Les NCS – Les 10 prochaines années

Au tournant des années 2000, les mouvements populaires ont amorcé un nouveau cycle dans plusieurs régions du monde. Chez nous, la Marche Du pain et des roses, organisée par la Fédération des femmes du Québec présidée par Françoise David, a inauguré ce virage en 1995. Le discours agressif du néolibéralisme à la gloire des vertus du démantèlement de l’État-providence et de l’ouverture des marchés était enfin défié.

Cela n’a pas été facile, car depuis au moins une décennie, les bourgeoisies imposaient une nouvelle discipline capitaliste, celle d’un monde d’entrepreneurs libérés de contraintes imposées par l’État. De larges parties du centre-gauche, au Québec notamment, avaient intégré les préceptes du consensus de Washington : privatisation, déréglementation, libre-échange, démantèlement en douce de l’État-providence entre autres. Le Parti québécois, reconstruit autour de Lucien Bouchard, faisait partie du club[1], de même que le Parti libéral du Québec (PLQ), celui du Canada (PLC) et les conservateurs.

Au départ, cette capitulation a soulevé l’appréhension, mais elle a été perçue comme un mauvais moment à passer. Certaines organisations ont préféré faire le dos rond devant la religion du déficit zéro et ont accepté de participer aux tables de concertation mises sur pied par le gouvernement, notamment lors du Sommet socio-économique de 1996 et celui de la jeunesse en 2000. Mais, peu à peu, le vent a tourné. En 2003, le PLQ est revenu au pouvoir et s’apprêtait à tout casser. Sans mot d’ordre, les parents des CPE, les jeunes et des syndicalistes ont dit non. En 2005, les étudiantes et étudiants ont eu le courage de braver non seulement le gouvernement, mais une opinion publique favorable, selon les bien-pensants, à la marchandisation de l’enseignement supérieur.

Alors que depuis plusieurs années déjà, l’altermondialisme et les forums sociaux œuvraient à renouveler les canons traditionnels de la gauche, il fallait « sortir de la boîte » et penser autrement. Le parti d’avant-garde, le progrès par la science et le développement des forces productives, la secondarisation des luttes féministe et écologiste, la focalisation sur l’État-nation et d’autres idées bien ancrées dans la gauche intellectuelle et politique devaient être surmontés.

Sur le plan politique, un vent de mécontentement soufflait. De larges segments de la mouvance péquiste se montraient de plus en plus insatisfaits. Ainsi, peu à peu, se sont mis en place des mécanismes qui allaient permettre la convergence des gauches. Au Québec, celles-ci connaissaient, depuis 25 ans, un lent processus de maturation politique, notamment sur la question nationale, ainsi que sur la façon d’envisager le rapport entre mouvements sociaux et action politique.

C’est à ce moment charnière qu’est créé, durant l’été 2007, le Collectif d’analyse politique (CAP). Le collectif se cherche d’abord une identité. Il organise quelques évènements, dont plusieurs ateliers au Forum social québécois de 2007. Il formule rapidement le projet de lancer une revue. En février 2009 paraît le premier numéro des Nouveaux Cahiers du socialisme (NCS), nom choisi pour rendre hommage à une expérience inspirante, celle des Cahiers du socialisme, publiés de 1978 à 1985. Le groupe était restreint, composé principalement d’hommes issus du milieu de l’éducation et conscients de la nécessité de réactiver une pensée de gauche.

Avec le triomphe du néolibéralisme, les secteurs dominants avaient remporté la lutte sur le terrain idéologique et la gauche peinait à leur opposer des analyses solides, argumentées, structurées, franchement anticapitalistes. Pour les NCS, cela voulait dire faire des efforts systématiques, revoir les théories et leur histoire, s’engager sur les sentiers nouveaux et escarpés de la praxis, là où se rencontrent et parfois s’affrontent le monde des idées et celui du terrain.

Pour cela, il fallait également briser un autre faux consensus sur le savoir livresque, embourbé dans un académisme qui étouffait déjà le monde universitaire – c’est pire aujourd’hui –, et plus généralement, une certaine nonchalance de la gauche hostile à l’enquête, au débat, à la rigueur méthodologique. En fait, les NCS s’inséraient dans un ensemble d’interventions et de projets qui entreprenaient des démarches similaires mais non identiques, comme l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), les collectifs À bâbord! et Presse-toi à gauche!.

