Les initiatives parasyndicales : pour ou contre le syndicalisme ?

Mis en ligne le 16 avril 2019

De quoi l’apparition récente de groupes et réseaux para­syn­di­caux au Québec est-elle la consé­quence et quel poten­tiel de trans­for­ma­tion du syn­di­ca­lisme porte-t-elle ? À l’heure où de nom­breuses voix appellent à dres­ser un état des lieux du syn­di­ca­lisme qué­bé­cois[2] et où la ques­tion du renou­veau syn­di­cal pré­oc­cupe les grandes cen­trales[3], nous nous pro­po­sons dans ce texte de réflé­chir aux contri­bu­tions des réseaux para­syn­di­caux pour la revi­ta­li­sa­tion de l’action col­lec­tive en milieu de tra­vail.

Nous enten­dons par groupes et réseaux para­syn­di­caux les regrou­pe­ments de tra­vailleuses et de tra­vailleurs qui s’organisent de manière indé­pen­dante des orga­ni­sa­tions syn­di­cales offi­cielles et s’inscrivent dans la pers­pec­tive auto­nome au sein des mou­ve­ments sociaux. La démons­tra­tion prend appui sur quelques-unes de ces expé­riences mili­tantes para­syn­di­cales, soit Profs contre la hausse, le Syndicat indus­triel des tra­vailleurs et des tra­vailleuses – Industrial Workers of the World (SITT-IWW) et Lutte com­mune. Elle repose en partie sur notre propre che­mi­ne­ment mili­tant au sein de cer­tains de ces réseaux, de même que sur nos par­cours res­pec­tifs dans les ins­tances des grandes cen­trales syn­di­cales à titre de tra­vailleuse et de tra­vailleur syn­di­qué du milieu col­lé­gial qué­bé­cois.

Si les ini­tia­tives para­syn­di­cales sont en partie le fruit d’une cri­tique du syn­di­ca­lisme tel qu’il est pra­ti­qué dans les grandes cen­trales syn­di­cales, elles n’en demeurent pas moins des espaces d’action com­plé­men­taires – plutôt que concur­rents – à ces ins­tances offi­cielles. Le texte invite à abor­der le para­syn­di­ca­lisme comme une contri­bu­tion au renou­vel­le­ment du syn­di­ca­lisme, ce renou­vel­le­ment appa­rais­sant iné­luc­table à l’aune des effets délé­tères du néo­li­bé­ra­lisme sur l’action col­lec­tive et de l’importance du déve­lop­pe­ment de pra­tiques auto­nomes au sein des mou­ve­ments sociaux récents.

Quelques pistes d’explication du phé­no­mène para­syn­di­cal

Les ana­lyses du phé­no­mène para­syn­di­cal dans la lit­té­ra­ture spé­cia­li­sée pré­sentent des pistes de réflexion com­plé­men­taires sur le contexte d’émergence de ces ini­tia­tives. On explique, dans un pre­mier temps, l’apparition de ces acteurs par un besoin de for­ma­tion poli­tique éprouvé par des mili­tantes et des mili­tants syn­di­caux, auquel une cer­taine culture syn­di­cale en vigueur dans les orga­ni­sa­tions offi­cielles ne per­met­trait plus de répondre. Dans cette pers­pec­tive, « c’est la culture syn­di­cale – pri­vi­lé­giant la hié­rar­chie et l’opacité, refu­sant de faire des alliances solides avec les autres mou­ve­ments sociaux, et cher­chant à tout prix à éviter le conflit poli­tique et idéo­lo­gique avec le gou­ver­ne­ment – qui pose elle-même les condi­tions de ses échecs[4]».

Dans cette optique, les réseaux et groupes para­syn­di­caux trou­ve­raient une part de leur raison d’être dans le déve­lop­pe­ment du savoir-faire et des com­pé­tences syn­di­cales qu’ils per­mettent, par exemple en offrant des ses­sions de for­ma­tion sur le tra­vail mili­tant com­ba­tif, des outils d’analyse cri­tique des enjeux du monde syn­di­cal et, plus lar­ge­ment, de nou­velles pers­pec­tives stra­té­giques[5]. Ces espaces mili­tants joue­raient le rôle de matrices pro­pices à l’éclosion d’expériences per­met­tant d’acquérir une capa­cité de lec­ture poli­tique de nature à géné­rer l’engagement en faveur de la trans­for­ma­tion sociale, tandis que la for­ma­tion offerte par les orga­ni­sa­tions syn­di­cales serait déter­mi­née par des pré­oc­cu­pa­tions davan­tage tech­niques (défense de griefs, négo­cia­tion, admi­nis­tra­tion, etc.)[6].

