France

Les leçons d’une défaite

Par Mis en ligne le 09 janvier 2011

Le mou­ve­ment de l’automne 2010 contre le projet Fillon de réforme des régimes de retraite se sera fina­le­ment soldé par une défaite. Pour com­prendre les rai­sons de ce nouvel échec, venant après celui de 2003, et sur­tout pour en tirer les leçons, il faut partir de l’analyse cri­tique de la stra­té­gie suivie par le cartel des confé­dé­ra­tions syn­di­cales que ces der­nières sont par­ve­nues à impo­ser au mou­ve­ment en le condui­sant dans une impasse qu’il n’a su et pu éviter, sol­dant ainsi sa défaite finale.

Une stra­té­gie per­dante a priori

La prin­ci­pale carac­té­ris­tique du mou­ve­ment de cet automne a en effet été l’hégémonie qu’y ont exer­cée les orga­ni­sa­tions syn­di­cales, réunies pour la cir­cons­tance en un cartel allant des plus droi­tières (CFTC, CFE-CGC, UNSA) aux plus « gau­chistes » (FSU, SUD) en pas­sant par les orga­ni­sa­tions soi-disant réfor­mistes (CGT, CFDT), FO jouant les élec­trons libres pour tenter de cacher qu’elle se ral­liait quant au fond et quant à la forme aux pré­cé­dentes. Elles auront fina­le­ment contrôlé le mou­ve­ment de son début à sa fin, en en fixant les échéances et le rythme, en lui impo­sant sa stra­té­gie, sans que les élé­ments de radi­ca­li­sa­tion qu’il a pu connaître et sur les­quels je revien­drai, ne par­viennent à les débor­der et encore moins à les sub­ver­tir.

La stra­té­gie syn­di­cale, clai­re­ment expri­mée et répé­tée à sou­hait par les dif­fé­rents lea­ders syn­di­caux (François Chérèque et Bernard Thibault en tête), consis­tait à « gagner la bataille de l’opinion publique » : à mettre en évi­dence, à coup de mani­fes­ta­tions de rue mas­sives et répé­tées, appuyées de quelques jour­nées de grève, que la reforme gou­ver­ne­men­tale était impo­pu­laire parce que perçue comme pro­fon­dé­ment injuste et que le gou­ver­ne­ment était de ce fait privé de toute légi­ti­mité démo­cra­tique en la matière, eût-il la léga­lité pour lui. Le pré­sup­posé en était qu’un gou­ver­ne­ment démo­cra­tique ne peut pas gou­ver­ner contre la rue et conduire à son terme une réforme aussi mani­fes­te­ment et mas­si­ve­ment reje­tée par le peuple (au sens poli­tique du terme : l’ensemble des citoyens). Sauf à prendre le risque d’être lour­de­ment sanc­tionné lors des pro­chaines élec­tions géné­rales. Elle visait donc à contraindre le gou­ver­ne­ment à reti­rer son projet, à tout le moins à ouvrir des négo­cia­tions visant à l’amender d’une manière sub­stan­tielle. Au cas où le gou­ver­ne­ment s’entêterait et pas­se­rait outre, en s’appuyant sur sa seule majo­rité par­le­men­taire, elle impli­quait que le mou­ve­ment s’arrête au terme de la pro­cé­dure par­le­men­taire et de la pro­mul­ga­tion de la loi. Ce qui fut le cas.

Pareille stra­té­gie n’était pas absurde a priori. Elle pou­vait se pré­va­loir du pré­cé­dent de novembre-décembre 1995 où, confronté à un mou­ve­ment social de grande ampleur, Alain Juppé (alors Premier ministre) et Jacques Chirac (Président) avaient dû sérieu­se­ment amen­der leur projet de « réforme » de l’assurance-maladie. Elle pou­vait même invo­quer un succès plus récent, celui du mou­ve­ment contre le « contrat pre­mier emploi » (CPE) au prin­temps 2006, lorsque, face à la mobi­li­sa­tion mas­sive de la jeu­nesse lycéenne et étu­diante, à une série de mani­fes­ta­tions de plus en plus impo­santes de par le pays et à l’entrée en lice des syn­di­cats de salarié·e·s, Dominique de Villepin (Premier ministre) et le même Chirac avaient été contraints de capi­tu­ler, en sus­pen­dant l’application d’une mesure légis­la­tive fraî­che­ment votée et pro­mul­guée. Sans doute, ce sou­ve­nir était-il cet automne dans toutes les têtes… y com­pris celle de François Fillon (Premier ministre) et de Nicolas Sarkozy (Président).

