NOTES DE LECTURE

Les luttes fécondes. Libérer le désir en amour et en politique

Catherine Dorion

Par Mis en ligne le 19 janvier 2020

Montréal, Atelier 10, 2017

Le vibrant plai­doyer pour la liberté en amour comme en poli­tique de Catherine Dorion, ex-can­di­date d’Option natio­nale, puis can­di­date élue de Québec soli­daire aux élec­tions d’octobre 2018, s’ouvre avec une cita­tion d’Arthur Koestler qui témoigne du lien ténu entre « l’instinct poli­tique » des indi­vi­dus et les lois psy­cho­lo­giques gou­ver­nant leur libido sexuelle. Sur les ailes du désir, Catherine Dorion déploie dans ce bref ouvrage des plus ins­pi­rants quelques pro­po­si­tions qui, bien qu’elles ne soient pas expli­ci­te­ment défen­dues d’un point de vue théo­rique, se veulent incon­tes­ta­ble­ment d’enivrantes ins­pi­ra­tions pour une ima­gi­na­tion poli­tique à construire. À tra­vers une plume sen­sible, vive et char­nelle, le lien entre la soif d’engagement poli­tique et le désir amou­reux se pré­sente par de courts cha­pitres nar­rant situa­tions vécues et inté­res­santes réflexions. Notons au pas­sage les illus­tra­tions mono­chromes de l’artiste Martin Bureau qui se glissent au sein de Luttes fécondes, notam­ment celle repré­sen­tant le Parlement du Québec en ruines pour que le nou­veau advienne « là où tout peut com­men­cer ».

La pro­po­si­tion poli­tico-esthé­tique de Catherine Dorion se veut fron­tale : faire écla­ter les cadres pro­duits et repro­duits par les ins­ti­tu­tions. Au-delà d’une simple pro­vo­ca­tion, l’auteure pense les pos­si­bi­li­tés indi­vi­duelles et col­lec­tives de l’exercice d’une liberté sous toutes ses formes. Le couple mono­game ainsi que les orga­ni­sa­tions de toutes sortes sont les deux prin­ci­pales ins­ti­tu­tions cri­ti­quées.

Pour cette mili­tante, poli­ti­cienne libre, sla­meuse et mère de deux petites filles, les cadres enferment plutôt qu’ils ne libèrent :

Les règles cherchent à modu­ler le désir pour rendre la vie pré­vi­sible. En nous, le désir brut et l’instinct du confor­misme sont donc en constante dis­cus­sion – quand ils ne sont pas car­ré­ment en lutte l’un contre l’autre. Mais la dis­cus­sion est dés­équi­li­brée. Le désir s’est écra­pouti devant la force de l’adversaire. Depuis quand ? Je ne sais pas. Je suis née en 1982. Je n’ai connu que rétré­cis­se­ments (p. 17).

Le couple comme lieu de rétrécissement

Loin de condam­ner l’importance de la famille ou du couple, Catherine Dorion en pro­pose tout de même une cri­tique pour le moins radi­cale dans la mesure où ces espaces semblent davan­tage enfer­mer qu’émanciper. Le couple, repo­sant sur une mono­ga­mie ins­ti­tu­tion­na­li­sée, contraint parce qu’il limite la pos­si­bi­lité d’expérimentations nou­velles à la fois sexuelles, ami­cales et amou­reuses en raison de l’intériorisation de normes domi­nantes repo­sant sur l’importance de la fidé­lité comme prin­ci­pal modèle de com­por­te­ment et d’éthique à suivre. Cette inté­rio­ri­sa­tion de la fidé­lité comme socle sur lequel devrait repo­ser le « bon » couple for­ce­rait ainsi l’adoption d’un confor­misme amou­reux nous empê­chant de vivre à la mesure de nos désirs et d’expérimenter la liberté dans ce qu’elle offre comme pos­si­bi­li­tés d’émancipation :

Que dira le conjoint si je lui parle de mes désirs extracon­ju­gaux ? Coucher avec d’autres per­sonnes, c’est ris­quer de tomber amou­reux, c’est ris­quer de réduire le couple exis­tant à une struc­ture qui n’a plus de sens. […] L’amour n’est pas là pour ras­su­rer. […] La démo­cra­tie n’est pas là pour ras­su­rer. Elle a été ima­gi­née pour que notre vie com­mune puisse deve­nir un espace de luttes ouvertes et décom­plexées (p. 51).