A l’ère de la concer­ta­tion et du lob­bying, les syn­di­cats seraient ainsi moins aptes à dres­ser le pou­voir ouvrier contre le néo­li­bé­ra­lisme, en trans­met­tant aux membres l’héritage du registre pro­tes­ta­taire des luttes pas­sées ou en ensei­gnant les rudi­ments de l’économie poli­tique[7]. Les membres cher­che­raient donc à l’extérieur du syn­di­ca­lisme offi­ciel les sources ins­pi­rant leur for­ma­tion mili­tante et poli­tique, d’autant plus que les intel­lec­tuels cri­tiques auraient délaissé le mou­ve­ment syn­di­cal[8]. « Il n’y a plus d’intellectuels à la CSN » tran­chait caté­go­ri­que­ment une figure diri­geante de l’organisation[9], sou­li­gnant au pas­sage que des années 1950 jusqu’aux années 1980, la cen­trale était poli­ti­que­ment animée et sti­mu­lée par des Gérard Picard, Jean Marchand, Marcel Pepin, Madeleine Parent, Michel Chartrand et autres Pierre Vadeboncoeur.

Cause ou symp­tôme de cette déser­tion intel­lec­tuelle, la per­cep­tion de plu­sieurs est que les orga­ni­sa­tions syn­di­cales semblent s’être peu à peu dépo­li­ti­sées. La culture syn­di­cale qui les habite serait deve­nue ins­ti­tu­tion­nelle, voire cor­po­ra­tive, si bien que de l’extérieur – que ce soit par cer­tains cher­cheurs en sciences sociales[10], des think tanks de gauche, les uni­ver­si­tés popu­laires ou des OSBL spé­cia­li­sés dans la for­ma­tion poli­tique[11] – on appelle à leur re-poli­ti­sa­tion, à leur réins­crip­tion dans une trame de trans­for­ma­tion sociale, en soli­da­rité avec les autres mou­ve­ments sociaux. « Si le syn­di­ca­lisme n’est pas mort, il n’est pas en très bonne santé, et cela en partie par sa propre faute. […] le syn­di­ca­lisme se meurt lorsqu’il n’est plus animé par un dyna­misme mili­tant. Il devient une ins­ti­tu­tion sclé­ro­sée, une suite de ser­vices à la carte dont on ne voit plus la dimen­sion poli­tique », affirme Christian Nadeau dans son récent essai sur la démo­cra­tie syn­di­cale[12].

De nou­velles formes de lutte syn­di­cale auraient ainsi été créées pour com­bler par­tiel­le­ment les lacunes des orga­ni­sa­tions offi­cielles, dans un contexte géné­ral de crise du syn­di­ca­lisme[13]. Parlant de la situa­tion fran­çaise, Michel Vakaloulis écrit : « La crise du syn­di­ca­lisme n’a pas seule­ment laissé der­rière elle un pay­sage dévasté, elle a aussi entraîné dans son sillage des enga­ge­ments qui, par défaut, ont pris la forme asso­cia­tive[14]». Ces nou­veaux acteurs s’engageraient à défendre des caté­go­ries de tra­vailleuses et de tra­vailleurs tra­di­tion­nel­le­ment délais­sées par le mou­ve­ment offi­ciel ou encore à amener des caté­go­ries déjà syn­di­quées à réor­ga­ni­ser leur vie asso­cia­tive.

À l’échelle de l’Amérique du Nord, la crise du syn­di­ca­lisme est expres­sé­ment invo­quée pour expli­quer l’émergence d’initiatives syn­di­cales indé­pen­dantes, auto­ri­sant l’expression d’une forme de lutte à même de jeter les bases d’un renou­veau par le biais d’une réap­pro­pria­tion de l’action mili­tante. Cette appa­ri­tion pro­cè­de­rait d’une prise de conscience chez des tra­vailleuses et des tra­vailleurs : compte tenu de leur état actuel d’atrophie ou de repli, les orga­ni­sa­tions offi­cielles par­vien­draient dif­fi­ci­le­ment à rem­plir leur mandat, d’où la néces­sité d’outils inédits de mobi­li­sa­tion qui soient plus com­ba­tifs[15].

