Les groupes populaires face à l’État

Les mouvements populaires doivent prendre l’initiative contre le racisme systémique

Enjeux contemporains

Par , Mis en ligne le 19 novembre 2018

Entrevue avec Will Prosper

En mai 2017, une cin­quan­taine de groupes popu­laires et de syn­di­cats ont créé la Table de concer­ta­tion contre le racisme sys­té­mique. L’initiative a vu le jour lorsque le gou­ver­ne­ment libé­ral a hon­teu­se­ment enterré le projet d’une com­mis­sion de l’Assemblée natio­nale qui devait explo­rer la pro­blé­ma­tique. Le Parti libé­ral a en effet jugé que ce ter­rain était glis­sant. La Coalition avenir Québec et le Parti qué­bé­cois sem­blaient en effet faire du kilo­mé­trage en accu­sant les libé­raux de faire du racisme « à l’envers », en fai­sant passer les Québécoises et les Québécois de souche comme une bande de racistes invé­té­rés. Québec soli­daire a été le seul à s’opposer à cet enter­re­ment de pre­mière classe d’une ques­tion qui devrait pour­tant être décor­ti­quée pour arri­ver à des solu­tions. Selon Will Prosper, l’un des ini­tia­teurs de cette démarche, le pro­blème empoi­sonne la société qué­bé­coise et plus encore, conta­mine les mou­ve­ments popu­laires.

P.B. Le racisme sys­té­mique, ce n’est pas seule­ment en Alabama…

W.P. Je pense qu’il faut être car­ré­ment mal­hon­nête pour nier la pro­fon­deur et l’ampleur du pro­blème du racisme au Québec, ce qui ne veut pas dire, en effet, que le phé­no­mène n’est pas pire ailleurs, y com­pris en Alabama ! Tous les indi­ca­teurs vont dans le même sens : le taux de diplo­ma­tion, le décro­chage sco­laire, le taux de chô­mage, le revenu fami­lial moyen, abso­lu­ment toutes les sta­tis­tiques démontrent la même chose : un écart impor­tant et per­sis­tant entre la popu­la­tion en géné­ral et les mino­ri­tés raci­sées, à com­men­cer par les Noirs et les Autochtones. En ce qui concerne ces der­niers, on com­mence à com­prendre qu’il s’agit d’une situa­tion scan­da­leuse où les relents de colo­nia­lisme sont encore tel­le­ment pré­sents[1]. Depuis quelques années, le pro­blème affecte d’autres mino­ri­tés peut-être moins visibles, mais mar­quées par leur nom, leur habille­ment ou leur accent.

Évidemment, il y a là le pro­blème de la vio­lence et des « inci­dents » qui se répètent ici et là contre des per­sonnes raci­sées, comme celui des poli­tiques de la Direction de la pro­tec­tion de la jeu­nesse (DPJ) qui font en sorte que les enfants des mino­ri­tés raci­sées sont enle­vés en grand nombre à leurs parents et placés dans d’autres com­mu­nau­tés. Au niveau des jeunes, c’est un fait et non une fabu­la­tion que les jeunes Noirs ont deux fois plus de chance d’être arrê­tés par la police que les jeunes Blancs.

Le Québec n’est pas raciste ? Et pour­tant…

Les per­sonnes dont le prénom est Mamadou, Mohamed ou d’autres à conso­nance afri­caine ou arabe ont 60 % moins de chances d’être convo­quées à une entre­vue d’embauche.

Depuis 10 ans, la popu­la­tion car­cé­rale autoch­tone a aug­menté de 46 % et celle des Noirs de 90 %.

En 2012, moins de 6 % des employés-e-s de l’administration muni­ci­pale mont­réa­laise pro­viennent des mino­ri­tés visibles alors que celles-ci consti­tuent 30 % de la popu­la­tion de Montréal.

Les mino­ri­tés visibles occupent 2,6 % des postes de haute direc­tion et des conseils d’administration. Les femmes raci­sées en consti­tuent 0,4 %, et les femmes non raci­sées 15,1 %.

Source : Table de concer­ta­tion contre le racisme sys­té­mique, <www​.racis​me​sys​te​mique​.org/>.

P.B. Et qui fait quoi pour chan­ger cette situa­tion ?

