Les mobilisations sociales à l’heure du précariat

Par , , Mis en ligne le 26 septembre 2010

Quels rap­ports entre chô­meurs du Québec, sans-papiers en Irlande, sans-logis au Japon, Gens du voyage en Italie, anciens pri­son­niers en France ? Il s’agit de popu­la­tions socia­le­ment défa­vo­ri­sées et iso­lées poli­ti­que­ment. La vie des idées publie un large extrait du livre Action col­lec­tive et exclu­sion sociale.

Cet article reprend les grandes lignes d’un ouvrage à paraître sous le même titre aux édi­tions de l’EHESS, dans la col­lec­tion Lien social. L’idée ini­tiale a germé lors du col­loque « Action col­lec­tive et exclu­sion sociale », orga­nisé les 11 et 12 jan­vier 2008 par le labo­ra­toire Triangle de l’École Normale Supérieure de Lyon –Lettres et Sciences Humaines, avec le sou­tien du CNRS et de l’Université Lyon 2. Didier Chabanet et Frédéric Royall avaient réuni à cette occa­sion plus d’une cin­quan­taine de cher­cheurs pré­sen­tant leurs tra­vaux autour de cette thé­ma­tique. Plusieurs axes de réflexion trans­ver­saux avaient alors émergé : la crise des formes tra­di­tion­nelles d’engagement et de par­ti­ci­pa­tion poli­tiques ; le déve­lop­pe­ment de mobi­li­sa­tion de groupes à faibles res­sources, connues plutôt pour leur dif­fi­culté, voire leur inca­pa­cité, à s’organiser et à pro­tes­ter col­lec­ti­ve­ment ; le pas­sage du sala­riat au pré­ca­riat ; les mobi­li­sa­tions sociales à l’heure du pré­ca­riat.

De l’improbabilité aux conditions de possibilité

Quels rap­ports entre des chô­meurs au Québec, des sans-papiers en Irlande, des sans-logis au Japon, des Gens du voyage en Italie, ou d’anciens pri­son­niers en France ? Rien en appa­rence, si ce n’est le fait qu’il s’agit de popu­la­tions socia­le­ment défa­vo­ri­sées et rela­ti­ve­ment iso­lées poli­ti­que­ment dont on a sou­vent consi­déré que la mobi­li­sa­tion était impro­bable, voire impos­sible, en tout cas excep­tion­nelle. Depuis fort long­temps, la pro­duc­tion aca­dé­mique insiste sur les mul­tiples contraintes – socio­lo­giques, iden­ti­taires, cultu­relles, cog­ni­tives, finan­cières, orga­ni­sa­tion­nelles, poli­tiques, etc. – que les per­sonnes en situa­tion d’exclusion sociale ren­contrent pour s’engager col­lec­ti­ve­ment.

Pourtant, depuis au moins une ving­taine d’années, des groupes pré­ca­ri­sés expriment leurs reven­di­ca­tions et par­viennent à se faire entendre dans l’espace public (Boumaza et Hamman, 2007). Ces mou­ve­ments – par­fois qua­li­fiés de « sans » (Mouchard, 2009) – ont sus­cité un impor­tant engoue­ment scien­ti­fique, ame­nant à s’interroger sur les fac­teurs ren­dant pos­sibles leur émer­gence. À cet égard, deux inter­pré­ta­tions oppo­sées se des­sinent, que l’on retrouve très net­te­ment dans cet ouvrage.

