Les murs de la précarité

L’ethnographie des squats et de leurs habitants menée par la sociologue Florence Bouillon apporte un éclairage distancié à ce mode particulier d’habiter. Un ouvrage qui permet de se faire une idée concrète de la vie en squat sans négliger de faire apparaître les déterminants structurels de l’occupation illégale.
Mis en ligne le 26 août 2009
Recensé : Florence Bouillon, Les mondes du squat, anthro­po­lo­gie d’un habi­tat pré­caire, Paris, PUF, coll. « Partage du savoir », mars 2009. 244 p., 28 €.

Depuis quel­ques années, la ques­tion du squat défraie régu­liè­re­ment la chro­ni­que, comme en témoi­gne l’évacuation média­ti­que de la cité uni­ver­si­taire de Cachan en 2004. Le contexte de pénu­rie de loge­ments acces­si­bles, sur­tout dans les gran­des villes, rend en effet pré­gnante la pro­blé­ma­ti­que de l’occupation sans titre. Le livre de Florence Bouillon sur les « mondes du squat » tombe donc à point nommé et apporte un éclai­rage dis­tan­cié et dépas­sionné à ce mode d’habiter par­ti­cu­lier. Cet ouvrage est tiré d’une thèse qui a reçu le prix « Le Monde » de la recher­che uni­ver­si­taire. Grâce à des recher­ches docu­men­tai­res et archi­vis­ti­ques et à une pra­ti­que d’observation directe et de longue durée sur le ter­rain mar­seillais (Florence Bouillon a suivi le milieu des squats alter­na­tifs pen­dant cinq ans et a résidé à plein temps dans deux squats pen­dant quel­ques semai­nes), le lec­teur pénè­tre dans les mondes du squat et remet en ques­tion nombre d’idées reçues.

Une ethnographie des squats et de leurs habitants

Dans un pre­mier temps, Florence Bouillon s’attache à décrire de façon minu­tieuse la scène des squats. Sa recher­che repo­sant sur une démar­che induc­tive, l’ouvrage part des ren­con­tres avec les squat­teurs pour ensuite contex­tua­li­ser les situa­tions. Les des­crip­tions et les témoi­gna­ges de la pre­mière partie s’attachent donc à donner corps aux per­son­nes et aux espa­ces.

Caractérisé par l’insécurité, l’instabilité et l’inconfort, le squat est un lieu dans lequel il est dif­fi­cile de construire un habi­ter, notion envi­sa­gée ici comme « la construc­tion d’une rela­tion maté­rielle et sym­bo­li­que à l’espace, comme la pro­duc­tion d’un « lieu anthro­po­lo­gi­que », chargé d’histoire et d’identité, à partir duquel se construi­sent des atta­ches, de la conti­nuité » (p. 8-9). Le squat peut être abordé comme un espace inter­mé­diaire, entre privé et public, qui offre une pro­tec­tion mini­male en fai­sant fron­tière entre le dedans et le dehors et auto­rise l’appropriation tem­po­raire de micro-ter­ri­toi­res. Cette explo­ra­tion est l’occasion de remet­tre en ques­tion cer­tai­nes idées faus­ses. C’est le cas de la gra­tuité du squat : les squats sont par­fois payants, comme ceux des mineurs étran­gers qui sont en réa­lité le fait de l’appropriation d’appartements vides par des majeurs qui les sous-louent. De même, si cet habi­tat se pré­sente comme un « espace de liberté », il est loin d’être un lieu anar­chi­que : comme tout espace social, il est hié­rar­chisé et contrôlé. Afin de par­ve­nir à un « vivre ensem­ble » et de régu­ler la ten­sion entre inti­mité et col­lec­ti­vité, les squat­teurs ins­tau­rent des règles et il peut exis­ter entre eux des dif­fé­ren­ces de statut, qui impli­quent des avan­ta­ges dif­fé­ren­ciés.

Les mondes du squat

Dans le pro­lon­ge­ment de cette des­crip­tion, Florence Bouillon met en évi­dence la diver­sité des visa­ges du squat. Tous n’offrent pas la même qua­lité de vie et ne rem­plis­sent pas la même fonc­tion. Prenant le contre-pied des caté­go­ries éta­blies par les acteurs publics, qui clas­sent géné­ra­le­ment les squats en fonc­tion de leur per­cep­tion de la pau­vreté des habi­tants (plus ou moins réelle à leurs yeux) et de leur degré de dan­ge­ro­sité, elle éla­bore à l’inverse une typo­lo­gie fondée sur les usages qu’en font les habi­tants pour dis­tin­guer les squats de séden­ta­ri­sa­tion, de mobi­lité et d’activités. Envisagé comme rési­dence per­ma­nente par cer­tains, le squat est pour d’autres un point de chute ponc­tuel au sein d’une tra­jec­toire migra­toire, pour d’autres encore un lieu d’activités poli­ti­ques ou artis­ti­ques.