Et, pour­tant, cette fois-ci, cette stra­té­gie a échoué, comme elle avait déjà échoué en 2003, lors du mou­ve­ment contre la pré­cé­dente « réforme » de l’assurance vieillesse, alors déjà conduite par un dénommé François Fillon… Cet échec n’est pas impu­table à la fai­blesse du mou­ve­ment de cet automne, dont la durée et l’ampleur des mani­fes­ta­tions ont dépassé celles des mou­ve­ments de 1995 et de 2006, et même celles du mou­ve­ment de 2003, au plus fort du mou­ve­ment. Il ne s’explique pas non plus seule­ment par le fait que, de l’une à l’autre des dif­fé­rentes équipes gou­ver­ne­men­tales, si c’est bien tou­jours la même poli­tique néo­li­bé­rale qui consti­tue le para­digme de réfé­rence avec ce qu’il implique de défense des inté­rêts du capi­tal et d’agression contre ceux des salarié·e·s, avec le tandem Sarkozy-Fillon, on a changé de style tout sim­ple­ment parce qu’on se pro­pose de fran­chir quelques notables éche­lons sup­plé­men­taires dans la mise en œuvre d’une pareille poli­tique. Depuis 2007, à plu­sieurs reprises, Sarkozy et son gou­ver­ne­ment ont affirmé ne pas craindre l’affrontement social, voire le recher­cher, en étant déter­mi­nés à ne rien céder : en un mot, ils ont clai­re­ment indi­qué qu’ils étaient dis­po­sés à faire du Thatcher plutôt que du Chirac ou du Juppé.

En fait, dans ce chan­ge­ment de style et cette radi­ca­li­sa­tion dans la mise en œuvre la poli­tique néo­li­bé­rale, s’exprime l’approfondissement de la crise struc­tu­relle du capi­ta­lisme au cours des trois der­nières années. Ce qui a changé depuis 2006, ce n’est pas seule­ment l’identité des occu­pants de l’Elysée et de Matignon, c’est la situa­tion éco­no­mique mon­diale : sont sur­ve­nus entre-temps, suc­ces­si­ve­ment, l’éclatement de la bulle finan­cière trans­na­tio­nale consti­tuée autour de l’émission des prêts sub­prime aux Etats-Unis, la plus sévère réces­sion éco­no­mique glo­bale depuis les années 1930, l’explosion des dettes publiques du fait des plans de sau­ve­tage du sec­teur finan­cier, de la réces­sion éco­no­mique et des plans de sou­tien anti­crise, explo­sion encore aggra­vée par les mesures anté­rieures d’allégements fis­caux au béné­fice du capi­tal et des déten­teurs de hauts reve­nus et de gros patri­moine, l’aggravation de l’austérité sala­riale et de l’austérité bud­gé­taire pour tenter de limi­ter les défi­cits publics, ris­quant d’enclencher une spi­rale dépres­sive au niveau mon­dial, le déchaî­ne­ment de la spé­cu­la­tion sur les titres des dettes publiques euro­péennes, les menaces d’éclatement de la zone euro voire d’abandon pure et simple de l’euro, etc.

Tel a été l’arrière-plan immé­diat de la « réforme » entre­prise par Sarkozy et Fillon, qui explique à la fois la pré­ci­pi­ta­tion de son calen­drier et l’intransigeance de sa mise en œuvre. Sous le regard des « mar­chés » (des opé­ra­teurs finan­ciers por­teurs et acqué­reurs de titres de la dette publique) qu’il s’agissait de ras­su­rer sur la capa­cité des Etats à conte­nir leurs défi­cits et à rem­bour­ser leurs dettes, il ne pou­vait être ques­tion que de faire la preuve de sa capa­cité à impo­ser cette « réforme», quels que soient les moyens à employer à cette fin et quels que puissent en être les effets poli­tiques (élec­to­raux) à terme. Et cela même si, du point de la maî­trise des défi­cits publics et de la dette publique, la portée de cette mesure sera tout à fait insi­gni­fiante voire contre-pro­duc­tive : les éco­no­mies réa­li­sées au profit de l’assurance vieillesse risquent d’être com­pen­sées (néga­ti­ve­ment) par les dépenses sup­plé­men­taires qu’il faudra faire prendre en charge par l’assurance chô­mage, du fait de l’aggravation cer­taine du chô­mage des « seniors » consé­cu­tive à l’allongement de la durée de vie active qui va leur être impo­sée. A moins de pra­ti­quer des coupes claires dans l’assurance chô­mage aussi, ce qui n’est pas exclu du tout.

