Les mouvements sociaux entre l’autonomie et la lutte pour le changement

Mis en ligne le 18 février 2008

Les mou­ve­ments sociaux, dans leur grande majo­rité, reven­diquent leur indé­pen­dance par rap­port au gou­ver­ne­ment de gauche. Même si cer­tains ont opté pour sou­te­nir sans équi­voque les poli­tiques offi­cielles, les mou­ve­ments les plus impor­tants gardent une cer­taine dis­tance et ne sont pas avares de cri­tiques.

Par Raúl Zibechi

Pour les mou­ve­ments sociaux de la région, l’arrivée au pou­voir de gou­ver­nants de centre gauche et de gauche a repré­senté un véri­table trem­ble­ment de terre interne. Pas tant à cause de la néces­sité de prendre posi­tion sur les chan­ge­ments enre­gis­trés sur la scène poli­tique mais sur­tout parce que l’initiative est passée des mou­ve­ments aux gou­ver­ne­ments. On n’est déjà plus à l’époque des grandes mobi­li­sa­tions qui déter­mi­naient l’agenda poli­tique de la région, comme ce le fut pro­ba­ble­ment jusqu’au déraille­ment de la Zone de Libre-Echange des Amériques (ZLEA) au sommet de Mar del Plata (Argentine), en novembre 2005. La situa­tion est deve­nue beau­coup plus com­plexe que dans la période domi­née par les poli­tiques néo­li­bé­rales clas­siques et par les gou­ver­ne­ments conser­va­teurs qui ont pro­vo­qué une vague de résis­tances.

Les chan­ge­ments impul­sés en grande mesure par l’action des mou­ve­ments sociaux ont contri­bué à les écar­ter de l’avant-scène. Selon moi, ce para­doxe est au centre des pro­blèmes qu’affrontent les mou­ve­ments, car ils n’y étaient pas pré­pa­rés. Parallèlement, la nou­velle conjonc­ture a mis au pre­mier plan la ques­tion de l’intégration régio­nale – avec deux pro­jets en com­pé­ti­tion – face à laquelle de nom­breux mou­ve­ments ren­contrent des dif­fi­cul­tés au moment de prendre posi­tion [1]. Il semble évident que les États-Unis ne jouent pas seul dans une Amérique du Sud qu’on ne peut plus consi­dé­rer comme son « arrière-cour », et qu’un cer­tain mul­ti­la­té­ra­lisme est en train de se conso­li­der. Celui-ci est impulsé notam­ment par un pays comme le Brésil qui a démon­tré sa capa­cité de peser de manière déter­mi­nante dans la région. Les mou­ve­ments sociaux n’ont pas tou­jours su pré­ve­nir la pro­fon­deur des chan­ge­ments en marche, tant à l’échelle locale qu’à l’échelle régio­nale, et se posi­tion­ner face à des situa­tions beau­coup plus com­plexes et contra­dic­toires qui n’acceptent pas de lec­tures sim­plistes.

L’Uruguay n’échappe pas à cette réa­lité. Comme nous le ver­rons, plu­sieurs mou­ve­ments ont été neu­tra­li­sés par les gou­ver­ne­ments mais les plus impor­tants – tant quan­ti­ta­ti­ve­ment que par leur poten­tiel d’émancipation – gardent une cer­taine dis­tance avec les pou­voirs publics. Le conflit avec l’Argentine sur l’installation d’usines de cel­lu­loses sur le fleuve fron­ta­lier Uruguay [2] est peut-être la seule excep­tion que vit le pays.

Ombres et lumières sur les droits de l’Homme

La prin­ci­pale rup­ture par rap­port aux gou­ver­ne­ments anté­rieurs est l’attitude du gou­ver­ne­ment de Tabaré Vazquez sur la vio­la­tion des droits humains au cours de la dic­ta­ture mili­taire (1973-1985). Pour la pre­mière fois, le pou­voir exé­cu­tif a décidé de creu­ser dans les casernes de l’armée à la recherche de restes de pri­son­niers-dis­pa­rus. Le tour­nant n’est des moindres, même si les résul­tats n’ont pas été ceux que l’on escomp­tait, puisque les mili­taires refusent de col­la­bo­rer en appor­tant des infor­ma­tions. Malgré tout, des corps de dis­pa­rus ont été trou­vés et un climat s’est ins­tallé qui a permis de traî­ner devant les tri­bu­naux cer­tains des prin­ci­paux accu­sés de ces vio­la­tions des droits humains.