La pre­mière, aujourd’hui sans doute domi­nante dans la lit­té­ra­ture, insiste par­ti­cu­liè­re­ment sur les capa­ci­tés d’action de ces groupes, qu’elles soient endo­gènes à ces der­niers ou qu’elles résident dans une ouver­ture des « oppor­tu­ni­tés » poli­tiques ou ins­ti­tu­tion­nelles à partir des­quelles ceux-ci peuvent se mobi­li­ser. L’analyse tend alors à se foca­li­ser non pas tant sur l’« impro­ba­bi­lité » de ces mobi­li­sa­tions que sur les fac­teurs de com­pré­hen­sion de ce phé­no­mène, met­tant géné­ra­le­ment en exergue une évo­lu­tion très signi­fi­ca­tive des logiques d’engagement [1]. La seconde orien­ta­tion remet radi­ca­le­ment en cause cette grille de lec­ture, au motif notam­ment que les groupes de « sans » seraient beau­coup plus mobi­li­sés comme caté­go­rie par d’autres mili­tants qu’ils ne se mobi­lisent eux-mêmes, comme l’affirme très clai­re­ment Xavier Dunezat dans ce volume. Cette pos­ture cri­tique a le mérite de nous obli­ger à nous inter­ro­ger sur ce qui est véri­ta­ble­ment nou­veau au tra­vers des mobi­li­sa­tions de « sans » et à nous inté­res­ser sérieu­se­ment à leurs carac­té­ris­tiques socio­lo­giques, sans prendre pour argent comp­tant les caté­go­ries de juge­ment que ces mou­ve­ments cherchent à impo­ser, y com­pris auprès de ceux qui les étu­dient.

Ce livre ras­semble des études de cas issues de contextes natio­naux extrê­me­ment dif­fé­rents, que ce soit dans des pays euro­péens, mais aussi au Québec, au Mexique, ou encore à Haïti. Notre ambi­tion n’est pas de nous livrer à une véri­table ana­lyse com­pa­ra­tive, mais plus modes­te­ment de com­prendre com­ment – dans des confi­gu­ra­tions éco­no­miques, sociales, poli­tiques et ins­ti­tu­tion­nelles à la fois spé­ci­fiques et très contras­tées – des groupes à faibles res­sources par­viennent malgré tout à agir col­lec­ti­ve­ment et à reven­di­quer. Nous sug­gé­rons ainsi que le phé­no­mène n’est limité à aucune aire géo­gra­phique par­ti­cu­lière, même si les études dis­po­nibles ont plutôt eu ten­dance, à ce jour, à pri­vi­lé­gier les exemples euro­péens et amé­ri­cains (Chabanet et Royall, 2010). À des degrés divers, la crise des formes tra­di­tion­nelles de par­ti­ci­pa­tion, la fra­gi­li­sa­tion des sys­tèmes de pro­tec­tion et l’approfondissement des inéga­li­tés sociales, mais aussi l’aspiration à la prise de parole des groupes sociaux les plus dému­nis sont obser­vables sur l’ensemble de la pla­nète, jus­ti­fiant que des ana­lyses soient menées à cette échelle.

Si les mobi­li­sa­tions de pré­caire ne se dis­tinguent pas néces­sai­re­ment par leur « impro­ba­bi­lité » [2], il reste qu’elles pré­sentent des par­ti­cu­la­ri­tés, si on les com­pare, par exemple, à la figure du mou­ve­ment ouvrier, aux nou­veaux mou­ve­ments sociaux, ou plus lar­ge­ment aux groupes reven­di­ca­tifs issus de la classe moyenne. Fondamentalement, la ques­tion de leur auto­no­mie d’action est au cœur des ana­lyses et sus­cite bien des polé­miques. C’est là sans doute l’une des dif­fé­rences majeures avec la mul­ti­tude des autres mobi­li­sa­tions (femmes, éco­lo­gistes, homo­sexuels, indé­pen­dan­tistes, mino­ri­tés visibles, tra­vailleurs de l’industrie, etc.), dont per­sonne n’interrogeait très sérieu­se­ment la capa­cité à agir. Les mou­ve­ments de pré­caires ont une visi­bi­lité réduite, qui est en grande partie la consé­quence de leur éloi­gne­ment des prin­ci­pales struc­tures col­lec­tives d’engagement et de par­ti­ci­pa­tion, qu’elles soient par­ti­sanes, syn­di­cales ou même asso­cia­tives. La repré­sen­ta­tion poli­tique de ces groupes est donc davan­tage l’exception que la règle. Quand elle sur­vient – presque sys­té­ma­ti­que­ment de façon éphé­mère et épi­so­dique – la ques­tion de l’identité socio­lo­gique des per­sonnes mobi­li­sées émerge et fait débat. L’un des enjeux essen­tiels est alors de savoir si les tra­vailleurs pauvres, les chô­meurs, les mal logés, ou encore les employé(e)s des petites bou­tiques de prêt-à-porter se mobi­lisent vrai­ment, ou s’ils sont bien davan­tage mobi­li­sés par des acteurs, indi­vi­duels ou col­lec­tifs, dont la situa­tion n’est pas par­ti­cu­liè­re­ment mar­quée par la pré­ca­rité. En fonc­tion des réponses appor­tées à cette inter­ro­ga­tion, l’analyse mettra plutôt l’accent sur les res­sources mobi­li­sées à tra­vers l’action par les groupes à faibles res­sources, leur savoir-faire mili­tant, leur intel­li­gence stra­té­gique, leur capa­cité à se retrou­ver autour d’une iden­tité rela­ti­ve­ment com­mune, ou au contraire sur leur indé­fec­tible dépen­dance à l’égard des oppor­tu­ni­tés poli­tiques, des contextes sociaux et des sys­tèmes d’alliances qui se nouent sans qu’ils en soient néces­sai­re­ment à l’initiative.