W.P. – On ne peut mal­heu­reu­se­ment pas dire que la société qué­bé­coise, sou­vent prête à se battre pour ses droits, est trop éveillée sur cette ques­tion. Cela sur­prend dans plu­sieurs sec­teurs, y com­pris le syn­di­ca­lisme. Les syn­di­cats sont tous contre le racisme. Ils ont sou­vent des comi­tés qui s’occupent de cela, mais en pra­tique, on ne voit pas tel­le­ment d’action sur le ter­rain. La ques­tion de la dis­cri­mi­na­tion raciale n’est presque jamais abor­dée lors des négo­cia­tions de conven­tion col­lec­tive. La dis­cri­mi­na­tion ouverte à l’embauche est illé­gale, mais com­ment se fait-il qu’on retrouve si peu de popu­la­tions raci­sées dans la fonc­tion publique, aussi bien au niveau pro­vin­cial qu’au niveau muni­ci­pal ? Selon plu­sieurs enquêtes, il manque 25 000 employé-e-s issus des mino­ri­tés raci­sées dans les orga­nismes publics du Québec, alors que l’article 3 de la Loi sur la fonc­tion publique sti­pule que l’effectif des minis­tères et des orga­nismes publics doit reflé­ter la com­po­si­tion de la société qué­bé­coise. Franchement, com­ment se fait-il que moins de 1,5 % des employés-e-s d’Hydro-Québec soient des raci­sés alors que ceux-ci consti­tuent 11 % de la popu­la­tion qué­bé­coise ?

Il fau­drait plus que de bonnes inten­tions, comme des mesures d’action posi­tive, des cam­pagnes de recru­te­ment ciblées et, fran­che­ment, des ini­tia­tives volon­ta­ristes pour chan­ger le fait, par exemple, que moins de 5,9 % des postes de cadres de la ville de Montréal soient confiés à des per­sonnes raci­sées (30 % de la popu­la­tion mont­réa­laise).

À mon avis, le gou­ver­ne­ment est le plus grand res­pon­sable, car il fau­drait une légis­la­tion beau­coup plus vigou­reuse pour réel­le­ment com­battre le racisme et la dis­cri­mi­na­tion. Les entre­prises pri­vées et publiques qui évitent par toutes sortes de moyens les mino­ri­tés devraient être péna­li­sées, pas seule­ment avec une tape sur la main.

Le racisme, c’est un sys­tème qui favo­rise un groupe plutôt qu’un autre en se basant sur des caté­go­ries sociales qui n’ont aucun lien ration­nel entre le mérite ou le démé­rite indi­vi­duel. Ce ne sont pas des dis­cours de supré­ma­cistes blancs qui contri­buent à cette domi­na­tion ou à cette exclu­sion, mais davan­tage tout un sys­tème qui n’est pas conçu pour exclure, mais qui finit par exclure.

Paul Eid, pro­fes­seur de socio­lo­gie à l’UQAM[2]

P.B. Y a-t-il des excep­tions « heu­reuses » ?

W.P. – La Société des trans­ports de Montréal a fait beau­coup de tra­vail. C’est visible dans le trans­port en commun. Des orga­nismes rele­vant du gou­ver­ne­ment fédé­ral pensent éta­blir des quotas pour qu’au moins 20 des nou­velles per­sonnes embau­chées pro­viennent des mino­ri­tés, ce qui serait tout un chan­ge­ment dans le monde des médias, aujourd’hui à 95 % blanc ! Il faut dire que cer­taines entre­prises font éga­le­ment plus pour favo­ri­ser l’insertion. Je men­tionne en pas­sant la Banque Royale et Gaz Métropolitain (main­te­nant Énergir). Cependant, la grande majo­rité des entre­prises conti­nuent de feindre que le racisme n’existe pas, ce qui explique la per­pé­tua­tion des dis­pa­ri­tés entre les emplois et les salaires.

P.B. Et du côté de la gauche ?

W.P. – Je trouve que Québec soli­daire (QS) a de bonnes posi­tions de prin­cipes, mais je ne le vois pas assez dans la lutte. Les col­lec­tifs de QS n’attirent pas beau­coup les per­sonnes raci­sées. Ils ne sont pas assez sur le ter­rain. À l’Assemblée natio­nale, on n’entend pas sou­vent les membres de QS parler du pro­blème du racisme. L’excellente ini­tia­tive d’Amir Khadir, qui s’est soli­da­risé avec les chauf­feurs de taxi haï­tiens, a été un peu une excep­tion. Il faut rap­pe­ler éga­le­ment qu’à la demande de la Table de concer­ta­tion contre le racisme sys­té­mique, Amir a été le pre­mier à deman­der à l’Assemblée natio­nale de mettre en place une com­mis­sion sur le racisme.

Des groupes popu­laires et le mou­ve­ment fémi­niste, notam­ment la Fédération des femmes du Québec, ont éga­le­ment entre­pris toutes sortes de luttes contre la dis­cri­mi­na­tion dont sont vic­times les femmes raci­sées et immi­grantes.

