Les luttes antitravail des ouvriers spécialisés modernes ont été brisées…

Mis en ligne le 08 février 2008

Les notes qui suivent sont issues d’une réflexion sur l’antitravail. Cette expres­sion recouvre les réac­tions des tra­vailleurs à la crise du for­disme qui a eu lieu à la fin des années 1960 et au début des années 1970. On a éga­le­ment parlé de « révolte des OS ». D’une façon ou d’une autre, on parle ici des grèves sau­vages amé­ri­caines (celles qui ont lieu en dépit des enga­ge­ments de non-grève pris par les syn­di­cats lors des contrats col­lec­tifs pério­diques), de la montée de l’absentéisme et du tur­no­ver, du sabo­tage, de l’indiscipline des tra­vailleurs sur les lieux de tra­vail. Nous pré­sen­tons ici la conclu­sion de cette réflexion. Vous pour­rez trou­ver le texte com­plet sur le site de mon​dia​lisme​.org.

La résis­tance des ouvriers à l’exploitation du tra­vail sur la chaîne a donné lieu à un ensemble de pro­cé­dés de lutte qu’on a regrou­pés sous le terme d’antitravail. Marco Revelli, comme d’autres, plaque sur ces pra­tiques le terme de » pro­gramme ouvrier » en raison d’une nos­tal­gie indé­crot­table du vieux mou­ve­ment ouvrier. Dans les pas­sages sur les luttes du début des années 1970, son texte est plein de réfé­rences à la com­mu­nauté ouvrière qui aurait alors pré­valu. En fait de com­mu­nauté, Revelli ne fait que dési­gner l’abolition des mul­tiples sépa­ra­tions de la vie ordi­naire par et dans l’activité de grève. Cette cama­ra­de­rie, cette modi­fi­ca­tion du com­por­te­ment des per­sonnes au cours de la lutte, crée sans doute du » lien social » , comme on dit aujourd’hui, mais il ne s’agit pas de la com­mu­nauté ouvrière du vieux mou­ve­ment ouvrier, repo­sant sur le métier. De même, dans les pas­sages sur la phase de la trêve, où pré­va­lait la com­bine indi­vi­duelle, il se lamente de cette perte de la dimen­sion col­lec­tive. Et c’est en vertu de la même nos­tal­gie qu’il parle main­te­nant d’un pro­gramme ouvrier de réforme du tra­vail à la chaîne. Or c’est pré­ci­sé­ment ce que l’antitravail n’a pas pro­duit, et c’est même pour cela (parce que la résis­tance à l’exploitation par le sabo­tage, le tur­no­ver, l’absentéisme, etc. ne pou­vait débou­cher sur aucun pro­gramme de réforme) qu’on l’a appelé » anti­tra­vail « .

On a vu dans ce qui pré­cède que de telles pra­tiques exis­taient, sous une forme ou sous une autre, avant la révolte des OS. Toutes choses égales d’ailleurs, les mêmes pra­tiques ouvrières n’ont pas été assi­mi­lées à de l’antitravail. Elles ont été au contraire asso­ciées à des formes d’affirmation poli­tique ou syn­di­cale de la dignité du tra­vail et de sa place cen­trale dans la société future, et ont débou­ché sur des réor­ga­ni­sa­tions poli­tiques et sur­tout syn­di­cales qui ont en effet porté un pro­gramme d’affirmation de la place de la classe ouvrière dans la société pré­sente et/​ou future.

Certains com­men­ta­teurs ont qua­li­fié les mou­ve­ments » anti­tra­vail » liés à la crise du for­disme de lud­dites ou néo-lud­dites. C’est à mon avis plus trom­peur qu’autre chose. Premièrement parce que, si tant est que les lud­dites du début du xixe siècle s’opposaient à l’introduction de nou­velles machines créa­trices de chô­mage (et ce n’est que très par­tiel­le­ment le cas), les OS de l’automobile de la fin du XXe siècle ne s’opposent pas à de nou­velles machines, mais à l’utilisation d’anciennes machines à une vitesse accé­lé­rée et/​ou dans des condi­tions d’hygiène, de sécu­rité, etc. insuf­fi­santes. Deuxièmement parce que les lud­dites pro­pre­ment dit par­ti­ci­paient à un mou­ve­ment beau­coup plus large où, pour résis­ter aux patrons, des réseaux et des orga­ni­sa­tions se sont déve­lop­pés de façon impor­tante, for­mant des mou­ve­ments de masse ayant suf­fi­sam­ment d’influence pour deve­nir des forces de pro­po­si­tion et de négo­cia­tion.