Structure de l’ouvrage

Les contri­bu­tions réunies par­ti­cipent de cette réflexion, à partir d’un tra­vail de recherche rigou­reux, ancré dans une connais­sance extrê­me­ment riche et fine des ter­rains étu­diés. La pre­mière partie est inti­tu­lée « Logiques d’inclusion et d’exclusion au sein des socié­tés et des orga­ni­sa­tions ». Le pre­mier cha­pitre de Céline Bellot, (« La défense des droits des per­sonnes iti­né­rantes à Montréal : l’histoire d’un par­te­na­riat entre cher­cheurs, inter­ve­nants sociaux et popu­la­tion cible »), montre com­ment l’accès des iti­né­rants à un cer­tain nombre de res­sources spé­ci­fiques et la façon dont des sou­tiens ins­ti­tu­tion­nels ou juri­diques ont pu se déve­lop­per, a contri­bué à chan­ger les pra­tiques et à conso­li­der les alliances entre cette popu­la­tion, les cher­cheurs et les pro­fes­sion­nels de l’aide sociale. Dans ce contexte, l’auteur sou­ligne que les mobi­li­sa­tions pro-iti­né­rantes à Montréal (Canada) repré­sentent une oppor­tu­nité de prise de parole et d’amélioration de la recon­nais­sance des droits et des inté­rêts de ces popu­la­tions.

Illionor Louis et Christopher McAll (« Réciprocité, ins­tru­men­ta­lité, recon­nais­sance : actions col­lec­tives à Cité de l’Éternel et à La Sierra Santa Caterina ») se penchent sur les moda­li­tés concrètes d’accomplissement des squat­teurs dans des quar­tiers défa­vo­ri­sés de Mexico (Mexique) et de Port-au-Prince (Haïti). Malgré des vel­léi­tés reven­di­ca­trices, les formes embryon­naires d’organisation col­lec­tive sont sur­tout moti­vées par des logiques d’urgence, de survie et par le besoin de sou­la­ger la misère. Elles ne débouchent donc pas véri­ta­ble­ment sur une remise en cause poli­tique du sys­tème qui (re)produit les inéga­li­tés, pas plus qu’elles ne semblent sortir les per­sonnes mobi­li­sées de la pré­ca­rité.

La seconde partie du livre – « Action syn­di­cale et tra­vailleurs pauvres » – est notam­ment fondée sur une enquête appro­fon­die menée très récem­ment par deux équipes de cher­cheurs auprès d’organisations syn­di­cales fran­çaises, visant à mieux com­prendre la façon dont ces der­nières iden­ti­fient et, le cas échéant, prennent en charge les situa­tions de pau­vreté au tra­vail. Thomas Brugnot et Gwenola Le Naour montrent ainsi que le monde syn­di­cal est, de fait, amené à appor­ter des élé­ments de réponse à ce phé­no­mène et déve­loppe, presque à son corps défen­dant, des formes d’assistance sociale qui l’éloignent de son rôle reven­di­ca­tif tra­di­tion­nel (« Quand les syn­di­cats deviennent « pres­ta­taires ». Les para­doxes de l’intervention syn­di­cale auprès des tra­vailleurs pauvres »). L’un des enjeux consiste évi­dem­ment à savoir si cette évo­lu­tion est le signe d’un élar­gis­se­ment et d’un renou­veau du syn­di­ca­lisme contem­po­rain, capable de s’adapter aux pro­blèmes mon­tants du pré­ca­riat, ou au contraire l’illustration de son dévoie­ment et de son affai­blis­se­ment.