L’examen des tra­jec­toires mili­tantes, très popu­laire en France, met pour sa part en lumière la filia­tion entre, notam­ment, la géné­ra­tion de mai 1968 et la créa­tion d’un nouvel acteur syn­di­cal plus hori­zon­tal et démo­cra­tique, l’Union syn­di­cale Solidaires, dont est membre le syn­di­cat SUD-PTT[16]. Ce syn­di­ca­lisme d’un genre nou­veau a été animé en outre par des cohortes mili­tantes ayant un riche passé d’engagement social et poli­tique, issues d’horizons variés, mais appa­ren­tées à diverses décli­nai­sons de ce qu’on pour­rait appe­ler la gauche radi­cale (anar­chistes, ex-maoïstes, ex-trots­kystes, soixante-hui­tards restés « à gauche de la gauche », etc.). Ce syn­di­ca­lisme a acti­ve­ment contri­bué à l’essor – par­fois même à la créa­tion – de nou­veaux acteurs asso­cia­tifs, notam­ment sur le ter­rain de la défense des sans-emploi et celui de la résis­tance à la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale[17].

Au Québec, l’émergence de groupes et réseaux para­syn­di­caux peut être expli­quée éga­le­ment par un examen des tra­jec­toires mili­tantes. Le cycle de mobi­li­sa­tion alter­mon­dia­liste, conjoin­te­ment avec les déve­lop­pe­ments qu’a connus le mou­ve­ment étu­diant à partir de 2001, est ici iden­ti­fié comme un ter­reau favo­ri­sant l’apparition de nou­veaux acteurs qui se seraient impli­qués sub­sé­quem­ment dans des causes diverses, dont le mili­tan­tisme syn­di­cal en péri­phé­rie des orga­ni­sa­tions éta­blies. En ce sens, « le vécu socio­his­to­rique de dif­fé­rentes cohortes de mili­tantes et de mili­tants ne doit pas être négligé » pour com­prendre le mode de fonc­tion­ne­ment des ini­tia­tives para­syn­di­cales[18].

Partant de ces quelques pistes d’explication éclai­rantes sur le phé­no­mène para­syn­di­cal, nous nous attar­de­rons à la dimen­sion « capa­ci­tante » des pra­tiques que per­mettent de mettre en œuvre les espaces para­syn­di­caux. Dans cette optique, nous met­trons en lumière le projet poli­tique auto­nome porté par ces ini­tia­tives et qui contri­bue au déve­lop­pe­ment d’un pou­voir d’action et d’un sen­ti­ment d’appartenance chez les mili­tantes et les mili­tants.

L’autonomie dans les mou­ve­ments sociaux

La pers­pec­tive auto­no­miste dans l’étude des mou­ve­ments sociaux appa­raît utile pour carac­té­ri­ser les groupes et réseaux para­syn­di­caux contem­po­rains au Québec, de même que pour com­prendre la portée du projet poli­tique qu’ils pro­posent pour le renou­vel­le­ment du syn­di­ca­lisme. Elle s’inspire notam­ment de l’ouvrage du socio­logue George Katsiaficas, The Subversion of Politics[19]. L’ouvrage publié en 1997 a contri­bué à rendre visibles les formes de contes­ta­tion qui se déploient en marge des mobi­li­sa­tions por­tées par des orga­ni­sa­tions struc­tu­rées sur un mode plus formel, comme les partis poli­tiques ou les syn­di­cats. La réflexion de Katsiaficas sur l’autonomie est construite à partir de l’étude des groupes et ini­tia­tives auto­nomes en Europe au cours des décen­nies 1960-1990, prin­ci­pa­le­ment en Italie et en Allemagne. Il montre que dans ces années l’autonomie a été une carac­té­ris­tique impor­tante de mobi­li­sa­tions diverses, dans les luttes envi­ron­ne­men­tales, dans celles contre le racisme et le fas­cisme, dans celles pour le loge­ment social et sur les ques­tions qui touchent l’immigration et le mou­ve­ment fémi­niste, etc.

Selon cet auteur, l’autonomie est non seule­ment un attri­but indi­vi­duel, mais éga­le­ment col­lec­tif. En ce sens, l’autonomie col­lec­tive est à la fois une tac­tique, un mode d’organisation et un mode de chan­ge­ment social et poli­tique. Elle est d’abord une tac­tique qui pro­meut l’action directe, exer­cée sans inter­mé­diaires par les groupes eux-mêmes, dans le cadre d’une approche stra­té­gique cri­tique de l’État et des formes de mobi­li­sa­tion por­tées par des orga­ni­sa­tions cen­tra­li­sées ou visant à prendre le pou­voir. Elle est aussi un mode d’organisation fondé sur des pra­tiques qui visent la construc­tion de sujets poli­tiques indi­vi­duels et col­lec­tifs aptes à agir en dehors du cadre des pou­voirs ins­ti­tués et sou­cieux de recon­fi­gu­rer, par la « déco­lo­ni­sa­tion de la vie quo­ti­dienne », des rela­tions inter­in­di­vi­duelles fon­dées sur des rap­ports éga­li­taires et non dis­cri­mi­na­toires. Enfin, l’autonomie col­lec­tive vise le chan­ge­ment social et poli­tique en trans­for­mant nos modes d’interaction et en ali­men­tant la créa­tion d’espaces per­met­tant l’autodétermination et l’autoorganisation des com­mu­nau­tés.