Les lud­dites étaient en même temps à l’intérieur et à l’extérieur de ce mou­ve­ment syn­di­cal clan­des­tin, et la vio­lence de leurs méthodes com­plé­tait ou rem­pla­çait des moyens plus ou moins légaux que les ouvriers cher­chaient à se donner, par exemple sous forme d’intervention au Parlement par l’intermédiaire de bour­geois libé­raux. Il faut donc sou­li­gner la liai­son qui exis­tait entre la vio­lence et l’illégalité du lud­disme et le déve­lop­pe­ment de pra­tiques syn­di­cales et poli­tiques pro­pre­ment dites.

Un siècle plus tard, de la même façon, les pra­tiques de frei­nage, d’absentéisme, de sabo­tage des ouvriers de métier s’articulent avec des formes d’action syn­di­cales et poli­tiques. Le mou­ve­ment des ouvriers amé­ri­cains de la fin du xixe siècle et du début du xxe a montré com­ment, par la néces­sité même de la lutte, les ouvriers de métiers ont esquissé, à partir des limites du syn­di­ca­lisme de métier, et contre leur propre hié­rar­chie syn­di­cale, des struc­tures pré­fi­gu­rant le syn­di­ca­lisme d’industrie. Or ce sont ces mêmes ouvriers qui, avec leurs syn­di­cats, ouver­te­ment ou sou­ter­rai­ne­ment, limi­taient la pro­duc­tion, refu­saient de tra­vailler cer­tains jours ou cer­taines périodes et pra­ti­quaient le sabo­tage.

Dans les années 1930, l’entrée des syn­di­cats dans les usines for­di­sées s’est appuyée notam­ment sur la néces­sité d’avoir un inter­mé­diaire dans la ges­tion des mul­tiples petits conflits qui sur­gissent inévi­ta­ble­ment dans ces immenses ensembles où les condi­tions de tra­vail étaient très dures, et où il fal­lait une ges­tion du per­son­nel très proche de la base pour éviter qu’un grain de sable ne bloque l’ensemble de la pro­duc­tion. Aux Etats-Unis, les syn­di­cats sont notam­ment deve­nus col­lec­teurs des » grie­vances » (doléances), et on sup­pose que ce n’est que dans les années 1960 que ce rôle est devenu impos­sible pour eux en raison de la sur­ac­cu­mu­la­tion des plaintes. En France, on a vu la CGT du Front popu­laire deve­nir presque le ser­vice du per­son­nel de chez Renault.

Rien de tel dans les années 1970. Nous avons vu cer­taines orga­ni­sa­tions gau­chistes essayer de capter la com­ba­ti­vité des OS pour construire des » syn­di­cats de lutte de classe « . Or les gau­chistes n’ont pas réa­lisé ce mou­ve­ment de masse parce qu’ils pro­po­saient un combat qui n’était pas celui de la masse des ouvriers. Ceux-ci résis­taient à la sur­ex­ploi­ta­tion par les pra­tiques diverses de l’antitravail, qui reviennent toutes à dire que les ouvriers pré­fèrent ne pas être à l’usine et, s’ils y sont, n’y pas tra­vailler. Mais leurs luttes, dans leur maté­ria­lité même, ne pro­meut aucune réforme pos­sible du tra­vail à la chaîne. Il faut être jour­na­liste au New York Times pour penser que le dou­bling up va se déve­lop­per en réforme du tra­vail à la chaîne par la base. De telles réformes, qu’elles viennent des patrons, des syn­di­cats ou des socio­logues bien-pen­sants, res­te­ront tou­jours du domaine de la pro­pa­gande plus que de celui d’un véri­table dépas­se­ment du tra­vail à la chaîne. Revelli le confirme dans sa des­crip­tion de l’usine Mirafiori réno­vée du début des années 1980. Et le fait que les OS n’ont pas de réforme de l’usine for­diste à pro­po­ser est attesté par la par­ti­ci­pa­tion de nom­breux ouvriers plei­ne­ment sala­riés aux émeutes de Watts (1965) et de Detroit (1967).