Sophie Béroud et Emmanuel Porte reviennent quant à eux sur l’apparition de la caté­go­rie de tra­vailleurs pauvres dans le débat scien­ti­fique et sur les dif­fi­cul­tés métho­do­lo­giques ou concep­tuelles qui en découlent (« Quand la pau­vreté concerne le monde du tra­vail : La dif­fi­cile adap­ta­tion des ana­lyses et des réponses syn­di­cales »). Ils étu­dient ensuite en détail plu­sieurs dis­po­si­tifs locaux ou natio­naux mis en place par les syn­di­cats pour faire face aux dif­fi­cul­tés que ren­contrent cer­tains sala­riés. Ils sou­lignent que les syn­di­cats ont ten­dance à réduire ces ques­tions à ce qui se donne à voir sur le lieu de tra­vail, ten­dant à occul­ter du même coup ce qui se joue en dehors, notam­ment dans la sphère fami­liale. Les deux auteurs sug­gèrent cepen­dant que le syn­di­ca­lisme pour­rait trou­ver dans l’aide qu’il apporte aux tra­vailleurs pauvres les moyens de se rap­pro­cher des milieux défa­vo­ri­sés et de construire des liens durables avec le mili­tan­tisme social asso­cia­tif.

Rachid Bouchareb s’intéresse, pour sa part, aux pro­ces­sus par les­quels les employés du prêt-à-porter – à Paris (France) et à Bruxelles et à Namur (Belgique) – tentent de résis­ter à l’aliénation pro­fes­sion­nelle qu’ils subissent, dans un milieu fort peu syn­di­qué et soumis à des pra­tiques mana­gé­riales de plus en plus contrai­gnantes (« Des employé(e)s de bou­tique entre rési­gna­tion et volonté de lutte. Examen des formes d’agir face à la domi­na­tion »). Son étude permet de saisir les pos­si­bi­li­tés d’émergence d’une conflic­tua­lité sociale au tra­vail et de com­prendre com­ment des sala­riés peuvent, peu ou prou, se réap­pro­prier un pou­voir d’agir social qui dépasse leur statut de pré­caires, malgré la déshu­ma­ni­sa­tion induite par la ratio­na­li­sa­tion mar­chande, par­ti­cu­liè­re­ment déve­lop­pée dans ce sec­teur d’activité.

Dans le der­nier cha­pitre de cette partie, Lilian Mathieu revient sur la signi­fi­ca­tion du mou­ve­ment d’opposition au « plan Juppé » en France en novembre-décembre 1995 et sur la façon dont il s’est construit autour du thème de l’exclusion (« Le mou­ve­ment de décembre 1995 : une mobi­li­sa­tion hantée par « l’exclusion » »). L’analyse pointe la grande poro­sité entre sphères aca­dé­miques et milieux mili­tants – à tra­vers l’enchevêtrement des prises de posi­tion tant concep­tuelles que poli­tiques – et retrace les lignes de cli­vages entre ceux qui ont vu dans cet épi­sode la mani­fes­ta­tion d’un cor­po­ra­tisme étri­qué, replié sur la pré­ser­va­tion égoïste d’avantages acquis et ceux qui, au contraire, l’ont inter­prété comme étant non seule­ment l’expression du rejet d’une poli­tique injuste, socia­le­ment rétro­grade, mais aussi un signe de soli­da­rité à l’égard des plus faibles et des pré­caires.