Plus lar­ge­ment, ce qui condam­nait la stra­té­gie syn­di­cale à l’échec, c’est l’invalidation même de son pos­tu­lat dans les condi­tions actuelles. Le pré­sent gou­ver­ne­ment ne consi­dère plus qu’il tient sa légi­ti­mité des urnes et qu’il est comp­table, auprès de ses élec­teurs et plus lar­ge­ment de l’ensemble des citoyens, de ses enga­ge­ments anté­rieurs ni plus géné­ra­le­ment du bien public. Sa seule légi­ti­mité est désor­mais celle qu’il tient de son inféo­da­tion totale aux inté­rêts du capi­tal et notam­ment de sa frac­tion hégé­mo­nique, le capi­tal finan­cier trans­na­tio­na­lisé, via la ges­tion de la dette publique. Et les signes de cette légi­ti­mité ne sont pas recher­chés par lui dans l’assentiment de l’opinion publique à ses mesures mais dans les éva­lua­tions por­tées sur sa poli­tique par la com­mis­sion de l’Union euro­péenne, la Banque cen­trale euro­péenne, le Fonds moné­taire inter­na­tio­nal et, en défi­ni­tive, les agences de nota­tion éva­luant les risques encou­rus par les acqué­reurs de titres de la dette publique. Dans cette mesure même, la légi­ti­mité démo­cra­tique est plus que jamais deve­nue un leurre, un voile fal­la­cieux qui masque la seule véri­table allé­geance que se sentent tenus de res­pec­ter Sarkozy, Fillon et consorts : celle au capi­tal.

Dans ces condi­tions, com­ment expli­quer la per­sis­tance des orga­ni­sa­tions syn­di­cales dans une stra­té­gie aussi mani­fes­te­ment per­dante a priori ? L’illusion sur le souci de sa légi­ti­mité démo­cra­tique de la part du gou­ver­ne­ment a sans doute joué – expri­mant la per­ma­nence des illu­sions sur la démo­cra­tie par­le­men­taire de la part des diri­geants syn­di­caux mais aussi des syn­di­qués et, plus lar­ge­ment, de tous les sala­riés qui, à la suite des uns et des autres, ont pour­suivi cette stra­té­gie tout au long des mobi­li­sa­tions pério­diques qu’elle exi­geait. Sans doute y a-t-il eu aussi de la part des uns et des autres une part de calcul poli­ti­cien : en for­çant le gou­ver­ne­ment à s’entêter et à passer en force devant le par­le­ment une réforme impo­pu­laire, on pré­pa­rait les condi­tions de sa défaite au prin­temps 2012. En oubliant que le revers subi par toute la droite lors de l’affaire du CPE en 2006 n’a pas empê­ché son cham­pion de rem­por­ter les pré­si­den­tielles l’année sui­vante ni ses troupes de se retrou­ver majo­ri­taires à l’Assemblée natio­nale dans la foulée.

Plus fon­da­men­ta­le­ment, per­dante pour les sala­riés et pour leur base, cette stra­té­gie ne l’était pas néces­sai­re­ment, bien au contraire, pour les direc­tions des orga­ni­sa­tions syn­di­cales. D’une part, parce qu’en fai­sant ainsi, une fois de plus, la preuve de leur capa­cité à (con)tenir leurs troupes et de leur « sens des res­pon­sa­bi­li­tés», elles ont conforté leur légi­ti­mité à l’égard du gou­ver­ne­ment, qui est visi­ble­ment de plus d’importance à leurs yeux que celle qu’ils disent vou­loir obte­nir de leurs syn­di­qués et du sala­riat en géné­ral. D’autre part, il n’était que trop évident que, pour cer­taines aux moins d’entre elles, ses direc­tions étaient acquises aux prin­cipes et même aux élé­ments clefs de la « réforme » de l’assurance vieillesse (notam­ment l’allongement de la durée de coti­sa­tion et, par­tant, de la vie active), ne contes­tant que l’absence de « dia­logue social » et quelques élé­ments de contenu. Il est tout à fait symp­to­ma­tique de ce point de vue que les prin­ci­pales confé­dé­ra­tions syn­di­cales n’aient jamais exigé le retrait du projet gou­ver­ne­men­tal de réforme, se conten­tant d’appeler à l’ouverture de négo­cia­tions…