Le tur­no­ver, le sabo­tage, l’absentéisme, le cou­lage, etc. sont des pra­tiques aussi vieilles que l’exploitation du tra­vail sala­rié. Cependant, tout au long du siècle d’histoire que nous avons sur­volé, le rap­port entre pro­lé­ta­riat et capi­tal a changé. Pour ce qui nous concerne ici, le prin­ci­pal chan­ge­ment est l’accumulation du capi­tal fixe et la déqua­li­fi­ca­tion de la force de tra­vail, deux points par les­quels on peut abor­der la ques­tion de l’évolution du rap­port d’exploitation. Cette évo­lu­tion implique que, der­rière l’invariance des réac­tions du pro­lé­ta­riat, il y a aussi une évo­lu­tion du contenu de ses pra­tiques de luttes. Restant au niveau des luttes dans les usines, je me limi­te­rai à poin­ter quelques aspects de l’antitravail qui m’amènent à conclure que les pra­tiques anti­tra­vail des OS modernes ne sont pas iden­tiques à celles de leurs ancêtres ouvriers qua­li­fiés.

– Il y a d’abord un élé­ment objec­tif qui inter­vient pour expli­quer la dif­fé­rence entre les pra­tiques de résis­tance des tra­vailleurs pré-for­distes et l’antitravail des OS, notam­ment ceux de la période de crise du for­disme dans les années 1960-1970. Cet élé­ment est la rigi­dité de l’appareil de pro­duc­tion for­diste, qui impose aux direc­tions un contrôle minu­tieux de chaque maillon de la chaîne, mais offre symé­tri­que­ment aux tra­vailleurs un pou­voir de nuire très grand. On l’a vu dès les années 1920 avec l’usine de boîtes de conserve citée par Mathewson : un ralen­tis­se­ment du tra­vail n’est pas pos­sible dans les condi­tions de la chaîne. Si la cadence est trop élevée, il faut arrê­ter la chaîne ou lais­ser passer sans agir (cf. Lordstown). Dans les condi­tions for­distes clas­siques, le ralen­tis­se­ment devient donc très vite sabo­tage, le refus de tra­vailler, rai­sonné et enca­dré par la règle ou la cou­tume syn­di­cale, devient impos­si­bi­lité d’exécuter dans les temps les gestes dictés par la machi­ne­rie et, de là, rejet par néces­sité de la dis­ci­pline, indif­fé­rence pour le résul­tat, la qua­lité, le consom­ma­teur. Ainsi qu’on l’a vu à propos de Fiat, ce sera la tâche du post-for­disme que de pal­lier cette rigi­dité par le frac­tion­ne­ment des chaînes, l’automatisation de cer­taines tâches et l’informatisation de la ges­tion des enchaî­ne­ments et des stocks. Simultanément, les cercles de qua­lité ten­te­ront d’instiller le souci du consom­ma­teur dans la tête des OS. Dans quelle mesure le capi­tal est par­venu à briser par ces moyens, plus que par le chô­mage et la peur du licen­cie­ment, l’antitravail des OS, c’est ce qui devrait faire l’objet d’une autre enquête.