La troi­sième partie du livre est consa­crée aux « Mobilisations de chô­meurs en France ». Valérie Cohen constate que depuis les évé­ne­ments de l’hiver 1997-1998, l’action col­lec­tive des chô­meurs ne peut plus être consi­dé­rée comme un « miracle social », ne serait-ce qu’au regard de la récur­rence du phé­no­mène. Elle s’interroge néan­moins sur les pro­ces­sus d’engagement, de désen­ga­ge­ment et donc de renou­vel­le­ment des forces mili­tantes au sein des orga­ni­sa­tions de chô­meurs (« Devenir des mobi­li­sa­tions de « chô­meurs » et des acteurs enga­gés »). Son ana­lyse est cen­trée sur le cas d’Agir ensemble contre le chô­mage (AC !), qui a joué un rôle moteur dans l’émergence des mobi­li­sa­tions de chô­meurs en France depuis le milieu des années 1990. S’appuyant sur deux séries d’enquêtes réa­li­sées de 1996 à 1999 et en 2007, l’auteur pointe en par­ti­cu­lier la dif­fi­culté à sta­bi­li­ser les enjeux de lutte sur le chô­mage et à s’ouvrir à la ques­tion des pré­caires et des « sans », per­dant du même coup quelque peu leur iden­tité ini­tiale. Parallèlement, la capa­cité des chô­meurs à s’engager de façon pérenne s’avère pro­blé­ma­tique, non seule­ment parce l’activité mili­tante est peu com­pa­tible avec la recherche d’emploi, mais aussi parce que le renou­vel­le­ment constant des effec­tifs au sein d’AC ! tra­duit des diver­gences d’orientation pro­fondes et en tout cas fra­gi­lise l’organisation.

Marie-Laure Pouchadon revient, elle aussi, sur les condi­tions d’émergence de l’action col­lec­tive des sans-emploi, notam­ment sur les moda­li­tés de struc­tu­ra­tion mises en œuvre. Son ana­lyse vise ainsi à mieux com­prendre com­ment les orga­ni­sa­tions de chô­meurs par­viennent à sur­mon­ter les obs­tacles à la mobi­li­sa­tion, le plus sou­vent dans un rap­port cri­tique et dis­tant à l’égard des struc­tures syn­di­cales tra­di­tion­nelles (« Dynamiques et réper­toires d’actions des mobi­li­sa­tions de chô­meurs en France »).

La der­nière partie du livre – « Entre impuis­sance poli­tique et capa­cité de résis­tance » – traite davan­tage des ambigüi­tés et des limites des mobi­li­sa­tions de « sans » que de leur effec­ti­vité, même si celle-ci n’est pas exclue. Dans cette pers­pec­tive, la capa­cité des plus dému­nis à agir et à pro­tes­ter col­lec­ti­ve­ment est un phé­no­mène consi­déré comme intrin­sè­que­ment fra­gile et incer­tain, presque rési­duel.

Quant à Xavier Dunezat, il s’intéresse à la socio­lo­gie des « sans », concluant de façon per­cu­tante à la quasi inexis­tence de ceux au nom duquel le groupe existe et parle (« Mouvements de sans, rap­ports sociaux et « exclu­sion sociale » : l’introuvable groupe mobi­lisé »). Son tra­vail d’enquête porte sur dif­fé­rentes mobi­li­sa­tions locales de chô­meurs et de sans-papiers et grâce à une approche essen­tiel­le­ment quan­ti­ta­tive débouche sur un double résul­tat. D’une part, les groupes à faibles res­sources sont mobi­li­sés bien plus qu’ils ne se mobi­lisent, ce qui amène l’auteur à réfu­ter l’idée d’un renou­veau de l’action col­lec­tive ini­tiée par les pré­caires. D’autre part, les rap­ports d’exclusion et de domi­na­tion repé­rables dans l’ensemble de la société se pro­longent au sein des orga­ni­sa­tions de « sans », qui loin d’enrayer ces phé­no­mènes les repro­duisent. Les ana­lyses en termes de classe ten­draient ainsi à occul­ter d’autres rap­ports d’exploitation et d’oppression tout aussi struc­tu­rants, lar­ge­ment cumu­la­tifs, qui se jouent autour de la ques­tion de la « race » et du « sexe ».

Dans la même veine, Muriel Bègue sou­tient que la mobi­li­sa­tion des per­sonnes en grande dif­fi­culté socio-éco­no­mique consti­tue un phé­no­mène mino­ri­taire parmi une popu­la­tion glo­ba­le­ment apa­thique. D’autres atti­tudes poli­tiques sont cepen­dant envi­sa­geables. A partir d’une enquête qua­li­ta­tive menée à Chartres (France), à Oxford (Angleterre) et à Pampelune (Espagne) auprès d’allocataires du revenu mini­mum, l’auteur s’intéresse ainsi au « mécon­ten­te­ment » qui se pré­sente comme une aspi­ra­tion à se rebel­ler contre un rap­port de domi­na­tion dans lequel sont enfer­mées les per­sonnes défa­vo­ri­sées, sans que ces der­nières ne dis­posent des moyens d’une réelle mobi­li­sa­tion. La ver­ba­li­sa­tion de l’indignation est alors le prin­ci­pal vec­teur par lequel s’exprime leur rap­port au poli­tique (« Le mécon­ten­te­ment des per­sonnes en situa­tion défa­vo­ri­sée : une indi­gna­tion contre leur impuis­sance poli­tique »).

