Résumé d'une présentation à venir dans le cadre de l’Université populaire d’été des NCS

Les mutations du capitalisme

Par Mis en ligne le 04 août 2011

Dans un article publié en 2010[1], j’ai exa­miné les chan­ge­ments struc­tu­rels sur­ve­nus au Canada depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale. Ces chan­ge­ments ont été par­tout les mêmes dans tous les pays capi­ta­listes. La période 1947-1975 a été carac­té­ri­sée par le régime for­diste, qua­li­fi­ca­tif dérivé de la poli­tique d’Henry Ford qui avait com­pris que la pros­pé­rité de son entre­prise dépen­dait de la crois­sance sala­riale plutôt que de la répres­sion des salaires de ses employés. Le régime for­diste était donc carac­té­risé par la crois­sance de la pro­duc­ti­vité et du par­tage des gains de pro­duc­ti­vité entre capi­tal et tra­vail. La consé­quence était d’encourager la consom­ma­tion de masse sup­por­tée par la crois­sance des salaires réels.

Une deuxième carac­té­ris­tique était l’intervention de l’État dans tous les domaines : éco­no­mie, santé, édu­ca­tion, culture. Une troi­sième carac­té­ris­tique était la sta­bi­lité des taux de changes grâce au lien fixe entre le dollar amé­ri­cain et l’or. Il y avait aussi un autre inci­ta­tif à être plus géné­reux après la fin de la guerre. L’Europe était mena­cée de bas­cu­ler dans le camp com­mu­niste puisque l’URSS ser­vait de modèle alter­na­tif au régime capi­ta­liste. Les Américains l’ont très vite com­pris et se sont empres­sés de mettre de l’avant le Plan Marshall pour aider à la recons­truc­tion rapide des pays dévas­tés. Le for­disme a consti­tué le nouvel âge d’or du capitalisme.

Pourquoi alors s’est-on éloi­gné de ce régime pour évo­luer vers un nou­veau régime beau­coup plus favo­rable au capi­tal ? Les causes sont mul­tiples, mais je suis de ceux qui consi­dèrent que les chan­ge­ments dans l’espace inter­na­tio­nal sont domi­nants et entraînent les chan­ge­ments dans l’espace natio­nal. On ne sou­li­gnera jamais assez que l’importance de l’abandon du régime d’étalon de change dollar-or en 1971 qui a eu comme consé­quence l’émergence d’un nou­veau régime des changes flot­tants. Ce nou­veau régime a donné nais­sance à l’incertitude sur le marché des changes. Pour se pré­mu­nir contre cette vola­ti­lité, les entre­prises ont com­mencé à ache­ter des pro­duits déri­vés quant au prix futurs de leurs matières pre­mières et ensuite des pro­duits déri­vés finan­ciers pour leurs emprunts. Ce fut le début de la crois­sance spec­ta­cu­laire des pro­duits déri­vés en tout genre

Cet aban­don du régime US dollar-or a eu aussi comme consé­quence de féti­chi­ser encore plus la valeur de la mon­naie, car si sa valeur ne repose plus sur l’or, elle doit repo­ser, du moins dans l’espace natio­nal, sur le besoin de dis­ci­pli­ner la force de tra­vail pour assu­rer la cré­di­bi­lité de l’État dans l’espace inter­na­tio­nal. La lutte des classes ne se limite plus à une confron­ta­tion entre capi­tal et tra­vail dans les entre­prises, mais devient une ques­tion natio­nale entre finan­ciers et tra­vailleurs dans tous les sec­teurs. Un État capi­ta­liste se doit de prendre le parti des finan­ciers, car il y va de sa cré­di­bi­lité, de la cré­di­bi­lité de sa mon­naie et de sa dette au plan inter­na­tio­nal. D’où le rôle des agences de nota­tion et le res­pect que tout « bon » gou­ver­ne­ment doit avoir envers eux.

Enfin un autre chan­ge­ment majeur au niveau inter­na­tio­nal fut l’écroulement du Mur de Berlin et l’implosion de l’URSS en 1989. Comme nous l’avons déjà sou­li­gné, l’existence d’un modèle alter­na­tif de déve­lop­pe­ment avait contri­bué à dis­ci­pli­ner les capi­ta­listes. Sa dis­pa­ri­tion sou­daine a fait jubi­ler toute la classe capi­ta­liste, car la voie était libre à une plus grande exploi­ta­tion de la force de tra­vail. Ce sont toutes ces ques­tions et bien d’autres qui seront exa­mi­nées à l’aide d’observations sur une longue période.

Jean-Guy Loranger, Pro­fes­seur à l’Université de Montréal


[1] Revue de la régu­la­tion, numéro 8.

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