Même si le gou­ver­ne­ment a refusé d’annuler la « Loi de cadu­cité » qui, en 1986, a amnis­tié les bour­reaux, les chan­ge­ments dans la poli­tique gou­ver­ne­men­tale marque une inflexion, peut-être la plus impor­tante (…) de l’actuel gou­ver­ne­ment. En d’autres mots, nous sommes face à un chan­ge­ment radi­cal que per­sonne ne peut nier et qui aura des impacts pro­fonds sur la sub­jec­ti­vité des Uruguayens dans les pro­chaines décen­nies.

Les points néga­tifs, quant à eux, on les trouve dans deux aspects : la non annu­la­tion de la « Loi de cadu­cité » et la ten­ta­tive de Vazquez de célé­brer le jour du « Nunca Más » (« Jamais Plus ») en encou­ra­geant une récon­ci­lia­tion entre bour­reaux et vic­times. Par rap­port à la loi d’amnistie, le mou­ve­ment syn­di­cal et une bonne partie des autres mou­ve­ments ont lancé une cam­pagne pour sa déro­ga­tion. Mais le groupe le plus impor­tant, des familles de pri­son­niers-dis­pa­rus, a décidé de ne pas y par­ti­ci­per puisqu’il n’a pas réussi à prendre de posi­tion una­nime en son sein. En fait, une des per­sonnes les plus connues de ce mou­ve­ment a été nommée par le gou­ver­ne­ment à un poste offi­ciel et adopte la même posi­tion que ses supé­rieurs : il ne faut pas annu­ler une loi injuste parce que de toute façon les vio­leurs des droits humains sont jugés. Ce groupe est la prin­ci­pale force sociale neu­tra­li­sée par le gou­ver­ne­ment de gauche.

Toutefois, Vazquez a dû faire marche arrière dans sa ten­ta­tive de célé­brer la jour­néedu « Nunca Más » puisqu’une bonne partie de la société et les prin­ci­paux mou­ve­ments leur ont tourné le dos. C’est le syn­di­cat des ensei­gnants qui cette fois a joué un rôle impor­tant. Une vaste consul­ta­tion démo­cra­tique de ses bases a donné un résul­tat sans appel : 90% des ensei­gnants se sont oppo­sés à par­ti­ci­per au défilé civique et mili­taire que le pré­sident avait convo­qué pour scel­ler la récon­ci­lia­tion. Le 29 mai der­nier, la cen­trale syn­di­cale Plenario Intersindical de Trabajadores – Convención Nacional de Trabajadores (PIT-CNT) a sou­tenu une grève natio­nale de 24 heures de tous les sec­teurs de l’enseignement. Ils exi­geaient du gou­ver­ne­ment qu’il res­pecte sa pro­messe élec­to­rale d’augmenter le budget de l’éducation. Le jour même, des mil­liers de tra­vailleurs ont exigé de meilleurs salaires et « jamais plus » de ter­ro­risme d’État. Le 20 mai, date de la com­mé­mo­ra­tion de l’assassinat de quatre Uruguayens à Buenos Aires en 1976 (le séna­teur Zelmar Michelini, le député Héctor Gutiérrez Ruiz et deux mili­tants tupa­ma­ros), par des mili­taires uru­guayens avec l’appui de la dic­ta­ture de Videla, plus de 50 mille per­sonnes sont des­cen­dues dans la rue pour expri­mer leur rejet de la récon­ci­lia­tion annon­cée par Vazquez. Le pré­sident n’a pas eu d’autre choix que de faire marche arrière ou alors il ris­quait de pro­vo­quer une crise au sein même de sa force poli­tique.