Enfin, Sylvain Lefèvre inter­roge les formes contem­po­raines de l’engagement asso­cia­tif, sou­vent pré­sen­tées comme le ter­reau de la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive et l’une des réponses à la montée de l’individualisme et de l’apathie poli­tique. Sur la base de don­nées recueillies auprès d’organisations non gou­ver­ne­men­tales (ONG) tra­vaillant dans l’humanitaire et l’environnement, l’auteur s’applique à démy­thi­fier cette vision enchan­tée mais trom­peuse, mon­trant com­ment le mode de fonc­tion­ne­ment et les valeurs asso­cia­tives s’inspirent de plus en plus de l’entreprise privée (« Un nou­veau « cens caché ». La ségré­ga­tion poli­tique au sein du monde civique des ONG »). Loin d’être régis par le don, le béné­vo­lat et l’altruisme, les ONG étu­diées sont en effet sou­mises à des impé­ra­tifs de ren­ta­bi­lité et de maxi­mi­sa­tion des res­sources, qui ont un impact direct sur les logiques de recru­te­ment et donc sur la nature du mili­tan­tisme asso­cia­tif. Les outils mana­gé­riaux mis en place jouent ici comme autant de biais, voire de prin­cipes d’exclusion, qui favo­risent non pas les acteurs les plus convain­cus, mais ceux qui sont les plus aptes à se com­por­ter de manière pro­fes­sion­nelle et qui sont les mieux dotés cultu­rel­le­ment et finan­ciè­re­ment.

Sur l’agenda de recherche

Cet ouvrage nous invite fina­le­ment à explo­rer plus sys­té­ma­ti­que­ment encore trois pistes de recherche. Premièrement, il est aujourd’hui néces­saire de com­pa­rer la mobi­li­sa­tion de groupes de pré­caires issus d’aires géo­gra­phiques dis­tinctes, de manière à mieux connaître l’ampleur du phé­no­mène et à l’inscrire, le cas échéant, dans le contexte de la mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique et poli­tique actuelle. La lit­té­ra­ture sur l’alter-mondialisme peut aller en ce sens, à condi­tion qu’elle ne s’enferme pas outra­geu­se­ment dans une vision euro­péo ou amé­ri­cano-cen­trée. Le défi est d’autant plus grand que l’analyse des mou­ve­ments sociaux a pen­dant très long­temps super­be­ment igno­rée des pans entiers de la pla­nète, en par­ti­cu­lier l’Asie et l’Afrique et dans une moindre mesure, l’Amérique latine [3].

Deuxièmement, des don­nées fines et détaillées sur les carac­té­ris­tiques socio­lo­giques des mobi­li­sa­tions de pré­caires doivent être pro­duites. Sans doute parce qu’elles se sont foca­li­sées essen­tiel­le­ment sur les condi­tions d’émergence de mou­ve­ments sup­po­sés impro­bables, mais aussi parce qu’elles ont suc­combé un peu faci­le­ment à la ten­ta­tion de la nou­veauté, les études dis­po­nibles ont plus ou moins impli­ci­te­ment consi­dé­rées pour un fait acquis que la com­po­si­tion du groupe cor­res­pon­dait à sa déno­mi­na­tion. Cette évi­dence n’en est évi­dem­ment pas une et doit être inter­ro­gée, de façon à savoir si nous assis­tons (ou pas) à la mobi­li­sa­tion crois­sante de popu­la­tions en grande dif­fi­culté socio-éco­no­miques, dont cer­tains spé­cia­listes affir­maient encore récem­ment qu’elles étaient étran­gères à tout enga­ge­ment poli­tique.