L’un des apports majeurs du tra­vail de Katsiaficas à la lec­ture du para­syn­di­ca­lisme repose sur son ana­lyse du carac­tère poli­tique de l’autonomisme, fondé sur la sub­ver­sion du para­digme domi­nant fai­sant des ins­ti­tu­tions for­ma­li­sées et de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive les seuls modes de struc­tu­ra­tion légi­times de la vie col­lec­tive. Le projet poli­tique auto­no­miste est construit sur une concep­tion large du pou­voir dési­gné comme l’espace qui lie les indi­vi­dus les uns aux autres dans la mise en œuvre d’un projet commun, plutôt que dans une pers­pec­tive le défi­nis­sant comme la capa­cité d’un groupe à en domi­ner un autre.

Une autre contri­bu­tion ori­gi­nale du tra­vail de Katsiaficas réside dans sa pro­po­si­tion vou­lant que la pro­pa­ga­tion des ini­tia­tives auto­nomes soit en partie liée à un pro­ces­sus d’identification affec­tive. Ce que l’auteur nomme l’effet éros désigne le sen­ti­ment de réson­nance que pro­vo­que­rait la dif­fu­sion de l’identité col­lec­tive véhi­cu­lée par l’autonomisme, portée par la liberté comme sens pro­fond de l’expérience humaine et de la soli­da­rité comme vec­teur de l’action. Par cette pro­po­si­tion, Katsiaficas nous invite à porter atten­tion à la dimen­sion émo­tive de la mobi­li­sa­tion, cette der­nière s’expliquant non seule­ment par l’adhésion ration­nelle à une cause, mais éga­le­ment par le déve­lop­pe­ment d’un sen­ti­ment d’identification et d’appartenance à une forme d’action col­lec­tive.

L’apport de Katsiaficas pré­sente une per­ti­nence d’autant plus forte actuel­le­ment dans la mesure où plu­sieurs constatent la résur­gence de l’autonomie dans les mobi­li­sa­tions contem­po­raines. En effet, avec la mobi­li­sa­tion d’Occupy et du mou­ve­ment des Indignés notam­ment, on a docu­menté ce recours à l’autonomie dans les mou­ve­ments sociaux[20]. Au Québec, on retrouve une telle ten­dance dans les ini­tia­tives mili­tantes qui forment le mou­ve­ment anti­au­to­ri­taire[21]. Ce mou­ve­ment s’est conso­lidé au cours de la pre­mière décen­nie du XXIe siècle, à la suite de la mobi­li­sa­tion contre le Sommet des Amériques à Québec en avril 2001. Organisés autour d’une variété d’enjeux de lutte, les col­lec­tifs et groupes qui forment ce mou­ve­ment ont en commun un projet poli­tique fondé sur l’autonomie col­lec­tive, construit par des pra­tiques qui per­mettent l’autodétermination et l’autoorganisation des mili­tantes et des mili­tants. Inspirées de la démo­cra­tie directe, de la décen­tra­li­sa­tion des pou­voirs et de la décons­truc­tion des rap­ports hié­rar­chiques, les pra­tiques auto­nomes qui carac­té­risent ces ini­tia­tives vont de pair avec des posi­tions poli­tiques cri­tiques de l’État, du capi­ta­lisme et des dif­fé­rentes formes de domi­na­tion. La pers­pec­tive auto­nome, notam­ment portée par le mou­ve­ment anti­au­to­ri­taire au Québec, a ainsi contri­bué à l’actualisation d’un dis­cours axé sur la lutte des classes et ali­menté par une ana­lyse inter­sec­tion­nelle qui a gra­duel­le­ment élargi la posi­tion anti­ca­pi­ta­liste de départ à la prise en compte d’une plu­ra­lité de rap­ports d’oppression.