Au delà de cette diver­sité, il res­sort cepen­dant de cette pre­mière immer­sion que tous les squat­teurs recou­rent à cette solu­tion en raison d’une grande pau­vreté. Ils par­ta­gent un pro­blème d’accession au loge­ment ordi­naire lié à une absence de droits, ou à une dif­fi­culté à les faire valoir, mais aussi à l’absence d’un parc de loge­ments cor­res­pon­dant à leurs besoins et à leurs res­sour­ces. Le cas des migrants dis­cri­mi­nés, pre­mière figure des squats de pau­vreté, est à relier aux dis­cri­mi­na­tions eth­ni­ques sur le marché immo­bi­lier de droit commun. De sur­croît, du fait de la fer­me­ture des fron­tiè­res euro­péen­nes à l’immigration régu­lière, les per­son­nes sans papiers ne peu­vent se loger léga­le­ment, d’où leur recours à ce type d’habitat. Mais on trouve aussi de nom­breu­ses per­son­nes qui, en période de plein emploi, auraient pu inté­grer loge­ment et marché du tra­vail sans grande dif­fi­culté (elles sont vic­ti­mes du pro­ces­sus de « désta­bi­li­sa­tion des sta­bles » décrit par Robert Castel). Ces mal-logés consti­tuent la deuxième figure des squats de pau­vreté. Toute la chaîne du loge­ment est ici en cause et plus par­ti­cu­liè­re­ment l’insuffisance de loge­ments sociaux dont la voca­tion est pré­ci­sé­ment de loger les ména­ges des clas­ses popu­lai­res. Le fait que ces per­son­nes, qui ne sont pas « sans droits », occu­pent illé­ga­le­ment des loge­ments vides, s’explique par l’inadéquation des dis­po­si­tifs ins­ti­tu­tion­nels avec leurs besoins (ils sont inadap­tés aux famil­les, perçus comme le signe de la mar­gi­na­lité et les chiens sont inter­dits).

Quant à la situa­tion des jeunes en marge, troi­sième figure des squats de pau­vreté, elle se carac­té­rise par une forte hété­ro­gé­néité tant du point de vue des dif­fi­cul­tés ren­con­trées, des res­sour­ces déte­nues que des condi­tions d’habitat. Certains sont « sur la route » et voya­gent à tra­vers l’Europe. Ils habi­tent sou­vent leur camion en alter­nance avec des temps de rési­dence chez des parents et des amis ou dans les squats. On trouve aussi des usa­gers de drogue et des per­son­nes pré­sen­tant des trou­bles psy­chi­ques.

Même si les migrants sont les pre­miers habi­tants des squats, les squat­teurs sont donc dans leur majo­rité des mal logés. Ils témoi­gnent des visa­ges actuels de la pau­vreté et de la relé­ga­tion, c’est-à-dire des limi­tes de l’assistance et des caren­ces de l’action publi­que. Le squat est en effet cor­rélé à un ensem­ble de lacu­nes, d’insuffisances ou d’inadéquations des poli­ti­ques de l’emploi, de la santé, de la migra­tion, des pres­ta­tions socia­les et, enfin et sur­tout, des poli­ti­ques de l’habitat. Mais il ne peut être appré­hendé que par défaut. Il est aussi une ten­ta­tive de se sous­traire à l’espace public de la rue et à l’espace commun du foyer et consti­tue une occa­sion maté­rielle et sym­bo­li­que de conver­tir la pau­vreté en résis­tance, en téna­cité. Du fait de ses poten­tia­li­tés d’appropriation, d’intimité et de cita­di­nité (il permet d’être au cœur de la ville), il relève en outre d’une ten­ta­tive d’habi­ter : à partir de ce lieu se construi­sent des atta­ches, de la sta­bi­lité et de la conti­nuité. Ce constat met ainsi en évi­dence la diver­sité des para­mè­tres éta­blis­sant les qua­li­tés d’un loge­ment, qui sont loin de se limi­ter à l’espace et au confort.

