Les NCS – Les 10 prochaines années

Par Mis en ligne le 18 septembre 2018

Au tour­nant des années 2000, les mou­ve­ments popu­laires ont amorcé un nou­veau cycle dans plu­sieurs régions du monde. Chez nous, la Marche Du pain et des roses, orga­ni­sée par la Fédération des femmes du Québec pré­si­dée par Françoise David, a inau­guré ce virage en 1995. Le dis­cours agres­sif du néo­li­bé­ra­lisme à la gloire des vertus du déman­tè­le­ment de l’État-providence et de l’ouverture des mar­chés était enfin défié.

Cela n’a pas été facile, car depuis au moins une décen­nie, les bour­geoi­sies impo­saient une nou­velle dis­ci­pline capi­ta­liste, celle d’un monde d’entrepreneurs libé­rés de contraintes impo­sées par l’État. De larges par­ties du centre-gauche, au Québec notam­ment, avaient inté­gré les pré­ceptes du consen­sus de Washington : pri­va­ti­sa­tion, déré­gle­men­ta­tion, libre-échange, déman­tè­le­ment en douce de l’État-providence entre autres. Le Parti qué­bé­cois, recons­truit autour de Lucien Bouchard, fai­sait partie du club[1], de même que le Parti libé­ral du Québec (PLQ), celui du Canada (PLC) et les conser­va­teurs.

Au départ, cette capi­tu­la­tion a sou­levé l’appréhension, mais elle a été perçue comme un mau­vais moment à passer. Certaines orga­ni­sa­tions ont pré­féré faire le dos rond devant la reli­gion du défi­cit zéro et ont accepté de par­ti­ci­per aux tables de concer­ta­tion mises sur pied par le gou­ver­ne­ment, notam­ment lors du Sommet socio-éco­no­mique de 1996 et celui de la jeu­nesse en 2000. Mais, peu à peu, le vent a tourné. En 2003, le PLQ est revenu au pou­voir et s’apprêtait à tout casser. Sans mot d’ordre, les parents des CPE, les jeunes et des syn­di­ca­listes ont dit non. En 2005, les étu­diantes et étu­diants ont eu le cou­rage de braver non seule­ment le gou­ver­ne­ment, mais une opi­nion publique favo­rable, selon les bien-pen­sants, à la mar­chan­di­sa­tion de l’enseignement supé­rieur.

Alors que depuis plu­sieurs années déjà, l’altermondialisme et les forums sociaux œuvraient à renou­ve­ler les canons tra­di­tion­nels de la gauche, il fal­lait « sortir de la boîte » et penser autre­ment. Le parti d’avant-garde, le pro­grès par la science et le déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives, la secon­da­ri­sa­tion des luttes fémi­niste et éco­lo­giste, la foca­li­sa­tion sur l’État-nation et d’autres idées bien ancrées dans la gauche intel­lec­tuelle et poli­tique devaient être sur­mon­tés.

Sur le plan poli­tique, un vent de mécon­ten­te­ment souf­flait. De larges seg­ments de la mou­vance péquiste se mon­traient de plus en plus insa­tis­faits. Ainsi, peu à peu, se sont mis en place des méca­nismes qui allaient per­mettre la conver­gence des gauches. Au Québec, celles-ci connais­saient, depuis 25 ans, un lent pro­ces­sus de matu­ra­tion poli­tique, notam­ment sur la ques­tion natio­nale, ainsi que sur la façon d’envisager le rap­port entre mou­ve­ments sociaux et action poli­tique.

C’est à ce moment char­nière qu’est créé, durant l’été 2007, le Collectif d’analyse poli­tique (CAP). Le col­lec­tif se cherche d’abord une iden­tité. Il orga­nise quelques évè­ne­ments, dont plu­sieurs ate­liers au Forum social qué­bé­cois de 2007. Il for­mule rapi­de­ment le projet de lancer une revue. En février 2009 paraît le pre­mier numéro des Nouveaux Cahiers du socia­lisme (NCS), nom choisi pour rendre hom­mage à une expé­rience ins­pi­rante, celle des Cahiers du socia­lisme, publiés de 1978 à 1985. Le groupe était res­treint, com­posé prin­ci­pa­le­ment d’hommes issus du milieu de l’éducation et conscients de la néces­sité de réac­ti­ver une pensée de gauche.