Ainsi y avait-il aux NCS, dès le départ, une volonté d’œuvrer de concert avec des allié-e-s, de repenser l’horizon de l’émancipation et de revoir la critique du capitalisme dans l’optique de développer un socialisme pour le XXIe siècle. Le CAP a pu profiter en cours de route de tout un éventail de contributions. Sur le plan intellectuel, par exemple, féministes, écologistes, artistes, juristes et tant d’autres sont venus périodiquement enrichir nos travaux et analyses. Sur les plans matériel et politique, nous avons pu compter sur l’appui indispensable d’un grand nombre de syndicats et d’organisations. Nous les en remercions sincèrement, ainsi que nos fidèles abonné-e-s, qui ont contribué à assurer la pérennité de la revue.

Les premières années, le collectif s’est inspiré de nombreuses expériences. La vague de gouvernements de gauche qui se consolidaient en Amérique latine et les mouvements sociaux qui se réunissaient annuellement lors de forums sociaux mondiaux alimentaient sa réflexion. Le début de la crise économique mondiale nous a donné la possibilité de relancer la réflexion critique sur le capitalisme. Cette crise allait donner lieu à d’immenses mobilisations en Europe, aux États-Unis et ailleurs. Finalement, en 2012, l’épisode de la grève étudiante et des Carrés rouges allait inscrire profondément le Québec dans cette mouvance de résistance.

Dans ce bouillon incandescent, les NCS étaient interpellés, fortement encouragés, pour ne pas dire obligés, d’élargir les problématiques en jeu à de nouvelles personnes, à de nouvelles initiatives, dont l’université populaire, devenue un rendez-vous intellectuel très large, et à des explorations sur l’après-capitalisme, la décroissance, la culture, le monde autochtone, la réorganisation de la gauche, et plusieurs autres thèmes issus du renouvellement politique et intellectuel en cours. Parallèlement, le collectif des NCS sortait du périmètre montréalais pour participer à des événements originaux et attrayants dans la région de Québec, dans l’Outaouais, le Saguenay, l’Estrie et ailleurs, et consolider des liens d’amitié et de travail avec Toronto, New York, Londres, Paris, Sao Paulo, Buenos Aires, Barcelone, notamment.

Plus récemment, les NCS ont observé, comme bien d’autres, le déploiement d’une nouvelle offensive de droite. L’« austéritarisme », où se croisent les mêmes lubies néolibérales et le renforcement des dispositifs répressifs, a permis de changer, en partie au moins, les rapports de force en faveur des élites. Toute une panoplie de moyens a été mise en œuvre, dont la montée des idéologies rétrogrades du tout-le-monde-contre-tout-le-monde. Cela a pris au Québec la forme des impasses identitaires, hostiles aux populations immigrantes et réfugiées, surtout musulmanes. Le nationalisme québécois qui s’était péniblement libéré de l’empreinte catholique de droite au moment de la Révolution pas-si-tranquille, en a été gravement affecté, ce qui alimente les dérives actuelles.

Les NCS et leurs alliés font alors face à un virage inquiétant, lourd de sens, qui gruge les espaces conquis par les luttes populaires. Des mouvements sont carrément en recul, en particulier les mouvements étudiant et syndical depuis 2015. Les printemps rebelles, qui avaient éclos ici et là, dans l’arc des crises entre l’Afrique et le Moyen-Orient, sont devenus des hivers militarisés. Des expérimentations porteuses du renouvellement de la gauche ont été sérieusement mises à mal, voire bloquées, notamment en Grèce et en Espagne. Les gouvernements de gauche d’Amérique latine ont souffert de la crise mondiale et des limites des réformes qu’ils ont pu effectuer, pour être écartés par des droites ragaillardies. Le « monstre » qu’on voyait venir depuis quelques années est apparu en chair et en os en la personne de Trump, ce qui refoule les avancées démocratiques des masses populaires, des femmes, des jeunes et des Africains-Américains aux États-Unis.