Ce confor­misme amou­reux, source d’une kyrielle d’aliénations, nous dicte trop sou­vent, selon Catherine Dorion, de sauver à tout prix ce qui est ter­miné depuis un cer­tain moment déjà ; un amour qui bat de l’aile alors que « nous habi­tons des espaces nau­fra­gés ». En cohé­rence avec son propos, l’auteure éta­blit la com­pa­rai­son entre la bulle du couple formée par la mono­ga­mie ins­ti­tu­tion­na­li­sée et la bulle finan­cière formée par le capi­ta­lisme finan­cia­risé. Le poids de ces ins­ti­tu­tions qui s’offrent comme des espaces de contrôle et de limites se mani­feste à tra­vers l’intériorisation de la norme néo­li­bé­rale for­mant et réfor­mant les indi­vi­dus que nous deve­nons, apeu­rés devant l’idée de sortir de ces bulles amou­reuse et spé­cu­la­tive comme si nous nous entê­tions, tels des épou­van­tails étio­lés, à sauver ce qui s’effrite au pire moment de la crise.

Dans un cha­pitre qu’elle dédie à ses filles, l’auteure évoque une autre forme d’assujettissement décou­lant du couple mono­game hété­ro­sexuel qui est celle des femmes qui, de par leur édu­ca­tion et des siècles de domi­na­tion mas­cu­line, ont dû taire leurs propres désirs afin de répondre à ceux des hommes :

Il m’arrive de penser que toute cette idée d’union conju­gale à deux n’a pu fonc­tion­ner jusqu’à main­te­nant que parce que l’un des deux était pré­dis­posé, par son édu­ca­tion, à s’effacer au profit de l’autre, à inter­na­li­ser les conflits pour qu’ils ne prennent jamais forme au-dehors (p. 34).

Les organisations et les partis politiques « traditionnels » comme lieu de rétrécissement

Les orga­ni­sa­tions, et plus par­ti­cu­liè­re­ment les partis poli­tiques tra­di­tion­nels, sont pour l’auteure des Luttes fécondes des struc­tures qui pro­duisent et repro­duisent des logiques d’action et des formes de pou­voir limi­ta­tives parce qu’elles nous empêchent d’imaginer et de faire de la poli­tique « autre­ment ». C’est à la beauté de l’insurrection qu’elle nous convie pour que nous puis­sions ima­gi­ner et explo­rer plus concrè­te­ment des che­mins nou­veaux où pour­ront se déployer dans un mael­ström de désirs nos pul­sions poli­tiques pour faire adve­nir un espace commun (démo­cra­tique) capable d’accueillir la plu­ra­lité de nos voix. À tra­vers son expé­rience de mili­tante au sein de dif­fé­rents groupes indé­pen­dan­tistes, Catherine Dorion témoigne de la dif­fi­culté des orga­ni­sa­teurs qui œuvrent depuis un cer­tain moment déjà dans ces groupes d’imaginer de nou­velles formes d’expression poli­tique. Ces orga­ni­sa­teurs relèguent les plus jeunes à des fonc­tions subal­ternes, les obli­geant ainsi à pro­pa­ger les idées poli­tiques qu’ils ont éla­bo­rées.

Pour Catherine Dorion, la volonté d’imaginer, de vivre et de faire de la poli­tique autre­ment a trouvé sa plus ins­pi­rante et explo­sive expres­sion à tra­vers le souffle du Printemps qué­bé­cois. Ce moment d’effervescence poli­tique a été le théâtre d’expérimentations artis­tiques, citoyennes et humaines de toutes sortes :

Élections : là où le désir popu­laire a dû s’engouffrer dans un enton­noir gros comme le trou de cul d’une ger­boise pour fina­le­ment s’écraser, déso­rienté, sur un gou­ver­ne­ment de bois mort, celui du Parti qué­bé­cois. Ce der­nier a d’ailleurs passé la cam­pagne élec­to­rale de 2014 à se féli­ci­ter d’avoir sauvé le Québec, en 2012, de la « pire crise sociale » depuis je ne sais plus quand. « Pire crise sociale », les enfoi­rés. C’était le plus beau moment poli­tique de toute la vie d’une géné­ra­tion de Québécois (p. 50).

La beauté et la force du livre de Catherine Dorion résident dans la ful­gu­rance de ses invi­ta­tions poli­tiques où elle nous pro­pose de faire corps avec une démo­cra­tie capable d’accueillir les êtres sin­gu­liers que nous avons envie d’être. La ques­tion qui res­sur­git en nous à la suite de cette lec­ture qui nous habite encore : pou­vons-nous, à tra­vers les ins­ti­tu­tions et les cadres, penser l’exercice d’une liberté poli­tique ?

Anne-Marie Le Saux


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