– Un deuxième élé­ment est l’opposition aux syn­di­cats. On a vu que, au temps du syn­di­ca­lisme de métier, ces orga­ni­sa­tions publiaient et défen­daient des pra­tiques res­tric­tives qui ne sont pas for­mel­le­ment dif­fé­rentes de cer­tains aspects de l’antitravail. La limi­ta­tion des heures ou du nombre de pièces va dans ce sens. Et même le sabo­tage a eu l’approbation des congrès de la CGT, ainsi que le relate l’anarcho-syndicaliste Emile Pouget. Pour ce der­nier cepen­dant, le sabo­tage répond à la fameuse maxime » à mau­vaise paie, mau­vais tra­vail « , tandis que les OS modernes des Etats-Unis étaient rela­ti­ve­ment bien payés, compte non tenu de leurs condi­tions de tra­vail et des cadences. Chez Pouget, il s’agit bien plus d’un sabo­tage anti­pa­tron que d’une mani­fes­ta­tion anti­tra­vail. Notamment, le res­pect du consom­ma­teur est tou­jours sou­li­gné dans les exemples qu’il donne. Et il montre des ouvriers mécon­tents de leur salaire, mais pas spé­cia­le­ment pous­sés à la limite par des cadences ou des condi­tions de tra­vail exté­nuantes et dan­ge­reuses. Cette limite, qui fait subir aux OS toute la pres­sion de la hausse néces­saire de la pro­duc­ti­vité, consti­tue un point momen­tané de blo­cage que ni les patrons ni les syn­di­cats ne peuvent contour­ner. A part pro­po­ser des com­pen­sa­tions finan­cières, et tant que la crise éco­no­mique ne fait pas explo­ser le chô­mage, ils n’ont pas d’autre solu­tion que la répres­sion.

– Un autre aspect de dif­fé­ren­cia­tion est l’ » absen­téisme des grèves « . Que les grèves d’OS se fassent avec occu­pa­tion ou en dehors de l’usine, la par­ti­ci­pa­tion de la grande majo­rité se limite à ne pas venir au tra­vail. On sait que cela a été le cas en Mai 68 en France, mais aux Etats-Unis en 1936-1937 aussi, la par­ti­ci­pa­tion aux occu­pa­tions a été minime. Et elle était prin­ci­pa­le­ment assu­rée par les syn­di­ca­listes. General Motors employait 47 000 sala­riés dans la ville de Flint. Dans une des usines du groupe (Chevrolet n°1), le nombre d’occupants a oscillé entre 90 et 1 000 selon les jours, et dans une autre (Chevrolet n°2) entre 17 et 450. Les chiffres ont été plus élevés chez Chrysler, mais cette entre­prise est une excep­tion dans le pay­sage auto­mo­bile amé­ri­cain, et elle le res­tera jusqu’en 1958. En fait, cet absen­téisme n’est qu’un autre aspect de l’antagonisme qui s’est établi entre les tra­vailleurs et les syn­di­cats avec le pas­sage au for­disme. Car, ainsi qu’on l’a vu, la par­ti­ci­pa­tion des ouvriers est plus active lorsque se mettent en place des ini­tia­tives spon­ta­nées dans les ate­liers. C’est alors la ques­tion inverse qui se pose, celle de la par­ti­ci­pa­tion des syn­di­cats au mou­ve­ment, Selon les cas, ils s’opposent au mou­ve­ment, ou le suivent, ou encore ce ne sont que les éche­lons infé­rieurs de la hié­rar­chie syn­di­cale qui se mobi­lisent.

Dans les années 1960-1970, les moda­li­tés de la résis­tance à l’exploitation sur le lieu de tra­vail ont été dénom­mées anti­tra­vail parce qu’elles n’étaient asso­ciées à aucune pro­po­si­tion alter­na­tive de déve­lop­pe­ment du tra­vail dans une société libé­rée de l’exploitation. Bien sûr, les OS demandent la fin du salaire au poste, rejettent l’arbitraire de la maî­trise, veulent la réduc­tion des cadences, cri­tiquent l’inefficacité des syn­di­cats sur ces ques­tions, mais ils n’ont à oppo­ser à la dégra­da­tion de leurs condi­tions de tra­vail rien d’autre que le retour au statu quo ante. Et ce der­nier n’est qu’un for­disme moins des­truc­teur, et non pas une forme de tra­vail qui soit la base de l’affirmation d’un pro­lé­ta­riat libéré de l’exploitation. Les ouvriers de métier avaient toutes les qua­li­fi­ca­tions pour pro­duire ce qui est néces­saire à la société ; ils avaient donc la capa­cité de la gérer. Dans le tra­vail de l’OST, l’ouvrier n’a pas d’autre base pour s’affirmer face au capi­tal que le fait qu’il est, col­lec­ti­ve­ment et, éven­tuel­le­ment, indi­vi­duel­le­ment, indis­pen­sable. Le capi­tal a besoin d’OS pour ses chaînes. Si le marché du tra­vail leur est favo­rable, les OS peuvent mar­chan­der sur la base de ce besoin. Mais ils n’ont rien d’autre à oppo­ser au capi­tal : ils n’ont pas un usage ouvrier de la chaîne qui leur per­met­trait de lui dire qu’on peut se passer de lui et qu’on va construire une société où le tra­vail à la chaîne en soit libéré.

