Les luttes urbaines à Québec après l’ère Labeaume

Antoine Casgrain, Nouveaux Cahiers du socialisme, no. 26, automne 2021. Antoine Casgrain est urbaniste et militant de Québec.

En laissant la mairie de Québec, Régis Labeaume laisse de grandes réussites politiques, dont un tramway à construire, mais il laisse surtout une vision progressiste à consolider. Survol des défis qui attendent ces mouvements à l’aube d’un changement à la mairie.

« Ça m’a réussi, ç’a marché ! » La citation simple et franche du maire trône à la une du journal Le Soleil, le 8 mai 2021[1], deux jours après avoir annoncé qu’il ne se représentera pas à la prochaine élection municipale. Régis – y a-t-il quelqu’un à Québec qui l’appelle autrement que par son prénom ? – a un pif politique exceptionnel. En 2007, il suit les pas d’Andrée Boucher, la mairesse décédée subitement. Candidat indépendant, il aguiche les banlieues récemment fusionnées en multipliant les entrevues au ton populiste sur les ondes des influentes radios privées de la ville. Il s’empare facilement d’une ville récemment fusionnée.

Ce maire déterminé, rusé et un brin autoritaire centralisera les pouvoirs de la municipalité en éliminant plusieurs districts et arrondissements. Il réussira finalement tous ses coups, en gouvernant sans partage et sans opposition… ou si peu. Comment un maire élu détestablement à droite en est-il venu à léguer un héritage politique intéressant pour la gauche ?

Une ville en fête ?

En aout 2008, une artiste militante me confiait, non sans gêne : « Les fêtes du 400e, c’était vraiment bon ! » Élu d’abord lors d’une élection partielle, Régis Labeaume a deux ans pour se faire aimer et se faire réélire. Le 400e anniversaire de la ville, c’est sa clé pour l’élection de 2009. Il relance la célébration en misant sur une formule de Festival d’été de Québec d’une durée de deux mois. Les grands spectacles de Paul McCartney à Céline Dion séduisent les foules sur les Plaines d’Abraham; tandis que des dizaines de petits évènements, en majorité issus d’artistes locaux, divertissent les familles ou les publics culturels plus exigeants. Pour couronner le tout, une fresque monumentale, conçue par Robert Lepage, est projetée tout l’été sur les silos du port de Québec. Les touristes affluent et les gens de Québec retrouvent la fierté.

Fort de sa réussite, puis profitant de la dissolution du parti Renouveau municipal de Québec, Labeaume est réélu en 2009 avec 79,9 % des voix. Durant son long mandat, le maire continue à offrir des touristes aux hôteliers ainsi que des jeux aux résidentes et résidents. Ce sont 35 grands évènements internationaux que reçoit Québec durant ces années et d’énormes ressources pour recevoir de luxueux bateaux de croisière. L’effondrement du tourisme en pandémie imposera à la ville de faire le point sur les méfaits du tourisme de masse et sur sa main mise sur le Vieux-Québec.

La capitale de l’ordinaire

Durant la campagne de 2009, Labeaume fait encore la tournée des radios-poubelles. Son programme se décrit en trois éléments : construire un amphithéâtre, élargir les autoroutes et mater les syndicats ! Effectivement, les trois projets « lui réussissent ». Le maire applique une discipline budgétaire rigoureuse, particulièrement contre les employé·e·s municipaux.

En surfant sur la vague du retour des Nordiques, Labeaume réussit à récolter, en pleine austérité, 400 millions de dollars des gouvernements pour la construction du Centre Vidéotron. Mis à part le fait de donner un peu de fierté à une ville complexée, l’amphithéâtre demeure, en l’absence d’une équipe de hockey de la LNH[2], une infrastructure scandaleusement couteuse et sous-utilisée.

Malgré son plan de mobilité durable de 2010, l’administration Labeaume, poussée par les radios privées, fait aussi la promotion de l’élargissement des autoroutes dans le nord de la ville. Il s’agit de maintenir la « connexion » entre cette quinzaine de « banlieues » et anciennes municipalités, toutes segmentées entre elles par ces axes routiers, qui constituent la ville de Québec. Le prochain maire ou mairesse hérite donc de banlieues étendues dépendantes du transport automobile; actuellement, l’attraction se tourne de plus en plus vers le pôle Lebourgneuf, une zone conquise par les compagnies immobilières et les centres commerciaux. La prochaine administration doit aussi renoncer au plan d’urbanisation des terres des Sœurs de la Charité, à Beauport. Ce projet d’étalement urbain sur 200 hectares de terres agricoles a été renversé par le mouvement écologiste et agricole.