Avec le triomphe du néo­li­bé­ra­lisme, les sec­teurs domi­nants avaient rem­porté la lutte sur le ter­rain idéo­lo­gique et la gauche pei­nait à leur oppo­ser des ana­lyses solides, argu­men­tées, struc­tu­rées, fran­che­ment anti­ca­pi­ta­listes. Pour les NCS, cela vou­lait dire faire des efforts sys­té­ma­tiques, revoir les théo­ries et leur his­toire, s’engager sur les sen­tiers nou­veaux et escar­pés de la praxis, là où se ren­contrent et par­fois s’affrontent le monde des idées et celui du ter­rain.

Pour cela, il fal­lait éga­le­ment briser un autre faux consen­sus sur le savoir livresque, embourbé dans un aca­dé­misme qui étouf­fait déjà le monde uni­ver­si­taire – c’est pire aujourd’hui –, et plus géné­ra­le­ment, une cer­taine non­cha­lance de la gauche hos­tile à l’enquête, au débat, à la rigueur métho­do­lo­gique. En fait, les NCS s’inséraient dans un ensemble d’interventions et de pro­jets qui entre­pre­naient des démarches simi­laires mais non iden­tiques, comme l’Institut de recherche et d’informations socio-éco­no­miques (IRIS), les col­lec­tifs À bâbord ! et Presse-toi à gauche !.

Ainsi y avait-il aux NCS, dès le départ, une volonté d’œuvrer de concert avec des allié-e-s, de repen­ser l’horizon de l’émancipation et de revoir la cri­tique du capi­ta­lisme dans l’optique de déve­lop­per un socia­lisme pour le XXIe siècle. Le CAP a pu pro­fi­ter en cours de route de tout un éven­tail de contri­bu­tions. Sur le plan intel­lec­tuel, par exemple, fémi­nistes, éco­lo­gistes, artistes, juristes et tant d’autres sont venus pério­di­que­ment enri­chir nos tra­vaux et ana­lyses. Sur les plans maté­riel et poli­tique, nous avons pu comp­ter sur l’appui indis­pen­sable d’un grand nombre de syn­di­cats et d’organisations. Nous les en remer­cions sin­cè­re­ment, ainsi que nos fidèles abonné-e-s, qui ont contri­bué à assu­rer la péren­nité de la revue.

Les pre­mières années, le col­lec­tif s’est ins­piré de nom­breuses expé­riences. La vague de gou­ver­ne­ments de gauche qui se conso­li­daient en Amérique latine et les mou­ve­ments sociaux qui se réunis­saient annuel­le­ment lors de forums sociaux mon­diaux ali­men­taient sa réflexion. Le début de la crise éco­no­mique mon­diale nous a donné la pos­si­bi­lité de relan­cer la réflexion cri­tique sur le capi­ta­lisme. Cette crise allait donner lieu à d’immenses mobi­li­sa­tions en Europe, aux États-Unis et ailleurs. Finalement, en 2012, l’épisode de la grève étu­diante et des Carrés rouges allait ins­crire pro­fon­dé­ment le Québec dans cette mou­vance de résis­tance.

Dans ce bouillon incan­des­cent, les NCS étaient inter­pel­lés, for­te­ment encou­ra­gés, pour ne pas dire obli­gés, d’élargir les pro­blé­ma­tiques en jeu à de nou­velles per­sonnes, à de nou­velles ini­tia­tives, dont l’université popu­laire, deve­nue un rendez-vous intel­lec­tuel très large, et à des explo­ra­tions sur l’après-capitalisme, la décrois­sance, la culture, le monde autoch­tone, la réor­ga­ni­sa­tion de la gauche, et plu­sieurs autres thèmes issus du renou­vel­le­ment poli­tique et intel­lec­tuel en cours. Parallèlement, le col­lec­tif des NCS sor­tait du péri­mètre mont­réa­lais pour par­ti­ci­per à des évé­ne­ments ori­gi­naux et attrayants dans la région de Québec, dans l’Outaouais, le Saguenay, l’Estrie et ailleurs, et conso­li­der des liens d’amitié et de tra­vail avec Toronto, New York, Londres, Paris, Sao Paulo, Buenos Aires, Barcelone, notam­ment.