Le mou­ve­ment aurait pu se réduire à la pré­cé­dente for­mule de la répé­ti­tion de sté­riles mani­fes­ta­tions de rue, appuyées de quelques « jour­nées d’action», dans laquelle la stra­té­gie syn­di­cale pré­voyait a priori de l’enfermer. Mais, rapi­de­ment, une partie du sala­riat et, plus lar­ge­ment, de la popu­la­tion fran­çaise a adopté une pos­ture plus offen­sive. Celle-ci expri­mait la claire conscience que, pour faire recu­ler un gou­ver­ne­ment cam­pant obs­ti­né­ment sur ses posi­tions, il ne suf­fi­rait de battre le pavé avec insis­tance mais qu’une épreuve de force serait néces­saire. Elle signi­fiait donc impli­ci­te­ment une forme de rup­ture, au moins poten­tielle, par rap­port à la stra­té­gie syn­di­cale. Mais le fait qu’elle n’ait com­mencé à s’exprimer qu’au bout d’un cer­tain temps (les pre­miers signes en appa­raissent dans la der­nière décade de sep­tembre et s’affirment net­te­ment dans les pre­miers jours d’octobre 2010), après que plu­sieurs jour­nées de mani­fes­ta­tions et de grèves à l’appel des confé­dé­ra­tions syn­di­cales eurent mobi­lisé un nombre tou­jours crois­sant de per­sonnes, y com­pris dans les plus petites sous-pré­fec­tures de pro­vince, admi­nis­trant ainsi la preuve et de l’impopularité de la « réforme » et de la réso­lu­tion d’une partie signi­fi­ca­tive de la popu­la­tion de s’y oppo­ser, signi­fie que, invo­lon­tai­re­ment, la stra­té­gie syn­di­cale a eu sa part dans la réunion des condi­tions de la for­ma­tion et de la conso­li­da­tion de ce poten­tiel de lutte, notam­ment en sus­ci­tant la créa­tion d’intersyndicales au niveau local, qui vont se char­ger d’animer le mou­ve­ment… au moins dans un pre­mier temps, avant que les direc­tions natio­nales ne sifflent la fin de la récréa­tion !

Autrement dit, des­ti­née à lan­ter­ner le mou­ve­ment et y ayant en défi­ni­tive réussi, la stra­té­gie syn­di­cale a aussi pro­duit, pen­dant un moment, des effets per­vers condui­sant une base sala­riale de plus en plus large à la débor­der pour envi­sa­ger de s’inscrire dans une épreuve plus large et plus durable.

Cette pers­pec­tive a com­mencé à se maté­ria­li­ser lorsque, dans dif­fé­rents sec­teurs, suite à la « jour­née d’action » du 23 sep­tembre, des sala­riés ont com­mencé à s’installer dans la grève recon­duc­tible. Lorsque le mou­ve­ment a touché les ter­mi­naux pétro­liers, l’ensemble des douze raf­fi­ne­ries de pétrole et les dépôts de pro­duits pétro­liers, en mena­çant de para­ly­ser à court terme le trans­port rou­tier et, par­tant, une bonne partie de l’économie, notam­ment toute l’industrie fonc­tion­nant à flux tendus, c’est la pos­si­bi­lité d’une géné­ra­li­sa­tion de la grève qui a com­mencé et s’esquisser, tandis que des appels à la grève géné­rale com­men­çaient à se faire entendre. Et cette pos­si­bi­lité était mani­feste au plus haut du mou­ve­ment, entre les jour­nées du 12 et du 19 octobre, pen­dant laquelle ce sont plu­sieurs mil­lions de per­sonnes qui sont des­cen­dues dans la rue et que les grèves et blo­cages se sont mul­ti­pliés loca­le­ment.