Une introuvable politique du squat

La seconde partie de l’ouvrage vise à pren­dre de la hau­teur par rap­port à la ques­tion du squat. Cette situa­tion s’inscrit avant tout dans les pro­ces­sus struc­tu­rels d’exclusion du loge­ment. D’un côté, les plus pré­cai­res se heur­tent à la dis­pa­ri­tion du parc privé bon marché et, de l’autre, à la fer­me­ture d’un parc social tou­jours plus sélec­tif. Certes, une poli­ti­que spé­ci­fi­que de loge­ment à l’attention des per­son­nes en dif­fi­culté se déve­loppe, avec l’instauration de dis­po­si­tifs alter­na­tifs (sous-loca­tions asso­cia­ti­ves, baux glis­sants, etc.). Mais la satu­ra­tion des struc­tu­res, l’interdiction légale d’accueil des sans-papiers et l’exclusion « com­por­te­men­tale » (en cas de vio­len­ces, de non-res­pect du règle­ment inté­rieur…) contri­buent à lais­ser sur le car­reau des mil­liers de per­son­nes, dont cer­tai­nes se tour­nent vers l’occupation illé­gale, faute de mieux. Les squats sont donc le pro­duit d’un ensem­ble de méca­nis­mes, dont au pre­mier chef l’absence d’une poli­ti­que du loge­ment adap­tée et la fra­gi­li­sa­tion de l’ensemble des pro­tec­tions socia­les.

Surtout, il n’existe pas de prise en compte spé­ci­fi­que de la ques­tion du squat. L’ambivalence de l’appréhension ins­ti­tu­tion­nelle vis-à-vis des squat­teurs, perçus à la fois comme bons et mau­vais, vic­ti­mes et cou­pa­bles, n’est cer­tai­ne­ment pas étran­gère à cette situa­tion et impli­que une oscil­la­tion per­ma­nente entre la « potence et la pitié » (selon l’expression de Geremek). Il appa­raît en outre que, si la plu­part des squat­teurs ne sont pas « coupés » des ins­ti­tu­tions (la jus­tice, la police, la pré­fec­ture, les élus locaux, les bailleurs sociaux, le Conseil géné­ral, le dépar­te­ment et de mul­ti­ples com­po­san­tes du sec­teur asso­cia­tif, mili­tant et syn­di­cal peu­vent être impli­qués), leur prise en charge est mor­ce­lée. En fait, les ins­tan­ces de déci­sion mobi­li­sées par le squat varient en fonc­tion du type de squat occupé, selon qu’il s’agit d’un squat de migrants, d’artistes, de jeunes hommes sans papiers… Plus un squat est perçu comme légi­time, moins ses inter­lo­cu­teurs ins­ti­tu­tion­nels se can­ton­nent au seul domaine répres­sif, et plus ils se diver­si­fient.

Ce contexte expli­que qu’une partie impor­tante des squat­teurs se heurte à des pro­blè­mes pour accé­der aux droits et aux pro­tec­tions socia­les. Face à un « vide intel­lec­tuel et poli­ti­que », c’est alors au magis­trat que revient la lourde tâche d’arbitrer sur le sort des habi­tants. Ce « désis­te­ment du poli­ti­que au profit du judi­ciaire » s’inscrit selon Florence Bouillon dans une ten­dance de nos socié­tés à la judi­cia­ri­sa­tion des pro­blè­mes sociaux : « Le trai­te­ment judi­ciaire du squat s’avère carac­té­ris­ti­que d’une évo­lu­tion para­dig­ma­ti­que socié­tale, où la figure du clan­des­tin se sub­sti­tue à celle de l’immigré, le pauvre sédi­tieux à la per­sonne défa­vo­ri­sée, le schème de l’insécurité à l’esprit des lois de 1990 et 1998. » (p. 146) Concrètement, dans la plu­part des cas, aucun relo­ge­ment n’est accordé aux squat­teurs. Les expul­sions ont pour consé­quence leur pau­pé­ri­sa­tion accrue et ne résol­vent en rien la « ques­tion » du squat. Bien plus, elles contri­buent à pro­duire ce à quoi elles sont cen­sées mettre un terme. Selon Florence Bouillon, le squat relève donc à la limite d’une « poli­ti­que de l’urgence », mais cer­tai­ne­ment pas d’une poli­ti­que d’accès aux droits et de relo­ge­ment dura­ble.

Les compétences des citadins disqualifiés

Partant de la volonté de s’affranchir d’une appro­che cri­mi­no­gène et dés­in­car­née des cita­dins vul­né­ra­bi­li­sés, Florence Bouillon s’attache dans une der­nière partie à décrire les com­pé­ten­ces acqui­ses au cours de l’expérience du squat. Certes, les pro­ces­sus de dis­qua­li­fi­ca­tion, les dis­cri­mi­na­tions et la relé­ga­tion sont déter­mi­nants, mais ils ne suf­fi­sent pas à épui­ser le réel, dans lequel pren­nent place des méca­nis­mes de résis­tance et d’invention plus ou moins éla­bo­rés, plus ou moins effi­ca­ces. Les com­pé­ten­ces se dis­tin­guent prin­ci­pa­le­ment des capi­taux concep­tua­li­sés par la socio­lo­gie bour­dieu­sienne en ce qu’elles ne sont pas « héri­tées » par le biais de la socia­li­sa­tion pri­maire, mais relè­vent de formes d’apprentissages et de trans­mis­sion en situa­tion.