Plus récem­ment, les NCS ont observé, comme bien d’autres, le déploie­ment d’une nou­velle offen­sive de droite. L’« aus­té­ri­ta­risme », où se croisent les mêmes lubies néo­li­bé­rales et le ren­for­ce­ment des dis­po­si­tifs répres­sifs, a permis de chan­ger, en partie au moins, les rap­ports de force en faveur des élites. Toute une pano­plie de moyens a été mise en œuvre, dont la montée des idéo­lo­gies rétro­grades du tout-le-monde-contre-tout-le-monde. Cela a pris au Québec la forme des impasses iden­ti­taires, hos­tiles aux popu­la­tions immi­grantes et réfu­giées, sur­tout musul­manes. Le natio­na­lisme qué­bé­cois qui s’était péni­ble­ment libéré de l’empreinte catho­lique de droite au moment de la Révolution pas-si-tran­quille, en a été gra­ve­ment affecté, ce qui ali­mente les dérives actuelles.

Les NCS et leurs alliés font alors face à un virage inquié­tant, lourd de sens, qui gruge les espaces conquis par les luttes popu­laires. Des mou­ve­ments sont car­ré­ment en recul, en par­ti­cu­lier les mou­ve­ments étu­diant et syn­di­cal depuis 2015. Les prin­temps rebelles, qui avaient éclos ici et là, dans l’arc des crises entre l’Afrique et le Moyen-Orient, sont deve­nus des hivers mili­ta­ri­sés. Des expé­ri­men­ta­tions por­teuses du renou­vel­le­ment de la gauche ont été sérieu­se­ment mises à mal, voire blo­quées, notam­ment en Grèce et en Espagne. Les gou­ver­ne­ments de gauche d’Amérique latine ont souf­fert de la crise mon­diale et des limites des réformes qu’ils ont pu effec­tuer, pour être écar­tés par des droites ragaillar­dies. Le « monstre » qu’on voyait venir depuis quelques années est apparu en chair et en os en la per­sonne de Trump, ce qui refoule les avan­cées démo­cra­tiques des masses popu­laires, des femmes, des jeunes et des Africains-Américains aux États-Unis.

Cependant, la résis­tance conti­nue. Plusieurs mou­ve­ments sont sur la défen­sive bien qu’ils soient plus forts qu’ils ne l’étaient il y a quelques décen­nies, alors qu’ils tra­ver­saient le désert néo­li­bé­ral des années 1980, désert rendu plus aride par l’implosion des anciens socia­lismes. Aujourd’hui, la conver­gence qui se des­sine entre l’écologisme, l’essor des mou­ve­ments autoch­tone et paysan et une nou­velle couche sociale urbaine, sco­la­ri­sée et pré­ca­ri­sée, nous semble pro­met­teuse.

Les luttes poli­tiques et sociales ne sont jamais des lignes droites. Les stra­tèges man­da­tés par la bour­geoi­sie, même lorsqu’ils reculent, conti­nuent leur œuvre de sape, inventent de nou­veaux moyens et de nou­velles illu­sions des­truc­trices. Le tra­vail des mou­ve­ments popu­laires, de la gauche, des pro­jets comme les NCS, ne cesse jamais.

En mai der­nier, le col­loque La Grande Transition, pré­pa­rer la société après le capi­ta­lisme, a permis de consta­ter que les nou­velles géné­ra­tions, et avec elles les jeunes de cœur, étaient capables d’aller plus loin, de rele­ver le défi de l’intersectionnalité, c’est-à-dire l’imbrication com­plexe des contra­dic­tions dans nos socié­tés et, par consé­quent, d’assumer l’obligation de construire des pas­se­relles entre les pra­tiques, les approches intel­lec­tuelles-poli­tiques et la construc­tion de nou­veaux savoirs. La ren­contre a été un succès phé­no­mé­nal : plus de 1 650 par­ti­ci­pantes et par­ti­ci­pants, des recherches riches et pas­sion­nantes, sou­vent pré­sen­tées dans un lan­gage net­toyé de la pénible enve­loppe aca­dé­mique, dans l’enthousiasme et le par­tage.