On sait que, fina­le­ment, cette pos­si­bi­lité ne s’est pas actua­li­sée. Les rai­sons en sont mul­tiples. Les moindres sont à cher­cher du côté du gou­ver­ne­ment et des tra­di­tion­nelles tac­tiques, en pareils cas, de pro­vo­ca­tion-répres­sion et de pour­ris­se­ment. Si les pre­mières, à propos des­quelles de nom­breux témoi­gnages ont cir­culé sur Internet (notam­ment en ce qui concerne la répres­sion de la mani­fes­ta­tion de Lyon le 19 octobre), ont pu avoir quelques inci­dences sur le nombre des mani­fes­tants, elles s’avéraient de toute manière peu effi­caces face aux piquets de grève ou aux occu­pa­tions d’entreprises : on a vu com­ment des dépôts ont été réoc­cu­pés par les gré­vistes à peine les CRS ou gen­darmes mobiles qui les avaient fait éva­cuer s’en étaient-ils reti­rés. Quant à la tac­tique du pour­ris­se­ment du mou­ve­ment, consis­tant à attendre que le temps joue contre le mou­ve­ment, elle repose par défi­ni­tion sur un pari risqué ; car le temps peut aussi bien per­mettre au mou­ve­ment de gros­sir et de mûrir, de s’élargir et de se radi­ca­li­ser. Différents signes d’une cer­taine fébri­lité voire d’un début d’affolement ont d’ailleurs été per­cep­tibles dans les sphères gou­ver­ne­men­tales dans la der­nière décade d’octobre : pré­ci­pi­ta­tion de la pro­cé­dure par­le­men­taire de vote de la loi, décla­ra­tions de Raffarin [1], etc.

En fait, ce sont bien une fois de plus les orga­ni­sa­tions syn­di­cales qui ont sauvé la mise au gou­ver­ne­ment. Par leur inac­tion tout d’abord, valant démis­sion à l’égard de la défense des inté­rêts du sala­riat qui est en prin­cipe leur fonc­tion : elles n’ont stric­te­ment rien fait pour exploi­ter le poten­tiel de lutte qui s’était accu­mulé en cher­chant à élar­gir le mou­ve­ment et à le radi­ca­li­ser et ont expli­ci­te­ment refusé une géné­ra­li­sa­tion des luttes, grèves et blo­cages, pour­tant pos­sible. Leur com­mu­ni­qué commun, cepen­dant non signé par FO et SUD, du 21 octobre est expli­cite à ce sujet : alors que les grèves et les occu­pa­tions se mul­ti­plient, il en appelle au « res­pect des biens et des per­sonnes » comme un vul­gaire pro­fes­seur de droit ou maître de moral ; et, le dimanche 24 octobre 2010, à l’émission C poli­tique, Thibault a clai­re­ment déclaré qu’il n’était « pas ques­tion de blo­quer le pays», ce qui revient impli­ci­te­ment à sou­hai­ter le reflux du mou­ve­ment. Et, en effet, loin d’activer la lutte, elles auront tout fait pour la neu­tra­li­ser ne jouant elles aussi la montre (c’est le cas à partir de la fin octobre où elles n’appellent plus qu’à deux « jour­nées d’action » espa­cées de dix jours – les 28 octobre et 6 novembre), en sabo­tant déli­bé­ré­ment des ini­tia­tives de la base ou en mon­tant des opé­ra­tions « coups de poing » bidon (mal pré­pa­rées, dont per­sonne n’est informé… pour consta­ter qu’elles ont échoué, faute de mobi­li­sa­tion) [2], en ne coor­don­nant pas la lutte entre les dif­fé­rentes entre­prises et les dif­fé­rents sec­teurs ainsi qu’en iso­lant et en étouf­fant les pôles de radi­ca­lité (en par­ti­cu­lier des raf­fi­ne­ries de pétrole) qui auraient pu servir de points d’appui pour géné­ra­li­ser le mou­ve­ment.

Cependant ni la répres­sion poli­cière, ni la pro­pa­gande gou­ver­ne­men­tale relayée et ampli­fiée par les médias, ni même le dévoie­ment du mou­ve­ment par les orga­ni­sa­tions syn­di­cales n’auraient pu opérer si la mobi­li­sa­tion du sala­riat n’avait pas pré­senté, tout au long de ces semaines, un cer­tain nombre de limites évi­dentes. C’est de leur côté qu’il faut cher­cher les rai­sons essen­tielles de sa défaite finale.