L’autonomie his­to­rique du mou­ve­ment syn­di­cal

Le mou­ve­ment syn­di­cal uru­guayen a une longue tra­di­tion d’indépendance par rap­port aux partis de gauche, même si presque tous ses diri­geants militent dans l’un ou l’autre sec­teur du Frente Amplio. Avec le temps, un prin­cipe commun s’est imposé ; il dit que les syn­di­cats ne doivent se sou­mettre ni à l’État ni aux partis, quelles que soient leurs affi­ni­tés. Sous le gou­ver­ne­ment de Tabaré Vazquez, ce prin­cipe a été res­pecté.

Il est indé­niable que la cen­trale syn­di­cale PIT-CNT est une des grands béné­fi­ciaires de la poli­tique actuelle, puisque l’exécutif est revenu à la poli­tique de négo­cia­tion tri­par­tite (État, syn­di­cats, chefs d’entreprises) qui avaient été aban­don­nées au début des années 90 avec la vague néo­li­bé­rale. La réins­tal­la­tion des Conseils de salaires (Consejos de Salarios) où l’on dis­cute des condi­tions de tra­vail des sala­riés a donné lieu non seule­ment à une aug­men­ta­tion du salaire réel mais aussi à la pos­si­bi­lité qu’émergent de nou­veaux syn­di­cats là où jusqu’à aujourd’hui les droits syn­di­caux n’étaient pas res­pec­tés. En deux ans, des dizaines de sec­tions syn­di­cales ont été créées et le nombre de membres a doublé.

Malgré cela, le mou­ve­ment syn­di­cal a su main­te­nir son indé­pen­dance et l’a démon­tré à plu­sieurs occa­sions. L’exemple le plus évident a peut-être été la mobi­li­sa­tion syn­di­cale contre l’impérialisme et la signa­ture d’un traité de libre-échange avec les Etats-Unis lors de la visite de George W. Bush en Uruguay en mars 2007. Ce n’est pas le seul exemple. Comme nous l’avons vu, les syn­di­cats ont joué un rôle impor­tant au moment de reje­ter la récon­ci­lia­tion avec les mili­taires de la dic­ta­ture et de nom­breux syn­di­cats, sur­tout ceux du sec­teur public (ensei­gnants, admi­nis­tra­tion cen­trale et muni­ci­pale) n’ont pas cessé d’organiser des arrêts de tra­vail et des grèves pour récla­mer des salaires dignes. Le PIT-CNT a réa­lisé plu­sieurs arrêts de tra­vail par­tiels et une grève de 24 heures contre la poli­tique éco­no­mique du gou­ver­ne­ment, en conti­nuité avec celle de ses pré­dé­ces­seurs.

Au moment d’évaluer le mou­ve­ment syn­di­cal sous le gou­ver­ne­ment de gauche, Juan Castillo, secré­taire géné­ral du PIT-CNT, croit qu’il a réussi à réaf­fir­mer son auto­no­mie et son indé­pen­dance tout en inter­ve­nant sur la scène poli­tique. En ce sens, il recon­naît les chan­ge­ments en cours et défend une plus grande impli­ca­tion du mou­ve­ment syn­di­cal dans ce qui devrait être une démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive. « Au sein du mou­ve­ment, il existe trois cou­rants : ceux qui ne veulent pas cri­ti­quer pour ne pas com­pli­quer la tâche du gou­ver­ne­ment, ceux qui disent que rien n’a changé et que ce sont tous les mêmes, et, entre les deux, ceux comme nous qui croient qu’il faut recon­naître les avan­cées tout en cri­ti­quant les erreurs et les manques », explique Castillo.

Le mou­ve­ment syn­di­cal n’a pas de cadres dans le gou­ver­ne­ment du Frente Amplio. Fidèle à sa tra­di­tion légen­daire, chaque fois qu’un syn­di­ca­liste entre dans le sys­tème poli­tique, il aban­donne natu­rel­le­ment le mou­ve­ment. « C’est quelque chose qui ne se dis­cute pas, c’est normal », dit Castillo tout en rap­pe­lant que 30 des 51 dépu­tés de la gauche sont issus du monde syn­di­cal. En somme, l’autonomie fait partie de la culture poli­tico-sociale du pays.