Il fau­drait cepen­dant faire beau­coup plus. On a l’impression que les orga­ni­sa­tions pro­gres­sistes sont timides, de peur d’offusquer cer­tains milieux natio­na­listes. Pour reve­nir à QS, on peut penser qu’il veut davan­tage cour­ti­ser les élec­teurs et les élec­trices péquistes que les popu­la­tions affec­tées par le racisme et la dis­cri­mi­na­tion, ce qui est un peu contra­dic­toire pour un parti qui se pré­tend à gauche. Certes, QS a ver­te­ment dénoncé le déra­page de la soi-disant charte des valeurs du Parti qué­bé­cois, c’est au moins cela.

Il faut consta­ter que sur le ter­rain poli­tique, la situa­tion géné­rale est lamen­table. Par exemple, à Montréal, 7 des élus-e-s sur 103 pro­viennent des mino­ri­tés raci­sées. C’est triste à dire, mais Projet Montréal est moins pré­sent dans les com­mu­nau­tés, qui ont d’ailleurs voté majo­ri­tai­re­ment pour Coderre et qui res­tent liées par divers réseaux clien­té­listes au Parti libé­ral tant au niveau fédé­ral que pro­vin­cial.

Motion dépo­sée à l’Assemblée natio­nale par Amir Khadir, le 8 février 2017

Que les membres de l’Assemblée natio­nale sai­sissent que le racisme sys­té­mique repose sur l’organisation de la société et non sur les indi­vi­dus qui com­posent la société ;

Que l’Assemblée natio­nale constate que la dis­cri­mi­na­tion et le racisme sys­té­mique ont notam­ment pour effet d’appauvrir, de judi­cia­ri­ser, de stig­ma­ti­ser et d’exclure des citoyennes et des citoyens qué­bé­cois ;

Qu’elle affirme que le racisme et la dis­cri­mi­na­tion portent atteinte aux droits et liber­tés de la per­sonne ;

Que l’Assemblée natio­nale demande au gou­ver­ne­ment du Québec d’instituer une Commission sur le racisme sys­té­mique.

P.B. Comment aller plus loin jus­te­ment ?

W.P. – Il faut des actions, pas seule­ment des décla­ra­tions. Il faut une lutte dure pour chan­ger les men­ta­li­tés, et aussi et sur­tout, confron­ter les pra­tiques dis­cri­mi­na­toires au niveau de l’emploi, du loge­ment, de l’éducation. Souvent, ces dis­cri­mi­na­tions ne sont pas ouver­te­ment racistes. Par exemple, on ne recon­naît pas les diplômes des per­sonnes qui n’ont pas étudié au Canada, mais si on regarde la réa­lité, on sait très bien qu’une très grande partie des chô­meuses et des chô­meurs sont raci­sés. On peut alors dire qu’on impose une dis­cri­mi­na­tion raciale par la bande…

P.B. Lutter contre le racisme, c’est lutter contre le capi­ta­lisme…

W.P. – C’est vrai, ce ne sont pas seule­ment les popu­la­tions raci­sées qui souffrent de l’inégalité qui est une partie inhé­rente du capi­ta­lisme. Cela ne change pas le fait que celles et ceux qui sont dis­cri­mi­nés pour la cou­leur de leur peau ou d’autres mar­queurs sont par­ti­cu­liè­re­ment désa­van­ta­gés. Ceci fait que l’oppression raciste s’ajoute à l’exploitation capi­ta­liste, comme d’ailleurs le patriar­cat fait en sorte que les femmes sont sur­ex­ploi­tées à cause de leur genre. C’est l’ensemble de ces sys­tèmes d’oppression qu’il faut com­battre. Au niveau du débat sur le racisme, il faut prendre le tau­reau par les cornes et confron­ter le fait que lorsqu’on ose faire allu­sion au spectre du racisme, on vous accuse de faire du « Quebec bashing ». Le Québec ne détient pas le mono­pole de la xéno­pho­bie, mais la culture du déni semble être une drogue puis­sante dans le royaume du « Je me sou­viens ».

  1. Voir l’étude de Julia Posca, Portrait des inéga­li­tés socioé­co­no­miques tou­chant les Autochtones au Québec, note socioé­co­no­mique, Montréal, IRIS, jan­vier 2018.
  2. Rima Elkouri, « Lexique. Racisme sys­té­mique », La Presse, 13 jan­vier 2017.

Crédit photo : https://​rezo​nodwes​.com/​r​a​c​i​s​m​e​-​l​h​a​i​t​i​e​n​-​w​i​l​l​-​p​r​o​s​p​e​r​-​p​o​r​t​e​-​p​l​a​i​n​t​e​-​c​o​n​t​r​e​-​u​n​-​a​n​i​m​a​t​e​u​r​-​d​e​-​r​a​d​i​o​-​a​u​-​q​u​ebec/


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