Dans les luttes de l’après-Mai-68, écrit Benjamin Coriat, » une pensée ouvrière s’affirme et s’établit… Une pensée, un point de vue, mais aussi – dans bien des cas – un pro­gramme ouvrier s’élaborent « . Ce pro­gramme, dit Coriat, c’est » à tra­vail égal, salaire égal « . Et il en prend pour illus­tra­tion un conflit chez Renault où les ouvriers des presses orga­nisent d’eux-mêmes la rota­tion sur les postes de tra­vail. Il voit dans cet exemple » une plate-forme reven­di­ca­tive qui est en même temps un point de vue ouvrier sur l’organisation du tra­vail dans l’usine à naître » . Les ita­liques sont de Benjamin Coriat, qui veut s’assurer qu’on ne rate pas son projet de chaîne de mon­tage socia­liste !

Le pro­gramme que Coriat, Revelli, Watson et consorts veulent pla­quer sur les luttes d’OS de cette époque n’est en fait qu’une idéo­lo­gie, qui répond à celle des Friedmann et autres socio­logues dans l’organisation d’un dis­cours sur le dépas­se­ment de l’OST. Historiquement, la révolte des OS n’a rien pro­duit de cet ordre. Alors que les tra­vailleurs d’avant l’OST se fiaient à leur savoir-faire pour affir­mer leur capa­cité à gérer la pro­duc­tion et la société tout entière sans les capi­ta­listes, les OS de la crise du for­disme savent que tout le savoir-faire est du côté du capi­tal fixe. Ils ne reven­diquent pas de prendre en charge une société repo­sant sur ce modèle de pro­duc­tion. Leurs révoltes disent sim­ple­ment qu’ils veulent par­ti­ci­per le moins pos­sible à la pro­duc­tion actuelle, et pour le salaire le plus élevé pos­sible. La brève période du gau­chisme des usines ne s’est pas déve­lop­pée en un mou­ve­ment de masse parce que toute pers­pec­tive de réforme des syn­di­cats et/​ou de révo­lu­tion poli­tique était étran­gère à la révolte des OS du fait même de ce dés­in­té­rêt pour la pro­duc­tion, lui-même résul­tant de la perte de la qua­li­fi­ca­tion du tra­vail vivant au profit du machi­nisme. C’est ainsi que, au terme de deux géné­ra­tions de for­disme, la révolte des OS a pro­duit la preuve que le tra­vail n’est plus la base d’affirmation du pro­lé­ta­riat contre le capi­tal.

Les luttes anti­tra­vail des OS modernes ont été bri­sées comme celle des ouvriers de métier, mais elles l’ont été sans pro­duire dans leur défaite aucune forme nou­velle d’organisation de la classe ouvrière. Symétriquement, la vic­toire du capi­tal s’est-elle accom­pa­gnée d’une forme nou­velle de l’exploitation ? Le débat est ici très large, car le post-for­disme se défi­nit comme une nébu­leuses de pal­lia­tifs par­tiels, locaux, tem­po­raires, aux rigi­di­tés du for­disme clas­sique bien plus que comme un pro­ces­sus pro­duc­tif entiè­re­ment nou­veau. De la for­ma­tion d’équipes à la par­ti­ci­pa­tion des tra­vailleurs à la défi­ni­tion des temps et méthodes, de l’élimination par l’automation des tâches pénibles (et des tra­vailleurs qui les assu­maient) à la mise en valeur des tra­vailleurs qua­li­fiés comme argu­ment de com­pé­ti­ti­vité (solu­tion tem­po­raire adop­tée par l’industrie alle­mande), la réor­ga­ni­sa­tion per­ma­nente est deve­nue un moyen de ratio­na­li­sa­tion de l’exploitation. Les délo­ca­li­sa­tions sont un autre aspect du pro­ces­sus.