Concrètement, les trois moments que consti­tuent l’ouverture, l’établissement et l’habitation d’un squat néces­si­tent la mobi­li­sa­tion de tels savoirs et savoir-faire. Avant d’ouvrir un squat, il faut repé­rer et éva­luer, et donc savoir « lire la ville ». L’ouverture du lieu exige ensuite timing, dis­cré­tion, pru­dence et dex­té­rité. Puis il faut se pro­té­ger et, pour se main­te­nir dans les lieux, connaî­tre les règles du droit. S’établir dans un squat sup­pose par ailleurs des com­pé­ten­ces inté­gra­ti­ves per­met­tant d’être accepté par des co-rési­dents, ce qui exige une capa­cité à conver­tir la dis­qua­li­fi­ca­tion en un pro­ces­sus d’inclusion dans un col­lec­tif. Des talents d’aménageurs sont enfin requis afin d’organiser l’espace et se l’approprier.

Prenant tou­te­fois acte des limi­tes de ces com­pé­ten­ces, Florence Bouillon avance la notion de « com­pé­ten­ces pré­cai­res » dans le sens où celles-ci sont encla­vées dans des contrain­tes par­ti­cu­liè­re­ment pré­gnan­tes : « Elles consti­tuent des sup­ports inéga­le­ment effi­ca­ces de construc­tions iden­ti­tai­res et de neu­tra­li­sa­tion de l’incertitude, sans bou­le­ver­ser radi­ca­le­ment la struc­ture des posi­tions socia­les et leur « repro­duc­tion ». » (p. 213) Les com­pé­ten­ces pré­cai­res sont com­mu­né­ment par­ta­gées, acqui­ses, trans­mi­ses et actua­li­sées en situa­tion, inéga­le­ment dis­tri­buées et enfin inéga­le­ment pro­tec­tri­ces et conver­ti­bles sur d’autres scènes socia­les. Elles ont un pou­voir limité en ce qui concerne les chan­ces de sortir de la mar­gi­na­lité et des mondes du squat dans les­quels les squat­teurs ris­quent tou­jours de se lais­ser enfer­mer.

D’une façon géné­rale, être squat­teur n’est donc pas un état : c’est un moment dans une tra­jec­toire rési­den­tielle et dans un par­cours de vie, qui s’inscrit dif­fé­rem­ment en fonc­tion des res­sour­ces, des com­pé­ten­ces, des dif­fi­cul­tés et des aspi­ra­tions de chacun. On peut parler d’une « car­rière » de squat­teur, qui se tra­duit par l’apprentissage de tech­ni­ques spé­ci­fi­ques. Petit à petit, le squat devient mieux maî­trisé, mieux jus­ti­fié et mieux amé­nagé. Cette car­rière est en même temps une « car­rière morale » car elle impli­que un cycle des modi­fi­ca­tions de la repré­sen­ta­tion de soi et des autres : le rap­port sub­jec­tif au squat évolue au cours du temps et les habi­tants pas­sent sou­vent du squat hon­teux au squat assumé, puis reven­di­qué. En fin de compte, le squat a consti­tué pour cer­tains un levier tandis que pour d’autres, il n’est qu’une étape dans une route par­se­mée d’embûches, un pas sup­plé­men­taire vers la rue et la vio­lence.

Cet ouvrage offre donc un excel­lent tour d’horizon de la ques­tion du squat et des logi­ques com­plexes qui le tra­ver­sent. À l’issue de la lec­ture, on se fait une idée concrète de ce que peut être la vie dans ces lieux mécon­nus du grand public. Mais tout le mérite de Florence Bouillon est de ne pas s’en tenir à la sur­face des choses et de mon­trer éga­le­ment les déter­mi­nants struc­tu­rels de l’occupation illé­gale. Parallèlement, elle prend de la dis­tance avec une appro­che misé­ra­bi­liste en mon­trant que les cita­dins dis­qua­li­fiés ne sont pas dépour­vus de marge de manœu­vre et dis­po­sent d’un pou­voir de résis­tance. Prônant l’idée d’une com­bi­nai­son néces­saire de l’analyse des pro­ces­sus de dis­cri­mi­na­tion et des dyna­mi­ques de résis­tance, de la domi­na­tion et de la créa­ti­vité déployée pour s’énoncer comme sujet, elle trouve donc le « juste » posi­tion­ne­ment pour abor­der une ques­tion polé­mi­que qui néces­si­tait un tel éclai­rage dis­tan­cié.

Photo (cc) : Vandalo

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