment vrai. Car il reste que les modèles alle­mand et japo­nais qui pri­vi­lé­gient l’intégration finan­cière banques/​entreprises ou celui de la France assis sur les inter­ven­tions des ins­ti­tu­tions finan­cières d’État, n’ont pas pré­servé les sys­tèmes euro­péens en ques­tion des déra­pages en cours allant dans le même sens.

S’il en est ainsi c’est parce que la raison fon­da­men­tale des évo­lu­tions en ques­tion réside dans le niveau élevé de cen­tra­li­sa­tion du capi­tal, sans com­mune mesure avec ce qu’il était il y a trois décen­nies. La « conni­vence » entre le pou­voir « éco­no­mique » et le pou­voir « poli­tique » qui fusionnent pour deve­nir le pou­voir tout court ren­voie à ce que Marx et Braudel ont dit du capi­ta­lisme : qu’il n’est pas réduc­tible au « marché » (comme le répète ad nau­seam le dis­cours domi­nant), mais au contraire s’identifie dans les pou­voirs « au-dessus du marché » (les oli­go­poles, l’État). Que cette conni­vence aujourd’hui, dans le « nou­veau capi­ta­lisme», soit d’une force équi­va­lente à ce qu’elle était aux débuts du capi­ta­lisme (dans la République de Venise admi­nis­trée comme une société ano­nyme des plus riches mar­chands, ou à l’époque « col­ber­tiste » et « éli­za­be­thienne » des Monarchies abso­lues), après avoir été for­te­ment atté­nuée aux XIXe et XXe siècles, témoigne seule­ment que le sys­tème est bien devenu obso­lète, entré dans la phase de séni­lité.

3. La gauche européenne désarmée face au système

L’Europe s’est ali­gnée sur les États-Unis, avec son « capi­ta­lisme de conni­vence » et riposte en ayant recours au mora­lisme et au gou­ver­ne­ment des juges. Seule une remise en ques­tion totale du sys­tème capi­ta­liste pour­rait y mettre fin.

Le capi­ta­lisme contem­po­rain est devenu par la force de la logique de l’accumulation, un « capi­ta­lisme de conni­vence ». Le terme anglais « crony capi­ta­lism » ne peut plus être réservé aux seules formes « sous-déve­lop­pées et cor­rom­pues » de l’Asie du Sud est et de l’Amérique latine que les « vrais éco­no­mistes » (c’est à dire les croyants sin­cères et convain­cus des vertus du libé­ra­lisme) fus­ti­geaient hier. Il s’applique désor­mais aussi bien au capi­ta­lisme contem­po­rain des États-Unis et de l’Europe. Dans son com­por­te­ment cou­rant, cette classe diri­geante se rap­proche alors de ce qu’on connaît de celui des « mafias», quand bien même le terme paraî­trait insul­tant et extrême.

Recours au mora­lisme et aux juges

Le « sys­tème » ne sait pas réagir à cette dérive, tout sim­ple­ment parce qu’il n’est pas en mesure de remettre en ques­tion la cen­tra­li­sa­tion du capi­tal. Les mesures qu’il prend rap­pellent alors étran­ge­ment les lois « anti trusts » de la fin du XIXe siècle (le Sherman Act), dont on connaît les limites de l’efficacité. En par­fait accord avec la tra­di­tion des États-Unis, la société riposte par un recours ren­forcé au mora­lisme et au gou­ver­ne­ment des juges. On sait que dans l’affaire Enron, le pro­cu­reur de New York, Eliot Spitzer, s’est taillé une belle popu­la­rité en exhi­bant, dans un show média­tique bien pré­paré, des mil­liar­daires menottes aux poings. Du jamais vu aux États-Unis. La loi Saranes Oxley Act légi­ti­mera à l’avenir une plus grande inter­ven­tion des juges dans la vie des entre­prises. Gageons que ces inter­ven­tions fini­ront par s’inscrire dans le jeu des conni­vences qu’elles pré­tendent éra­di­quer.

L’Europe était équi­pée pour réagir dif­fé­rem­ment. Par sa culture poli­tique qui se méfie du mora­lisme et du gou­ver­ne­ment des juges aux­quels elle pré­fère la régu­la­tion par voie légis­la­tive, par ses modèles de finan­ce­ment moins soumis aux aléas du marché finan­cier, l’Europe n’était pas condam­née par une pré­ten­due exi­gence impla­cable de « l’économie » à s’aligner sur le modèle de la dic­ta­ture appa­rente du marché finan­cier (de la bourse), celui-ci étant en fait mani­pulé par une petite oli­gar­chie. Pourtant l’Europe s’est ali­gnée sur les États-Unis, contre ses inté­rêts mêmes puisque le marché finan­cier ouvert en ques­tion permet tout sim­ple­ment aux fonds de pen­sions des États-Unis de s’emparer des meilleurs seg­ments des éco­no­mies euro­péennes (en par­ti­cu­lier de l’économie fran­çaise, dont 50 % du capi­tal coté en bourse est désor­mais contrôlé par les États-Unis) et d’en écré­mer les pro­fits. La raison qui explique ce com­por­te­ment d’apparence absurde est la volonté du grand capi­tal de ne jamais heur­ter le « grand frère», garant en der­nier res­sort de l’ordre capi­ta­liste («Mieux vaut Hitler que le Front Populaire», une option qui n’est pas nou­velle).