Les coopé­ra­tives de loge­ment

La Fédération des coopé­ra­tives de loge­ment par aide mutuelle – la FUCVAM, Federación de Cooperativas de Vivienda por Ayuda Mutua – est le mou­ve­ment le plus impor­tant et le plus massif après le syn­di­cal. Né il y a plus de 30 ans, elle est com­po­sée d’environ 500 coopé­ra­tives qui grâce à l’occupation de terres dans des zones urbaines ont réussi à construire envi­ron 20 mille loge­ments. Elle est for­te­ment en conflit avec le gou­ver­ne­ment actuel puisque les auto­ri­tés affirment qu’il n’y a pas d’argent pour la construc­tion. En outre, le par­le­ment a adopté, avec les votes de la gauche, une loi qui punit dure­ment les occu­pa­tions. Les diri­geants de la fédé­ra­tion sont très durs avec le gou­ver­ne­ment.

« Nous sommes face à des gens qui savent gou­ver­ner et qui savent com­ment s’y prendre avec les asso­cia­tions », dit Daniel de Souza, secré­taire géné­ral de la FUCVAM. Ce qui est train de se passer sous un gou­ver­ne­ment de gauche leur paraît décon­cer­tant : « Ce n’est pas une ques­tion spon­ta­née. Ces gou­ver­nants ne sont pas nou­veaux, ceux qui sont au minis­tère du Logement gou­vernent Montevideo depuis près de vingt ans. » [3] Ils devront s’efforcer, au cours des pro­chains mois, de contrer les nou­velles lois et régle­men­ta­tions qu’ils consi­dèrent comme un « recul au niveau légal » car, dans le cas contraire, les conquêtes du mou­ve­ment social seront en péril. En juin, la Justice a condamné à la prison cinq membres de coopé­ra­tives pour avoir occupé un ter­rain à Punta del Este [une sta­tion bal­néaire, ndlr], ce qui est peut être un signe avant-cou­reur de la nou­velle atti­tude du gou­ver­ne­ment.

En avril, le Parlement a approuvé une loi qui éta­blit des peines de prison de trois mois à quatre ans pour ceux qui occupent des terres. La sur­prise est que tout le Frente Amplio a appuyé la nou­velle loi. A la FUCVAM, on est dis­posé à défier la loi. Le 28 juillet, en com­pa­gnie de tra­vailleurs ruraux (les cou­peurs de canne à sucre du Nord) qui occupent un ter­rain de 32 hec­tares, ils ont réa­lisé une action à Montevideo et une marche jusqu’au palais de gou­ver­ne­ment. Ils rejettent la loi qui, selon eux, « cri­mi­na­lise » les occu­pa­tions. Plusieurs diri­geants ont affirmé pour leur part que le gou­ver­ne­ment cherche à « cri­mi­na­li­ser la pro­tes­ta­tion, la capa­cité de mobi­li­sa­tion des sec­teurs popu­laires qui sont, en der­nière ins­tance, la seule garan­tie de faire une quel­conque trans­for­ma­tion de cette struc­ture si injuste de la richesse ».

Mais le pro­blème de fond cepen­dant ne semble pas être la loi, mais plutôt le modèle éco­no­mique. La FUCVAM affirme que sur les 14 mille loge­ments promis par le gou­ver­ne­ment, seuls 3 mille seront construits par an au cours de ces cinq années de gou­ver­ne­ments. Si l’on ne change pas le modèle, « l’émigration rurale vers les villes va se pour­suivre. Quand ils arrivent ici, ils n’ont pas de tra­vail et sont dou­ble­ment expul­sés vers la péri­phé­rie », affirment les coopé­rants.

