Maghreb-Machrek

Les insurrections révolutionnaires : cinq premières leçons

Par Mis en ligne le 28 mai 2011
Les révo­lu­tions arabes, au-delà de leurs dif­fé­rentes appel­la­tions, nous ont déjà beau­coup apporté. Elles consti­tuent un évé­ne­ment, au sens fort du terme, dif­fi­ci­le­ment pré­vi­sible, sauf à pos­te­riori, et qui ouvre de nou­veaux ave­nirs. Proposons de mettre en évi­dence cinq leçons que nous pou­vons déjà en tirer.

La pre­mière leçon est que la situa­tion peut-être qua­li­fiée de révo­lu­tion­naire. Nous savions déjà que nous étions en situa­tion de crise : crise du néo­li­bé­ra­lisme en tant que phase de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste ; crise des fon­de­ments du sys­tème capi­ta­liste ; crise de la civi­li­sa­tion occi­den­tale et de son hégé­mo­nie. Les insur­rec­tions des peuples de la région du Maghreb et du Machrek montrent qu’il ne s’agit pas sim­ple­ment d’une crise. Au sens que don­naient Lénine et Gramcsi à la défi­ni­tion d’une situa­tion révo­lu­tion­naire ; « quand ceux d’en bas ne veulent plus être gou­ver­nés et quand ceux d’en haut ne peuvent plus gou­ver­ner ».

La deuxième leçon est l’affirmation des reven­di­ca­tions majeures : la ques­tion sociale ; le refus de la cor­rup­tion ; les liber­tés ; l’indépendance. Il s’agit d’une confir­ma­tion des contra­dic­tions de la situa­tion actuelle : la pré­do­mi­nance des contra­dic­tions sociales entre les couches popu­laires et les oli­gar­chies, l’explosion des inéga­li­tés sociales et de la cor­rup­tion ; les contra­dic­tions idéo­lo­giques autour de la ques­tion pri­mor­diale des liber­tés ; les contra­dic­tions géo­po­li­tiques liées à l’hégémonie occi­den­tale. Les contra­dic­tions éco­lo­giques ne sont pas absentes, notam­ment autour des ques­tions des matières pre­mières, de la terre et de l’eau, mais elles sont moins expli­ci­te­ment pré­sentes que dans d’autres mou­ve­ments en Amérique Latine ou en Asie.

Les insur­rec­tions mettent en lumière l’évolution des contra­dic­tions sociales. Elles révèlent que les oli­gar­chies ont divisé les classes domi­nantes. Dans la région, elles se sont réduites à des clans affai­ristes qui se sont appuyées sur les polices, les milices et les ser­vices secrets pour s’autonomiser par rap­port aux armées qui les avaient mis au pou­voir. Elles sou­lignent que la cor­rup­tion, résul­tat de la concen­tra­tion de mon­tants fabu­leux dans les mains de l’oligarchie, est la résul­tante struc­tu­relle du néo­li­bé­ra­lisme et qu’elle gan­grène l’économie et la poli­tique mon­diale.

La troi­sième leçon est qu’en se révol­tant à sa manière, une nou­velle géné­ra­tion a repris le flam­beau révo­lu­tion­naire. Il ne s’agit pas tant de la jeu­nesse défi­nie comme une tranche d’âge que d’une géné­ra­tion cultu­relle qui s’inscrit dans une situa­tion et qui la trans­forme. Elle met en évi­dence les trans­for­ma­tions sociales pro­fondes liée à la démo­gra­phie sco­laire qui se tra­duit d’un côté par l’exode des cer­veaux, de l’autre par les chô­meurs diplô­més. Les migra­tions relient cette géné­ra­tion au monde et à ses contra­dic­tions en termes de consom­ma­tions, de cultures, de valeurs. Les résul­tats sont certes contra­dic­toires mais réduisent l’isolement et l’enfermement. Les chô­meurs diplô­més construisent une nou­velle alliance entre les enfants des couches popu­laires et ceux des couches moyennes.