En pre­mier lieu, en dépit de la pri­mauté du sec­teur privé sur le sec­teur public (pour la pre­mière fois depuis long­temps) comme force motrice du mou­ve­ment, il n’y a qu’une mino­rité de sala­riés qui se sont mis en grève. Ils se sont de sur­croît concen­trés dans un petit nombre de sec­teurs : chimie (raf­fi­ne­ries), trans­ports (SNCF, trans­ports rou­tiers et ports), ser­vices publics (ensei­gne­ment, déchet­te­ries, santé, poste), pour l’essentiel – ce qui reve­nait, une fois encore, à faire sup­por­ter par une partie mino­ri­taire du sala­riat la tâche écra­sante de créer le rap­port de force qui pour­rait faire bas­cu­ler le res­tant atten­tiste du sala­riat dans le mou­ve­ment. De même, il faut regret­ter la faible liai­son et impli­ca­tion avec des franges et les marges du sala­riat (pré­caires et chô­meurs), en dépit d’un début de mobi­li­sa­tion de la jeu­nesse lycéenne tandis que les étu­diants ont été les grands absents, en dépit d’esquisses de mou­ve­ment de grève et de blo­cage dans quelques uni­ver­si­tés. Il est clair qu’on a payé ici le poids de la crise pesant sur la com­ba­ti­vité des sala­riés par le biais du chô­mage, de la pré­ca­rité, de la baisse du pou­voir d’achat sans comp­ter les effets, sciem­ment recher­chés, d’individualisation et de désor­ga­ni­sa­tion des col­lec­tifs de tra­vail par les nou­velles tech­niques de mana­ge­ment des entre­prises.

En deuxième lieu, il faut regret­ter l’absence ou, tout au moins, la fai­blesse de la consti­tu­tion de comi­tés de lutte et de coor­di­na­tions pour arti­cu­ler et ren­for­cer réci­pro­que­ment les entre­prises en lutte. La consti­tu­tion de quelques assem­blées locales inter­pro­fes­sion­nelles (à Rennes, à Caen, à Tours, Paris, Le Havre, Lens, etc. – avec même une ren­contre de délé­gués de ces assem­blées à Tours le 6 novembre) et l’intervention de per­sonnes exté­rieures venues ren­for­cer les piquets de grève (notam­ment autour de cer­taines raf­fi­ne­ries) et les opé­ra­tions « coup-de-poing » (blo­cages rou­tiers et auto­rou­tiers, etc.) ont été autant d’embryons d’auto-organisation du mou­ve­ment, indi­quant la direc­tion que celui-ci aurait dû prendre mas­si­ve­ment. Mais le carac­tère pré­ci­sé­ment embryon­naire de telles réa­li­sa­tions dit aussi com­bien le mou­ve­ment est resté en deçà du point où il lui aurait été pos­sible de rompre l’hégémonie exer­cée sur lui par les orga­ni­sa­tions syn­di­cales et com­men­cer à créer une situa­tion de réel affron­te­ment avec le gou­ver­ne­ment en même temps qu’avec le capi­tal. Ce point n’aurait pu être atteint qu’en géné­ra­li­sant les blo­cages des sec­teurs clefs de la pro­duc­tion, à com­men­cer par l’énergie et les trans­ports. C’est une leçon à rete­nir pour la pro­chaine fois !

En troi­sième lieu, le ren­for­ce­ment quan­ti­ta­tif et la radi­ca­li­sa­tion poli­tique du mou­ve­ment auraient sup­posé un élar­gis­se­ment de sa plate-forme reven­di­ca­tive. Discuter de l’avenir de l’assurance vieillesse et plus lar­ge­ment de la pro­tec­tion sociale, sur fond d’aggravation de l’endettement public et de pour­suite des poli­tiques néo­li­bé­rales d’austérité sala­riale et bud­gé­taire, d’allégements de l’imposition du capi­tal, des hauts reve­nus et des gros patri­moines, devait four­nir l’occasion de rou­vrir les ques­tions rela­tives à l’emploi, aux condi­tions de tra­vail, à la redis­tri­bu­tion des richesses, pour le moins. Et il n’est pas uto­pique de penser que, dans ces condi­tions, les ques­tions rela­tives à l’exercice de la pro­priété des moyens de pro­duc­tion – sous forme par exemple des plans de licen­cie­ments col­lec­tifs, des poli­tiques d’embauche des sala­riés, des choix d’investissements effec­tués par les direc­tions d’entreprises, des banques, des fonds de pla­ce­ment, des plans de sau­ve­tage par l’Etat des opé­ra­teurs finan­ciers les plus expo­sés, etc. – n’auraient pas tardé à se poser, ouvrant des pers­pec­tives de radi­ca­li­sa­tion de plus vaste enver­gure encore. Que rien de tel n’ait été pro­posé dans le fil du mou­ve­ment ni a for­tiori pré­paré en amont de celui-ci par les orga­ni­sa­tions syn­di­cales dit, une fois encore, com­bien elles ont aban­donné toute pers­pec­tive de trans­for­ma­tion sociale, même sim­ple­ment réfor­miste. Mais que le mou­ve­ment lui-même n’ait pas fait émer­ger de telles ques­tions dit, là encore, com­bien il était loin du compte.