Les rela­tions entre les coopé­rants et le minis­tère du Logement ne sont pas bonnes, mais elles tendent à empi­rer. La droite fait pres­sion au par­le­ment. Les cri­tiques de la FUVCAM pointent la poli­tique glo­bale du gou­ver­ne­ment. Ils sentent que la ques­tion du loge­ment ne fait pas partie des prio­ri­tés gou­ver­ne­men­tales.

« Quel hasard que nous n’ayons jamais eu de pro­blème avec le ‘réper­toire de terres’ [4] et qu’en deux ans de gou­ver­ne­ment de gauche, nous ayons dû occu­per pour pou­voir avoir des terres », signale De Souza. Depuis 1989, ils ne fai­saient plus d’occupations. Mais, ils sentent qu’avec la nou­velle légis­la­tion, ils ne pour­ront pas orga­ni­ser d’occupation et que l’accès aux prêts pour la construc­tion sera chaque fois plus lent.

Il y a une forte simi­la­rité avec ce qui se passe dans d’autres pays à la tête des­quels on trouve des gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes, comme par exemple la rela­tion entre le Mouvement des Sans terre du Brésil et le gou­ver­ne­ment de Lula. Les cri­tiques contre le gou­ver­ne­ment de Tabaré Vazquez sont for­mu­lées aujourd’hui à voix haute. « Ils font comme s’ils dia­lo­guaient, mais ils n’écoutent pas, ils ne cèdent rien », conclut De Souza.

Les plus récents, les plus auto­nomes

Ces deux et trois der­nières années, ont éclos de nou­veaux mou­ve­ments com­po­sés de jeunes qui n’ont pas été formé dans les grandes orga­ni­sa­tions comme les mou­ve­ment syn­di­cal ou étu­diant-uni­ver­si­taire. Ils ont pour­tant fait preuve d’un grand dyna­misme, de beau­coup de créa­ti­vité et de capa­cité à mettre leurs com­bats à une bonne place dans l’agenda natio­nal. Je fais réfé­rence aux reven­di­ca­tions pour la léga­li­sa­tion de l’avortement et aux mobi­li­sa­tions pour la diver­sité sexuelle.

Il s’agit de mou­ve­ments « mino­ri­taires » mais qui sont lar­ge­ment accep­tés par la popu­la­tion. Les col­lec­tifs de femmes en faveur de l’avortement légal ont dû s’affronter au net refus du pré­sident Vazquez et de la majo­rité mas­cu­line du Frente Amplio, au moment de modi­fier la loi. Malgré cela, des acti­vistes fémi­nistes, en alliance avec des légis­la­trices de gauche, ont su défier leurs diri­geants tout en sachant que le pré­sident peut mettre son veto à toute déci­sion du par­le­ment qui léga­lise l’avortement.

Parallèlement, le mou­ve­ment pour la diver­sité sexuelle a conquis des espaces et est formé aujourd’hui d’un réseau de groupes de base essen­tiel­le­ment com­po­sés de jeunes. Déterminés à ne pas rester enfer­més dans les ter­ri­toires cultu­rels des groupes gays et les­biens, ils ont tissé des alliances avec les femmes qui luttent pour la léga­li­sa­tion de l’avortement et ont même obtenu le sou­tien de la cen­tral syn­di­cale et d’autres mou­ve­ments « tra­di­tion­nels ». Ils mettent à nu les incon­sé­quences du gou­ver­ne­ment : « Un gou­ver­ne­ment qui se dit pro­gres­siste doit créer les condi­tions pour garan­tir le res­pect des droits humains de tous ses habi­tants. Un gou­ver­ne­ment pro­gres­siste peut avoir des marges d’action plus ou moins limi­tées en matière éco­no­mique, finan­cière et de pro­duc­tion. Maintenant, dans le domaine cultu­rel, il faut recon­naître qu’il y a une diver­sité des gens en matières sexuelle, reli­gieuse et ‘repro­duc­tive’. Mais la réforme cultu­relle est loin d’être à l’agenda », indique le groupe Mujer y Salud (Femme & santé) [5].