Cette nou­velle géné­ra­tion construit une nou­velle culture poli­tique. Elle modi­fie la manière de relier les déter­mi­nants des struc­tu­ra­tions sociales : les classes et les couches sociales, les reli­gions, les réfé­rences natio­nales et cultu­relles, les appar­te­nances de genre et d’âge, les migra­tions et les dia­spo­ras, les ter­ri­toires. Elle expé­ri­mente de nou­velles formes d’organisation à tra­vers la maî­trise des réseaux numé­riques et sociaux, les ten­ta­tives d’auto-organisation et d’horizontalité. Elle tente de défi­nir, dans les dif­fé­rentes situa­tions, des formes d’autonomie entre les mou­ve­ments et les ins­tances poli­tiques. Par ses exi­gences et son inven­ti­vité, elle nous rap­pelle la forte phrase de Frantz Fanon : « chaque géné­ra­tion doit décou­vrir sa mis­sion, pour la rem­plir ou pour la trahir ».

La qua­trième leçon est que l’enjeu est celui de la démo­cra­ti­sa­tion à l’échelle de la région Maghreb-Machrek. A partir des situa­tions natio­nales, du déto­na­teur tuni­sien et de la confla­gra­tion égyp­tienne, l’insurrection s’est déployée avec ses spé­ci­fi­ci­tés sur la Région. Il faut essayer de com­prendre com­ment, à un moment donné, un peuple n’a plus peur de se révol­ter. C’est à l’échelle de la Région que les peuples se sont révol­tés. Ils ont dévoilé la nature des dic­ta­tures en remet­tant en ques­tion le rôle qui leur était dévolu par l’hégémonie occi­den­tale. Ils ont montré la réa­lité des quatre fonc­tions que rem­plis­saient ces dic­ta­tures : la garan­tie de l’accès aux matières pre­mières ; la garan­tie des accords mili­taires et notam­ment des trai­tés avec Israël ; le « contain­ment » de l’islamisme ; le contrôle des flux migra­toires. La révolte des peuples se tra­duit par un dévoi­le­ment et une prise de conscience, elle par­ti­cipe de l’abolition des impos­si­bi­li­tés. Une nou­velle approche est indis­pen­sable et devient pos­sible.

La démo­cra­ti­sa­tion se déploie à l’échelle des régions géo­cul­tu­relles comme on a pu le voir dans d’autres régions. Les situa­tions spé­ci­fiques sont natio­nales et ne sont pas abo­lies par l’échelle de la Région. C’est à l’échelle natio­nale que se défi­nissent les rap­ports aux Etats et aux ins­ti­tu­tions et aux ins­tances poli­tiques, que se nouent les alliances et que se dénouent les situa­tions, que se construisent les tran­si­tions. Pour autant, l’échelle de la Région est d’un grand inté­rêt. Comme un peuple se construit par l’histoire de ses luttes, une région se construit aussi à partir de ses trans­for­ma­tions et de la conver­gence de l’action de ses peuples. C’est la construc­tion d’une région Maghreb Machrek qui est en cours.

Il n’est pas inin­té­res­sant de se réfé­rer à l’exemple de l’Amérique Latine qui était il y a encore trente ans un conti­nent cou­vert de dic­ta­tures. Les révo­lu­tions popu­laires les ont ren­ver­sés. Des démo­cra­ties leur ont suc­cé­dés. Elles ont été contrô­lées par des bour­geoi­sies qui ont mis en place des régimes de crois­sance néo­li­bé­rale, cor­res­pon­dant à la logique domi­nante de la période. Il en est résulté un peu de démo­cra­ti­sa­tion et beau­coup de luttes sociales. Les Etats-Unis ont fait évo­luer leur domi­na­tion en appre­nant à passer du contrôle des dic­ta­tures au contrôle des démo­cra­ties. Mais, dans ce pro­ces­sus, de nou­veaux mou­ve­ments sociaux et citoyens se sont déve­lop­pés en Amérique Latine, modi­fiant la situa­tion dans de nom­breux pays et dans la Région. L’évolution n’est pas à envi­sa­ger sur quelques mois, mais à l’échelle d’une géné­ra­tion. Dans la Région Maghreb Machrek, quels sont les nou­veaux mou­ve­ments sociaux et citoyens qui vont émer­ger ?