En der­nier lieu enfin, à aucun moment, même les sec­teurs les plus en pointe n’ont cher­ché à remettre en cause l’hégémonie des orga­ni­sa­tions syn­di­cales sur le mou­ve­ment. Il est symp­to­ma­tique qu’ils aient conti­nué à inter­pel­ler leurs direc­tions pour qu’elle lance la grève géné­rale, alors que tout indi­quait que non seule­ment elles n’en avaient pas l’intention mais qu’elles tra­vaillaient inver­se­ment à la rendre impos­sible. Et, sur­tout, cela signi­fiait que ces sec­teurs consi­dé­raient que la pré­pa­ra­tion et la mise en œuvre des condi­tions d’une grève géné­rale n’étaient pas de leur res­sort ; ce qui revient à dire que, en un sens, ils n’avaient pas encore com­pris ou réa­lisé ce que signi­fie une grève géné­rale… Car on n’a jamais vu une grève géné­rale lancée par une orga­ni­sa­tion syn­di­cale ou un cartel de telles orga­ni­sa­tions.

La lutte des classes conti­nue !

Et main­te­nant ? Gouvernement et patro­nat viennent d’enregistrer une nou­velle vic­toire. Pourtant, ils se sont bien gardés de tout triom­pha­lisme. D’une part, parce qu’ils ont une claire conscience des condi­tions dans les­quelles la vic­toire a été obte­nue (essen­tiel­le­ment grâce aux syn­di­cats : cf. l’hommage répété de Sarkozy et de Fillon au « sens des res­pon­sa­bi­li­tés » des confé­dé­ra­tions syn­di­cales) et qu’ils sont passés près d’une épreuve de force dont il n’est pas cer­tain qu’il s’en serait tiré vic­to­rieu­se­ment. Inutile donc d’agiter le chif­fon rouge devant le tau­reau au risque d’indisposer les toréa­dors qui pour­raient avoir du mal à conte­nir la bête exci­tée… D’autre part, patro­nat et gou­ver­ne­ment ont une conscience non moins claire de l’ampleur et de la pro­fon­deur de la crise struc­tu­relle dans laquelle le capi­ta­lisme est actuel­le­ment engagé et de ce qu’elle va impli­quer : à la fois des dis­sen­sions de plus en plus graves entre les dif­fé­rentes frac­tions ter­ri­to­riales du capi­tal sur le plan mon­dial (y com­pris et notam­ment à l’intérieur de l’Union euro­péenne) et la néces­sité (de leur point de vue) de nou­velles agres­sions contre le sala­riat, syno­nymes de nou­velles épreuves de force. Déjà se pré­pare une nou­velle « réforme » de l’assurance-maladie [3]. Plus que jamais, l’histoire conti­nue et la lutte des classes en sera le moteur !