Faut-il une remise en ques­tion géné­ra­li­sée ?

A plus long terme une cris­tal­li­sa­tion nou­velle de la gauche euro­péenne, dans la lignée de sa culture poli­tique, est évi­dem­ment capable de remettre en ques­tion cet ali­gne­ment et la dérive qui l’accompagne. Mais alors il est pro­bable que cela ne puisse se faire sans par là même remettre en ques­tion le capi­ta­lisme dans cer­tains de ses aspects essen­tiels. Les avan­cées démo­cra­tiques par les­quelles cette recom­po­si­tion de la gauche pour­rait s’imposer, à leur tour remet­traient en ques­tion les modèles des pou­voirs oli­gar­chiques cen­tra­li­sés en place. Mais la gauche euro­péenne n’est mal­heu­reu­se­ment pas enga­gée sur cette voie.

Le sys­tème poli­tique du capi­ta­lisme contem­po­rain est désor­mais un sys­tème plou­to­cra­tique. Celui-ci s’accommode de la pour­suite de la pra­tique de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, deve­nue « démo­cra­tie de basse inten­sité » : vous êtes libre de voter pour qui vous voulez, cela n’a aucune impor­tance puisque c’est le marché et non le Parlement qui décide de tout ! Il s’accommode aussi ailleurs de formes de ges­tion auto­cra­tique du pou­voir ou de farces élec­to­rales.

4. Les affairistes, nouvelle classe dominante dans les périphéries

Les dif­fé­rentes classes sociales s’organisent aussi par rap­port à leur envi­ron­ne­ment. Le capi­ta­lisme entraine des bou­le­ver­se­ments, notam­ment aux péri­phé­ries des oli­go­poles, où les hommes de pou­voir ont pris le dessus.

Le contraste entre centres et péri­phé­ries n’est pas nou­veau ; il a accom­pa­gné l’expansion capi­ta­liste mon­dia­li­sée dès ses ori­gines, il y a cinq siècles. De ce fait, les classes diri­geantes locales des pays du capi­ta­lisme péri­phé­rique – qu’il s’agisse de pays indé­pen­dants ou même de colo­nies – ont tou­jours été des classes diri­geantes subal­ter­ni­sées mais néan­moins alliées par les béné­fices qu’elles tiraient de leur inser­tion dans le capi­ta­lisme mon­dia­lisé.

La diver­sité de ces classes, en grande partie issues de celles qui domi­naient leurs socié­tés avant leur sou­mis­sion au capitalisme/​impérialisme, est consi­dé­rable. Leurs trans­for­ma­tions du fait de cette intégration/​soumission n’en sont pas moins consi­dé­rables : anciens maîtres poli­tiques deve­nus grands pro­prié­taires fon­ciers, anciennes aris­to­cra­ties d’État moder­ni­sées etc. La recon­quête de l’indépendance a sou­vent entraîné la sub­sti­tu­tion à ces classes subor­don­nées anciennes (col­la­bo­ra­trices) de nou­velles classes diri­geantes – bureau­cra­ties, bour­geoi­sies d’État – plus légi­times aux yeux de leurs peuples (au départ) du fait de leur asso­cia­tion aux mou­ve­ments de libé­ra­tion natio­nale.

Des pou­voirs déra­ci­nés

Mais ici encore, dans ces péri­phé­ries domi­nées par l’impérialisme ancien (les formes anté­rieures à 1950) ou par l’impérialisme nou­veau (celui de la période de Bandoung jusque vers 1980), les classes diri­geantes locales béné­fi­ciaient d’une sta­bi­lité rela­tive visible. Les géné­ra­tions suc­ces­sives d’aristocrates et de nou­veaux bour­geois, pen­dant long­temps, puis la géné­ra­tion nou­velle issue des forces poli­tiques qui ont dirigé les libé­ra­tions natio­nales, adhé­raient à des sys­tèmes de valeurs, morales et natio­nales. Les hommes (plus rare­ment les femmes) qui en étaient les repré­sen­tants béné­fi­ciaient de légi­ti­mité à des degrés divers.

Les bou­le­ver­se­ments entraî­nés par le capi­ta­lisme des oli­go­poles du centre impé­ria­liste col­lec­tif nou­veau (la triade États-Unis/Europe/Japon) ont véri­ta­ble­ment déra­ciné les pou­voirs de toutes ces anciennes classes diri­geantes des péri­phé­ries pour leur sub­sti­tuer ceux d’une nou­velle classe que je qua­li­fie­rai « d’affairistes ». Ce terme est d’ailleurs en cir­cu­la­tion spon­ta­née dans beau­coup de pays du Sud.