C’est pré­ci­sé­ment un tour­nant qui gagne des adeptes chez les jeunes. Si, sur le ter­rain éco­no­mique, il n’y pas d’alternatives – dit le groupe ci-dessus -, parce ce que c’est un pays très petit et très dépen­dant, dans d’autres domaines, comme les droits humains et les rela­tions sociales et cultu­relles, il y a bien une alter­na­tive et elle dépend de la pres­sion sociale qui sera exer­cée sur les gou­ver­nants. En d’autres mots, le conser­va­tisme de la gauche com­mence à se lézar­der par la veine cultu­relle, là où il n’y a aucune excuse valide parce qu’il s’agit sim­ple­ment de dis­cri­mi­na­tion.

Ces nou­veaux mou­ve­ments, erro­né­ment qua­li­fiés de mino­ri­taires, brisent plu­sieurs digues idéo­lo­giques comme celle qui dit que cri­ti­quer un gou­ver­ne­ment de gauche, c’est faire le jeu de la droite. Ils bran­dissent des son­dages qui affirment que 63% des Uruguayens sont pour la dépé­na­li­sa­tion de l’avortement, dans un contexte dans lequel la popu­la­tion com­prend que seules les classes moyennes hautes peuvent accé­der à un avor­te­ment réa­lisé en toute sécu­rité. Dans ce sec­teur, les argu­ments de type idéo­lo­gique tra­di­tion­nel ont peu d’incidence et ses acti­vistes se sentent beau­coup plus libres au moment d’affronter le gou­ver­ne­ment de centre gauche.

Les éco­lo­gistes sont un autre sec­teur qui a démon­tré son auto­no­mie face à l’État. Leur combat prin­ci­pal est leur oppo­si­tion au modèle fores­tier [la mono­cul­ture d’arbres des­ti­nés notam­ment à la pro­duc­tion de cel­lu­lose, ndlr] et aux usines de cel­lu­lose, par­ti­cu­liè­re­ment contre l’entreprise fin­lan­daise Botnia qui com­men­cera à pro­duire avant la fin de l’année. Toutefois, deux évé­ne­ments ont per­turbé le mou­ve­ment. D’un côté, le conflit avec l’Argentine à partir des blo­cages du pont inter­na­tio­nal entre la ville uru­guayenne de Fray Bentos et la ville argen­tine de Gualeguaychu a détourné le débat sur le modèle fores­tier et la pro­duc­tion de cel­lu­lose vers des ques­tions de natio­na­lisme qui ont pro­fité au gou­ver­ne­ment. D’un autre côté, les ONG de défense de l’environnement ont joué un rôle très impor­tant mais font de l’ombre au mou­ve­ment de base, c’est-à-dire au vrai mou­ve­ment social. En tout cas, l’écologisme uru­guayen conti­nue d’être très isolé et pourra bien­tôt lever la tête une fois ter­miné le long litige avec l’Argentine.

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On peut affir­mer en gros que les mou­ve­ments sociaux uru­guayens sont en train de sortir d’une période de fai­blesse qui a coïn­cidé avec l’essor du modèle néo­li­bé­ral. Dans les pro­chains mois sera convo­qué le IIe Congrès du peuple, une ins­tance qui per­met­tra de faire conver­ger tous les mou­ve­ments, des syn­di­cats et des orga­ni­sa­tions les plus ins­ti­tu­tion­na­li­sées aux mou­ve­ments les plus locaux et dis­per­sés. Le pre­mier Congrès du peuple s’est tenu il y a 42 ans, en 1965. Il eut deux effets notables : il réunit 700 orga­ni­sa­tions sociales qui débat­tirent d’un pro­gramme de chan­ge­ments repris inté­gra­le­ment quelques années plus tard par le Frente Amplio lors de sa créa­tion en 1971. En second lieu, le Congrès du peuple joua un rôle déter­mi­nant dans la créa­tion de la Convention Nationale des Travailleurs (CNT), la cen­trale uni­taire qui depuis lors a marqué l’histoire du pays.