Troisièmement, l’évolution du sala­riat et, en par­ti­cu­lier, la montée du pré­ca­riat nous oblige à repen­ser le rôle des formes tra­di­tion­nelles de par­ti­ci­pa­tion et d’engagement, qui sont toutes issues d’une période glo­ba­le­ment mar­quée par le déve­lop­pe­ment de l’État pro­vi­dence. Tout indique que la dua­li­sa­tion des mar­chés du tra­vail et l’exclusion de couches entières de la popu­la­tion – y com­pris parmi les anciennes classes moyennes inté­grées – sont des phé­no­mènes durables. Une telle situa­tion inter­pelle néces­sai­re­ment les forces vives du mou­ve­ment ouvrier et en pre­mier lieu les orga­ni­sa­tions syn­di­cales, dont on a vu que l’utilité sociale évo­luait sen­si­ble­ment sous l’effet de ces chan­ge­ments. Au-delà, un des défis démo­cra­tiques majeurs qui se pose à l’ensemble des socié­tés confron­tées à ce type de pro­blème réside sans aucun doute dans leur capa­cité à donner une expres­sion col­lec­tive et poli­tique au malaise social gran­dis­sant.

Aller plus loin

* Magali Boumaza et Philippe Hamman (dir.), Sociologie des mou­ve­ments de pré­caires. Espaces mobi­li­sés et réper­toires d’action, Paris, L’Harmattan, 2007.

* Didier Chabanet et Frédéric Royall,) (dir.), Mobilising Against Marginalisation in Europe, Newcastle, Cambridge Scholars Publishing, 2010.

* Gilles Guilheux et Khun Eng Kuah-Pearce (dir.), Social Movements in China and Hong Kong. The Expansion of Protest Space, Amsterdam, Amsterdam University Press, 2009.

* Camille Goirand , « Penser les mou­ve­ments sociaux d’Amérique latine. Les approches des mobi­li­sa­tions depuis les années 1970 », Revue fran­çaise de science poli­tique, 60, 3, 2010, p.445-466.

* Daniel Mouchard , Être repré­senté. Mobilisations d’« exclus » dans la France des années 1990, Paris, Économica, 2009.

* Pascal Perrineau (dir.), L’engagement poli­tique : déclin ou muta­tion ? , Paris, Presses de la Fondation natio­nale des sciences poli­tiques, 1994.

* Shinichi Shigetomi et Kumiko Makino, (dir.), Protest and Social Movements in the Developing World, London : Edward Elgar, 2009.

* Kelley Strawn, « Contemporary Research on Social Movements and Protest in Latin America : Promoting Democracy, Resisting Neoliberalism, and Many Themes in Between », Sociology Compass, Vol. 3, n° 4, 2009, pp. 644-657.

Documents joints

* Les mobi­li­sa­tions sociales à l’heure du pré­ca­riat (PDF – 240.5 ko)

Notes

[1] Voir Perrineau, 1994. [2] Pour ali­men­ter ce débat, on pour­rait indi­quer de façon para­doxale que la mobi­li­sa­tion d’un groupe social reste tou­jours un phé­no­mène rela­ti­ve­ment excep­tion­nel et que, en même temps, les rai­sons de pro­tes­ter n’ont jamais été aussi nom­breuses – mais sans doute éga­le­ment les moyens de se mobi­li­ser aussi acces­sibles – compte tenu d’une part de l’aggravation récente des inéga­li­tés sociales, qui accroît les colères et les frus­tra­tions et d’autre part de l’évolution des modes d’engagement, ces der­niers fai­sant de plus en plus appel à des tech­niques d’interpellation et de spec­ta­cu­la­ri­sa­tion de l’opinion publique qui sont de moins en moins connec­tées à la mobi­li­sa­tion quan­ti­ta­tive du groupe social concerné. En d’autres termes et même si le cas de figure peut sem­bler extrême, l’émergence d’une cause dans un espace public n’implique pas direc­te­ment la mobi­li­sa­tion des indi­vi­dus dont les inté­rêts sont ainsi défen­dus. [3] On note cepen­dant depuis plu­sieurs années une ouver­ture très nette. Voir Guilheux et Kuah-Pearce, 2009 ; Shigetomi, et Makino, 2009 ; Strawn, 2009 ; Goirand, 2010.

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