Face à l’adversité et devant la vio­lence de la nou­velle offen­sive néo­li­bé­rale, beau­coup se sont enga­gés poli­ti­que­ment. On le voit dans la pro­li­fé­ra­tion de groupes de recherche et d’éducation popu­laire, dans plu­sieurs domaines : ques­tion urbaine, syn­di­ca­lisme, inter­na­tio­na­lisme et alter­mon­dia­lisme, mou­ve­ments com­mu­nau­taires, entre autres. À leur manière, des pro­jets comme celui de Québec soli­daire cherchent à réin­ves­tir et à renou­ve­ler des ter­rains de lutte long­temps délais­sés par la gauche. Des noyaux de pensée cri­tique se mul­ti­plient un peu par­tout, qui lient la recherche et l’enquête à l’action et à l’organisation, et pro­duisent, sous des registres divers, des intel­lec­tuels « orga­niques », avec et pour les mou­ve­ments popu­laires.

Le défi est immense : aider, sti­mu­ler l’émergence d’une force poli­ti­sée et de masse, œuvrer sur plu­sieurs ter­rains à la fois, y com­pris dans et sur les ins­ti­tu­tions, avec suf­fi­sam­ment de déter­mi­na­tion pour expé­ri­men­ter, ima­gi­ner l’émancipation qui prend forme dans cette longue crise du capi­ta­lisme, se tenir debout et jeter dans les engre­nages du sys­tème les grains de sable néces­saires pour l’enrayer.

Les NCS sont un maillon de cette grande chaîne. Notre ambi­tion est donc, au-delà d’un dixième anni­ver­saire où nous pou­vons consta­ter les avan­cées comme les faux-pas, de conti­nuer d’améliorer et de pro­duire cet outil qui a pu durer grâce au tra­vail mili­tant et béné­vole d’un très grand nombre de col­la­bo­ra­trices et de col­la­bo­ra­teurs : auteur-e-s, équipes char­gées des dos­siers, révi­seur-e-s, per­sonnes au sou­tien admi­nis­tra­tif et tech­nique de la revue, du site Web et de Facebook. Éditée par Écosociété jusqu’au numéro 6, la revue est main­te­nant pro­duite par des mili­tantes et mili­tants du CAP. En plus du format papier, elle est main­te­nant dis­po­nible, depuis le numéro 14, en format numé­rique, notam­ment dans les biblio­thèques des cégeps et des uni­ver­si­tés abon­nées à la pla­te­forme Érudit. Ce numéro 20 sou­ligne les 10 ans des NCS en pré­sen­tant une nou­velle grille typo­gra­phique conçue par une nou­velle gra­phiste. Nous tenons ici à remer­cier par­ti­cu­liè­re­ment Brigitte Beaudet dont la dis­po­ni­bi­lité et le pro­fes­sion­na­lisme ont par­ti­cipé au succès des NCS.

Nous ter­mi­nons par une invi­ta­tion à par­ti­ci­per aux tra­vaux à venir, comme la pro­duc­tion des pro­chains numé­ros, sur la montée des droites, les dyna­miques popu­laires en région, les nou­velles mou­tures de l’impérialisme, l’écosocialisme, l’éducation pri­maire et secon­daire, etc. Nous vous invi­tons aussi à réflé­chir avec nous aux suites à donner à La Grande Transition.

  1. Pour un Québec lucide, 19 octobre 2005, <http://​clas​siques​.uqac​.ca/​c​o​n​t​e​m​p​o​r​a​i​n​s​/​f​i​n​a​n​c​e​s​_​p​u​b​l​i​q​u​e​s​_​q​c​/​m​a​n​i​f​e​s​t​e​_​q​c​_​l​u​c​i​d​e.pdf>.

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