Réussite, argent et convoi­tise, mais sans légi­ti­mité

L’affairiste en ques­tion est un « homme d’affaires», pas un entre­pre­neur créa­tif. Il tient sa richesse de ses rela­tions avec le pou­voir en place et les maîtres étran­gers du sys­tème qu’il s’agisse de repré­sen­tants des États impé­ria­listes (de la CIA en par­ti­cu­lier) ou des oli­go­poles. Il opère comme un inter­mé­diaire, fort bien rému­néré, qui béné­fi­cie d’une véri­table rente poli­tique dont il tire l’essentiel de la richesse qu’il accu­mule. L’affairiste n’adhère plus à un sys­tème de valeurs morales et natio­nales quel­conque. A l’image cari­ca­ture de son alter-ego des centres domi­nants il ne connaît plus que la « réus­site», l’argent, la convoi­tise qui se pro­file der­rière un pré­tendu éloge de l’individu. Là encore les com­por­te­ments maf­fieux, voire cri­mi­nels, ne sont jamais éloi­gnés.

Certes des phé­no­mènes de ce genre ne sont pas tout à fait nou­veaux. La nature même de la domi­na­tion impé­ria­liste et de la sou­mis­sion des classes diri­geantes locales à celle-ci encou­ra­geait l’émergence de ce type d’homme de pou­voir. Mais ce qui est cer­tai­ne­ment nou­veau, c’est que le genre en ques­tion se retrouve aujourd’hui occu­per la presque inté­gra­lité de la scène du pou­voir et de la richesse. Ce sont les « amis», les seuls amis de la plou­to­cra­tie domi­nante à l’échelle mon­diale. Leur fra­gi­lité tient au fait qu’ils ne béné­fi­cient pas d’une légi­ti­mité quel­conque aux yeux de leurs peuples, ni de celle que confé­rait la « tra­di­tion», ni de celle que don­nait la par­ti­ci­pa­tion à la libé­ra­tion natio­nale.

5. Le capitalisme sénile et la fin de la civilisation bourgeoise

Dernier épi­sode de la série sur la fin de la civi­li­sa­tion bour­geoise, où l’on voit que le phé­no­mène décrit n’est pas pas­sa­ger, et cor­res­pond même à la fin d’une civi­li­sa­tion toute entière.

Les carac­tères des nou­velles classes domi­nantes décrits ici ne sont pas de la nature de phé­no­mènes conjonc­tu­rels pas­sa­gers. Ils cor­res­pondent rigou­reu­se­ment aux exi­gences de fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme contem­po­rain.

La civi­li­sa­tion bour­geoise – comme toute civi­li­sa­tion – ne se réduit pas à la logique de la repro­duc­tion de son sys­tème éco­no­mique. Elle inté­grait un volet idéo­lo­gique et moral : l’éloge de l’initiative indi­vi­duelle certes, mais aussi l’honnêteté et le res­pect du droit, voire la soli­da­rité avec le peuple expri­mée au moins au niveau natio­nal. Ce sys­tème de valeurs assu­rait une cer­taine sta­bi­lité à la repro­duc­tion sociale dans son ensemble, emprei­gnait le monde des repré­sen­tants poli­tiques à son ser­vice.

Inculture et vul­ga­rité des « domi­nants »

Ce sys­tème de valeurs est en voie de dis­pa­ri­tion. Pour faire place à un sys­tème sans valeurs. Beaucoup de phé­no­mènes visibles témoignent de cette trans­for­ma­tion : un Président des États-Unis cri­mi­nel, des pitres à la tête d’États euro­péens (Berlusconi, Sarkozy, les jumeaux polo­nais etc.), des auto­crates sans enver­gure dans nombre de pays du Sud qui ne sont pas des « des­potes éclai­rés » mais des des­potes tout court, des ambi­tieux obs­cu­ran­tistes (les Talibans, les « sectes » chré­tiennes et autres, les escla­va­gistes boud­dhistes). Tous sont des admi­ra­teurs sans réserve du « modèle amé­ri­cain ». L’inculture et la vul­ga­rité carac­té­risent une majo­rité crois­sante de ce monde des « domi­nants ».

Une évo­lu­tion dra­ma­tique de cette nature annonce la fin d’une civi­li­sa­tion. Elle repro­duit ce qu’on a déjà vu se mani­fes­ter dans l’histoire dans les époques de déca­dence. Un « monde nou­veau » est en voie de construc­tion. Mais non pas celui (meilleur) qu’appellent de leurs vœux beau­coup de mou­ve­ments sociaux naïfs qui certes mesurent l’ampleur des dégâts mais n’en com­prennent pas les causes. Un monde bien pire que celui à tra­vers lequel la civi­li­sa­tion bour­geoi­sie s’était impo­sée.

Pour toutes ces rai­sons, je consi­dère que le capi­ta­lisme contem­po­rain des oli­go­poles doit être désor­mais qua­li­fié de sénile, quelles que soient ses succès immé­diats appa­rents, car il s’agit de succès qui enfoncent dans la voie d’une nou­velle bar­ba­rie. (Je ren­voie ici à mon cha­pitre, Révolution ou déca­dence ? vieux de près de 30 ans).


Source : Marianne 2 – série de 5 articles sur le thème : Les nou­velles classes domi­nantes et la fin de la civi­li­sa­tion bour­geoise

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