Le tra­vail immé­diat, dans ce nou­veau contexte, est géné­ra­le­ment reconnu comme pire que dans le for­disme clas­sique. Mais l’antitravail, la résis­tance élé­men­taire à l’exploitation, semblent avoir dis­paru de l’écran radar ; ils sub­sistent cer­tai­ne­ment, mais à un niveau très réduit. Il est évident que les ouvriers et les employés cherchent encore à en faire le moins pos­sible, qu’ils volent du temps chaque fois qu’ils le peuvent et qu’ils se défendent de la pres­sion patro­nale par toutes sortes de façons de traî­ner les pieds. Chez Renault à Sandouville, en 2004, on observa beau­coup de car­ros­se­ries rayées en fin de chaîne après l’annonce du licen­cie­ment de cen­taines d’intérimaires. Mais si cet exemple montre que les tra­vailleurs ont tou­jours recours au sabo­tage, au frei­nage, etc., il n’empêche que leur marge de manœuvre est for­te­ment réduite. On n’entend plus parler du coût fara­mi­neux du tur­no­ver ou du je-m’en-foutisme dans la pro­duc­tion. Il n’y a plus de doctes com­mis­sions se pen­chant sur le sort des OS pour » huma­ni­ser le tra­vail « . En 1972, l’universitaire Yves Delamotte intro­dui­sait un rap­port offi­ciel sur ce thème en écri­vant que » lors des entre­tiens que nous avons pu avoir avec des res­pon­sables d’entreprises dans divers pays, nos inter­lo­cu­teurs ont tou­jours insisté sur la néces­sité de rendre les emplois indus­triels plus attrayants … pour remé­dier à la désaf­fec­tion des jeunes « . Car cette désaf­fec­tion avait pour effet » d’augmenter le tur­no­ver et l’absentéisme « . Depuis vingt ans, les patrons sont débar­ras­sés de tels soucis.

Si l’on revient au schéma pro­posé dans l’introduction, on constate que la crise du for­disme clas­sique a concen­tré les conflits dans le deuxième moment de la repro­duc­tion du pro­lé­ta­riat – celui de la consom­ma­tion de la force de tra­vail par le capi­tal. L’offensive du capi­tal por­tait sur la pro­duc­ti­vité, sur l’intensification du tra­vail, et les pro­lé­taires ont résis­tés par les méthodes de l’antitravail que nous avons vues. Ils étaient de ce point de vue en posi­tion de force grâce au plein emploi. La réces­sion longue qui a com­mencé autour de 1975 a eu raison de cette base d’appui de leur résis­tance.

La vic­toire du capi­tal contre l’indiscipline n’a cepen­dant pas suffi à réta­blir le taux de profit à un niveau suf­fi­sant. Le main­tien d’un niveau élevé de chô­mage depuis les années 1980 s’accompagne d’une offen­sive du capi­tal dans les trois moments de la repro­duc­tion du pro­lé­ta­riat. On a simul­ta­né­ment une baisse des salaires directs et indi­rects, une inten­si­fi­ca­tion du tra­vail accom­pa­gnée d’une dégra­da­tion des condi­tions de tra­vail, et une dété­rio­ra­tion des condi­tions de vie (trans­ports, habi­tat, santé publique, etc.). Pour l’instant, cette offen­sive du capi­tal consiste prin­ci­pa­le­ment à gri­gno­ter des avan­tages en tes­tant la capa­cité de résis­tance du pro­lé­ta­riat. Selon le rap­port de force, cela a signi­fié une perte rapide d’avantages dans le tiers monde, tandis que dans les pays indus­tria­li­sés l’attaque a été plus pru­dente. Lorsque l’approfondissement de la crise contrain­dra le capi­tal à atta­quer de façon bru­tale dans les pays indus­tria­li­sés, le fait même que le pro­lé­ta­riat ait pro­gres­si­ve­ment perdu toute base d’appui dans l’un ou l’autre des trois moments de sa repro­duc­tion le contrain­dra à une radi­ca­lité sans com­mune mesure avec l’antitravail des années 1960-1970. La cri­tique du tra­vail en usine par les OS de cette époque appa­raî­tra alors comme un signe annon­cia­teur, mais limité, de la trans­for­ma­tion com­plète de toute l’activité pro­duc­tive et repro­duc­tive.


Source : mon​dia​lisme​.org

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