Cependant, la résistance continue. Plusieurs mouvements sont sur la défensive bien qu’ils soient plus forts qu’ils ne l’étaient il y a quelques décennies, alors qu’ils traversaient le désert néolibéral des années 1980, désert rendu plus aride par l’implosion des anciens socialismes. Aujourd’hui, la convergence qui se dessine entre l’écologisme, l’essor des mouvements autochtone et paysan et une nouvelle couche sociale urbaine, scolarisée et précarisée, nous semble prometteuse.

Les luttes politiques et sociales ne sont jamais des lignes droites. Les stratèges mandatés par la bourgeoisie, même lorsqu’ils reculent, continuent leur œuvre de sape, inventent de nouveaux moyens et de nouvelles illusions destructrices. Le travail des mouvements populaires, de la gauche, des projets comme les NCS, ne cesse jamais.

En mai dernier, le colloque La Grande Transition, préparer la société après le capitalisme, a permis de constater que les nouvelles générations, et avec elles les jeunes de cœur, étaient capables d’aller plus loin, de relever le défi de l’intersectionnalité, c’est-à-dire l’imbrication complexe des contradictions dans nos sociétés et, par conséquent, d’assumer l’obligation de construire des passerelles entre les pratiques, les approches intellectuelles-politiques et la construction de nouveaux savoirs. La rencontre a été un succès phénoménal : plus de 1 650 participantes et participants, des recherches riches et passionnantes, souvent présentées dans un langage nettoyé de la pénible enveloppe académique, dans l’enthousiasme et le partage.

Face à l’adversité et devant la violence de la nouvelle offensive néolibérale, beaucoup se sont engagés politiquement. On le voit dans la prolifération de groupes de recherche et d’éducation populaire, dans plusieurs domaines : question urbaine, syndicalisme, internationalisme et altermondialisme, mouvements communautaires, entre autres. À leur manière, des projets comme celui de Québec solidaire cherchent à réinvestir et à renouveler des terrains de lutte longtemps délaissés par la gauche. Des noyaux de pensée critique se multiplient un peu partout, qui lient la recherche et l’enquête à l’action et à l’organisation, et produisent, sous des registres divers, des intellectuels « organiques », avec et pour les mouvements populaires.

Le défi est immense : aider, stimuler l’émergence d’une force politisée et de masse, œuvrer sur plusieurs terrains à la fois, y compris dans et sur les institutions, avec suffisamment de détermination pour expérimenter, imaginer l’émancipation qui prend forme dans cette longue crise du capitalisme, se tenir debout et jeter dans les engrenages du système les grains de sable nécessaires pour l’enrayer.

Les NCS sont un maillon de cette grande chaîne. Notre ambition est donc, au-delà d’un dixième anniversaire où nous pouvons constater les avancées comme les faux-pas, de continuer d’améliorer et de produire cet outil qui a pu durer grâce au travail militant et bénévole d’un très grand nombre de collaboratrices et de collaborateurs : auteur-e-s, équipes chargées des dossiers, réviseur-e-s, personnes au soutien administratif et technique de la revue, du site Web et de Facebook. Éditée par Écosociété jusqu’au numéro 6, la revue est maintenant produite par des militantes et militants du CAP. En plus du format papier, elle est maintenant disponible, depuis le numéro 14, en format numérique, notamment dans les bibliothèques des cégeps et des universités abonnées à la plateforme Érudit. Ce numéro 20 souligne les 10 ans des NCS en présentant une nouvelle grille typographique conçue par une nouvelle graphiste. Nous tenons ici à remercier particulièrement Brigitte Beaudet dont la disponibilité et le professionnalisme ont participé au succès des NCS.

Nous terminons par une invitation à participer aux travaux à venir, comme la production des prochains numéros, sur la montée des droites, les dynamiques populaires en région, les nouvelles moutures de l’impérialisme, l’écosocialisme, l’éducation primaire et secondaire, etc. Nous vous invitons aussi à réfléchir avec nous aux suites à donner à La Grande Transition.

  1. Pour un Québec lucide, 19 octobre 2005, <http://classiques.uqac.ca/contemporains/finances_publiques_qc/manifeste_qc_lucide.pdf>.