La cin­quième leçon est que la nou­velle période ouvre la pos­si­bi­lité d’une nou­velle phase de la déco­lo­ni­sa­tion. Le néo­li­bé­ra­lisme a com­mencé par une offen­sive contre la pre­mière phase de la déco­lo­ni­sa­tion ; une entre­prise de reco­lo­ni­sa­tion construite par le G7, qui était alors un G5, club des anciennes puis­sances colo­niales, arc­bou­tées sur le contrôle des matières pre­mières et la domi­na­tion du marché mon­dial. Cette offen­sive a été construite autour de la ges­tion de la crise de la dette, des plans d’ajustement struc­tu­rels, des inter­ven­tions du FMI, de la Banque Mondiale, de l’OMC, sans comp­ter les inter­ven­tions mili­taires. Cette reco­lo­ni­sa­tion s’est appuyée sur les régimes répres­sifs et oli­gar­chiques des pays déco­lo­ni­sés, nés de la rup­ture des alliances de libé­ra­tion natio­nale entre les peuples et les élites. Cette remise au pas des peuples du Sud a pré­cédé l’ajustement au marché mon­dial des capi­taux des tra­vailleurs des pays du Nord autour des poli­tiques de chô­mage, de pré­ca­ri­sa­tion et de remise en cause des pro­tec­tions sociales et des ser­vices publics.

La nou­velle phase de la déco­lo­ni­sa­tion cor­res­pon­drait au pas­sage de l’indépendance des Etats à l’autodétermination des peuples. Comme le pré­ci­sait dès 1976 la Charte des droits des peuples, chaque peuple a droit à l’autodétermination externe contre toute forme de dépen­dance exté­rieure. Il a droit aussi à l’autodétermination interne, c’est-à-dire à un régime démo­cra­tique, au sens d’un régime qui garan­tisse les liber­tés indi­vi­duelles et col­lec­tives. Cette nou­velle phase de la déco­lo­ni­sa­tion néces­site une nou­velle avan­cée de la soli­da­rité inter­na­tio­nale. Cette soli­da­rité se construit dans la conver­gence vers un autre monde pos­sible. Elle com­mence par la conver­gence des mou­ve­ments Il s’agit des mou­ve­ments ouvriers, de sala­riés, pay­sans, des femmes, pour les droits humains, de jeunes, des peuples indi­gènes, éco­lo­gistes, des peuples sans états, des migrants et des dia­spo­ras, des habi­tants, etc. Cette conver­gence a pro­gressé dans l’espace des Forums sociaux mon­diaux autour d’une orien­ta­tion stra­té­gique : inven­ter l’égalité des droits pour tous à l’échelle mon­diale et affir­mer l’impératif démo­cra­tique. De nom­breux mou­ve­ments de la Région Maghreb Machrek par­ti­cipent acti­ve­ment à ces conver­gences. Ce qu’apportent de nou­veau les révo­lu­tions de la Région, c’est l’actualité et l’importance de la conver­gence des peuples en mou­ve­ment.

Auteur-e-s : Gustave MassiahPrésident du Centre de recherche et d’information pour le déve­lop­pe­ment (CRID), for­ma­teur CETRI pour le cycle « Nouveaux enjeux Nord-Sud dans la mon­dia­li­sa­tion » 

Pays & Région(s): Moyen-Orient & Afrique du Nord

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