Dans ces condi­tions, on com­prend aussi que les direc­tions syn­di­cales aient du souci à se faire. Certes, elles viennent de gagner un regain de légi­ti­mité auprès d’une partie du sala­riat (les nou­velles adhé­sions se sont mul­ti­pliées à la CFDT et à la CFT durant le mou­ve­ment – ce qui dit la force de la per­sis­tance des illu­sions parmi les sala­riés) car elles semblent avoir été les seules capables de tenir tête au gou­ver­ne­ment – en dépit de la défaite finale. Mais, au fil de la répé­ti­tion pro­bable, dans les mois à venir, d’agressions du capi­tal contre le sala­riat et de l’intransigeance crois­sante du pre­mier qui ne leur laisse plus aucune marge de manœuvre (aucun « grain à moudre», comme disait l’ancien secré­taire de FO, André Bergeron), c’est leur dis­cré­dit qui risque au contraire de s’accroître au fur et à mesure où elles appa­raî­tront de moins en moins capables de défendre y com­pris les inté­rêts les plus immé­diats des sala­riés, n’en ayant plus ni les moyens ni la volonté, et qu’elles pour­ront de moins en moins mas­quer leur nature de « chiens de garde » du capi­tal. Sans comp­ter que, sous l’effet de cette ten­sion, non seule­ment le front syn­di­cal volera en éclats mais que cer­taines confé­dé­ra­tions (et notam­ment la CGT) risquent de connaître une grave crise voire de scis­sion­ner.

Mais c’est du côté du sala­riat que les pers­pec­tives sont les plus contra­dic­toires. Sans doute lui faudra-t-il un cer­tain temps pour digé­rer ce nouvel échec, phase d’apathie et de repli que le gou­ver­ne­ment et le patro­nat vont sans doute mettre à profit pour tenter de lui quelques mau­vais coups sup­plé­men­taires. Mais, en même temps, comme toute phase de lutte de quelque ampleur et durée, et en dépit de son issue néga­tive, cet automne se sera soldé par la hausse de la conscience poli­tique chez tous ceux qui sont entrés dans le mou­ve­ment pour la pre­mière fois tout comme de ceux qui n’en sont pas à leur coup d’essai. Aux uns et aux autres, il est apparu plus ou moins clai­re­ment à la faveur du rai­dis­se­ment du gou­ver­ne­ment que, aujourd’hui, non seule­ment le gou­ver­ne­ment n’est plus que le simple fondé de pou­voir du capi­tal en géné­ral et du capi­tal finan­cier en par­ti­cu­lier (l’affaire Woerth-Bettancourt ayant simul­ta­né­ment sou­li­gné l’étroitesse des liens unis­sant aujourd’hui les maîtres capi­ta­listes à leurs valets ministres) mais que la moindre lutte réfor­miste ou même seule­ment défen­sive confronte direc­te­ment les sala­riés aux exi­gences de plus en plus dras­tiques et inhu­maines du capi­tal, qu’elle sou­ligne donc la néces­sité d’une autre société. En même temps, elle aura fait appa­raître que, face à la démis­sion et la « tra­hi­son » des orga­ni­sa­tions syn­di­cales, ils ne peuvent plus comp­ter que sur eux-mêmes, sur leur déter­mi­na­tion, leur volonté et leur cou­rage ainsi que sur leur capa­cité col­lec­tive d’auto-organisation pour défendre leurs inté­rêts et construire une autre société. Certes, il s’agit là sans doute d’acquis fra­giles, d’autant plus fra­giles que les contours et le contenu de ces dif­fé­rents élé­ments res­tent encore néces­saires flous dans la conscience de la grande masse des sala­riés. Ce qui ne fait que sou­li­gner la néces­sité et l’urgence d’un tra­vail poli­tique col­lec­tif (d’analyse, de dis­cus­sion, de for­ma­tion mais aussi d’organisation et de mobi­li­sa­tion) des groupes et des orga­ni­sa­tions qui entendent per­mettre au mou­ve­ment social de tirer les leçons de la lutte récente, de capi­ta­li­ser son acquis et de s’armer idéo­lo­gi­que­ment pour les pro­chaines échéances, pré­vi­sibles ou non, de la lutte des classes et de les pré­pa­rer acti­ve­ment ces der­nières. Un tra­vail qui reste lar­ge­ment à mener et qui sera cer­tai­ne­ment de longue haleine. Au taf, cama­rades !

1. « Il faut rompre avec la poli­tique du gou­ver­ne­ment, il faut une rup­ture sociale…, (sinon atten­tion) il peut arri­ver des choses désa­gréables avant 2012. » Le Monde, 21 novembre 2010.

2. François Ruffin en donne un exemple au début de son article « Dans la fabrique du mou­ve­ment social», Le Monde Diplomatique, décembre 2010, page 22.

3. Cf. Gérard Deneux, « Prochaine offen­sive du MEDEF contre l’assurance-maladie de la Sécurité Sociale», A Contre-Courant, n° 211, jan­vier-février 2011.

(9 jan­vier 2011)

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