Le 13 sep­tembre der­nier, plu­sieurs orga­ni­sa­tions ont lancé la pro­po­si­tion d’organiser le second Congrès du peuple ; parmi elles, le PIT-CNCT, la FUVCAM, la FEUU (les étu­diants uni­ver­si­taires) et l’organisation des pen­sion­nés. Selon l’appel de ces orga­ni­sa­tions, le Congrès doit cher­cher « à contri­buer à la for­ma­tion d’un bloc démo­cra­tique radi­cal qui écarte l’actuel bloc domi­nant, en lut­tant pour appro­fon­dir le pro­ces­sus de chan­ge­ments » ouvert le 1er mars 2005 quand Tabaré Vazquez est devenu pré­sident. Les pro­mo­teurs du Congrès s’opposent aux mono­cul­tures fores­tières, estiment néces­saire que le « peuple orga­nisé » par­ti­cipe au gou­ver­ne­ment natio­nal et à la ges­tion muni­ci­pale et conclue qu’ « aucun gou­ver­ne­ment ne pourra gou­ver­ner, réa­li­ser des chan­ge­ments et les appro­fon­dir sans nous ». De cette manière, les mou­ve­ments se pré­parent pour livrer une bataille déci­sive pour dis­pu­ter aux forces néo­li­bé­rales l’avenir immé­diat de l’Uruguay.
NOTES :

[1] Je fais ici réfé­rence à la Communauté Sud-Américaine des Nations (CSN) impul­sée par le Brésil et à l’Alternative Bolivarienne des Amériques (ALBA) pro­po­sée par le gou­ver­ne­ment du Venezuela. [2] [NDLR] Depuis de nom­breux mois, de fortes ten­sions ont marqué les rela­tions entre l’Argentine et l’Uruguay, deux pays diri­gés par des pré­si­dents – Nestor Kirchner et Tabaré Vazquez – que l’on dit pour­tant proches idéo­lo­gi­que­ment.
En cause, la volonté du gou­ver­ne­ment uru­guayen de construire deux grandes usines de fabri­ca­tion de cel­lu­lose sur les rives du fleuve Uruguay, un cours d’eau bina­tio­nal ser­vant de fron­tière entre les deux pays. Cet inves­tis­se­ment de la fin­lan­daise Botnia et de l’espagnole Ence s’élève à envi­ron 1,7 mil­liards de dol­lars, le plus gros inves­tis­se­ment étran­ger en Uruguay. D’après les Argentins, ces entre­prises pour­raient pol­luer le fleuve. Le conflit, qui dure depuis plus de trois ans, a atteint de telles pro­por­tions qu’il a fait trem­bler le Mercosur. De plus, le gou­ver­ne­ment argen­tin a porté l’affaire devant la Cour inter­na­tio­nale de jus­tice de La Haye.
Voir notre dos­sier « La guerre du papier ». [3] Brecha, 10 août 2007. [4] Le second bond en avant du mou­ve­ment eut lieu en 1989. C’était une année élec­to­rale et la pres­sion pour le loge­ment avait été retar­dée par la dic­ta­ture (1973-1985), au point qu’au début de cette décen­nie, les ins­tal­la­tions urbaines illé­gales se sont mul­ti­pliées. Y vivaient sans emploi et immi­grants ruraux. En juillet de cette année-là, après une assem­blée mas­sive, quatre coopé­ra­tives occu­pèrent trois ter­rains. En novembre, Tabaré Vazquez gagna les élec­tions à Montevideo [capi­tale de l’Uruguay, ndlr] et créa un ‘réper­toire de terres’ publiques qui com­men­cèrent à être négo­ciées avec le mou­ve­ment des coopé­ra­tives. [5] Brecha, 28 sep­tembre 2007.
RISAL – Réseau d’information et de soli­da­rité avec l’Amérique latine
URL : http://​risal​.col​lec​tifs​.net/
Source : Alai, Agencia Latinoamericana de Información (http://​alai​net​.org), octobre 2007.
Traduction : Frédéric Lévêque, pour le RISAL (http://​risal​.col​lec​tifs​.net/).

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