Sortir les radios-poubelles après les avoir servies

L’an 2017 marque une rupture. Le 29 janvier, un assassin sème la terreur à la grande mosquée de Québec[3]. Personne n’ose expliquer l’hécatombe que vit la belle ville tranquille de Québec. Régis Labeaume, étranglé par l’émotion, dénonce sans détour « ceux qui s’enrichissent avec la haine ». C’est une dénonciation à peine voilée des radios-poubelles qui l’ont porté à la mairie 10 ans plus tôt.

Le contexte politique amène Labeaume à s’afficher de plus en plus comme un maire ouvert à la justice sociale et sensible à la diversité culturelle. L’élection de Valérie Plante à Montréal en 2017, puis celle de deux députés de Québec solidaire à Québec en 2018 changent le panorama politique. Labeaume se repositionne…

En réalité, derrière ses airs de « vendeur de chars usagés », Labeaume n’est pas ignare. Diplômé de l’Université Laval en sociologie, il a lu Richard Florida, le théoricien de la revitalisation urbaine. L’urbaniste étatsunien soutient que le développement des villes au XXIe siècle passe par les « classes créatives », ces travailleuses et travailleurs scolarisés qui aiment habiter une ville de qualité. Québec s’inscrit dans ce mouvement. Avec un plein emploi qui se maintient depuis 15 ans, elle fait fleurir l’industrie numérique, la haute technologie et la culture.

La Ville de Québec améliore son réseau cyclable ainsi que les places publiques. Labeaume mise sur la requalification en « écoquartiers » de deux anciennes zones industrielles : la Pointe-aux-Lièvres et D’Estimauville. Cette stratégie, principalement du marketing immobilier, rime évidemment avec l’embourgeoisement des quartiers centraux. Mais le maire est sensible au sort des plus démuni·e·s, à l’itinérance et à la mixité sociale. Depuis 2002, il se construit à Québec près de 5000 logements sociaux, ce qui correspond aux capacités du programme AccèsLogis, mais cela demeure insuffisant pour accueillir les 21 000 ménages mal logés de la ville.

Le tramway : un grand legs… tout à construire

À partir de 2018, Labeaume se donne corps et âme au fameux « réseau structurant » de transport en commun qui a échoué deux fois depuis son arrivée au pouvoir. Il joue le tout pour le tout avec un projet de tramway qui passera au centre-ville, là où les déplacements se font déjà et qui va concurrencer l’auto pour l’occupation de l’espace public. Le maire entreprend une bataille épique pour convaincre le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) de maintenir le financement du tramway, et ça marche. Malgré la réduction du réseau par la CAQ, les écologistes et les experts en transport applaudissent.

Perçu comme le legs majeur de Régis Labeaume, le tramway n’a pas fini de susciter des batailles. D’abord, le réseau doit s’agrandir rapidement avec d’autres lignes pour avoir un véritable impact sur la transition écologique. Ensuite, les groupes sociaux demandent l’assurance d’avoir du logement social à proximité du réseau de transport structurant ainsi que l’aménagement d’un quartier de qualité en remplacement de l’autoroute Laurentienne. La CAQ a plutôt annoncé la construction d’un tunnel autoroutier entre Lévis et l’entrée de la basse-ville de Québec. Une lutte urbaine féroce s’annonce sur cet enjeu.

L’après-Labeaume

Marie-Josée Savard hérite de la direction de l’équipe du maire sortant et bénéficiera de son appui actif. On doit admettre que le maire Labeaume, sans être progressiste, a inscrit de réels progrès sur le plan de l’aménagement, notamment par la mise en chantier du futur tramway. Mme Savard proposera la continuité de ce qui « a marché » avec Labeaume.

Quant à Jean-François Gosselin et son parti Québec 21, créatures politiques des radios-poubelles, ils polarisent à droite en promettant de faire dérailler le tramway. Cette promesse sera dure à argumenter en campagne électorale maintenant que le projet a l’appui du gouvernement. Finalement, Transition Québec, un parti très proche de Québec solidaire, tentera de garder l’attention politique vers la gauche. Cependant le résultat s’annonce déjà décevant pour la gauche, et les mouvements sociaux urbains ne pourront se satisfaire des timides avancées de l’ère Labeaume. La capitale écologique et égalitaire demeure tout entière à construire.


[1] François Bourque, « Labeaume : partir quand les planètes s’alignent », Le Soleil, 8 mai 2021.

[2] LNH : Ligue nationale de hockey.

[3] Il s’agit du Centre culturel islamique de Québec.