Au cours des années qui ont suivi la mobi­li­sa­tion de 2001, l’analyse et les pra­tiques ins­pi­rées de l’autonomisme ont essaimé dans diverses luttes sociales au Québec. Dans le milieu de l’éducation, on assiste durant cette période à la redé­fi­ni­tion d’un syn­di­ca­lisme étu­diant com­ba­tif par la nou­velle Association pour une soli­da­rité syn­di­cale étu­diante (ASSÉ). En pro­po­sant le déve­lop­pe­ment de pra­tiques syn­di­cales étu­diantes axées sur la sou­ve­rai­neté des dif­fé­rentes asso­cia­tions membres, l’ASSÉ témoigne de son enra­ci­ne­ment dans cette pers­pec­tive auto­no­miste. La grève étu­diante de l’hiver 2005 pren­dra éga­le­ment appui sur cet héri­tage et y contri­buera à son tour, renou­ve­lant ainsi la poli­ti­sa­tion de nou­velles géné­ra­tions mili­tantes selon l’approche auto­nome.

Des ini­tia­tives para­syn­di­cales auto­nomes

Cette dyna­mique de dif­fu­sion de la pers­pec­tive auto­nome au Québec se retrouve éga­le­ment dans le champ syn­di­cal, à tra­vers des ini­tia­tives déve­lop­pées en paral­lèle des cen­trales syn­di­cales offi­cielles. En témoignent élo­quem­ment trois expé­riences para­syn­di­cales impré­gnées par les carac­té­ris­tiques des mobi­li­sa­tions auto­nomes, soit Profs contre la hausse (PCLH), le Syndicat indus­triel des tra­vailleurs et des tra­vailleuses (SITT) et Lutte com­mune.

Profs contre la hausse

Dans la lignée des tra­jec­toires mili­tantes décrites pré­cé­dem­ment, « PCLH […], notent Anne-Marie Le Saux et Philippe de Grosbois, est la créa­tion de mili­tantes et mili­tants issus de l’altermondialisme du tour­nant des années 2000 (par­ti­cu­liè­re­ment le Sommet des Amériques) et de la grève étu­diante de 2005[22]». Cette ini­tia­tive a donné nais­sance à un réseau d’enseignantes et d’enseignants mobi­li­sés dès mars 2012 en appui à la grève étu­diante. Le réseau a ainsi regroupé profs d’université, profs pré­caires et per­ma­nents du milieu col­lé­gial, chargé-e-s de cours uni­ver­si­taires et de la for­ma­tion conti­nue au cégep, profs des niveaux d’enseignement pri­maire et secon­daire, ainsi que retraité-e-s du milieu de l’enseignement dans de mêmes espaces de ren­contre autour des enjeux sou­le­vés par la lutte.

S’ils étaient inter­pel­lés en raison de leur statut pro­fes­sion­nel commun lié à leur emploi dans le sys­tème d’éducation qué­bé­cois, les indi­vi­dus qui se sont ras­sem­blés dans le réseau des PCLH s’y retrou­vaient en réponse à une invi­ta­tion de mili­tants qui pro­po­saient de se faire entendre davan­tage dans cette lutte contre la hausse des droits de sco­la­rité. Les nom­breuses ren­contres du réseau au cours du prin­temps 2012 ont ainsi permis d’approfondir les affi­ni­tés poli­tiques des mili­tantes et des mili­tants autour de posi­tions contre la mar­chan­di­sa­tion de l’éducation, pour la gra­tuité sco­laire, ainsi que pour la recon­nais­sance du droit de grève des étu­diantes et des étu­diants, notam­ment. Plus glo­ba­le­ment, cette mobi­li­sa­tion a permis de donner corps à l’idée que si la grève était étu­diante, la lutte devait être popu­laire[23].

Le réseau PCLH s’est consti­tué à partir de prin­cipes d’organisation ins­pi­rés de l’autonomisme. Indépendant des regrou­pe­ments syn­di­caux for­mels, même si la vaste majo­rité des mili­tantes et mili­tants y étaient syn­di­qués, le réseau ne pos­sé­dait pas d’effectif offi­ciel, ni de repré­sen­tante ou de repré­sen­tant élu. Souple dans son fonc­tion­ne­ment, ses fron­tières étaient poreuses et la par­ti­ci­pa­tion dans les ren­contres variait en nombre selon les dis­po­ni­bi­li­tés des per­sonnes inter­pel­lées. Des déli­bé­ra­tions avaient lieu en assem­blée plé­nière, sans pour autant que le consen­sus ne soit néces­saire pour déci­der des diverses moda­li­tés d’action. Les mili­tantes et mili­tants s’investissaient plutôt dans dif­fé­rents comi­tés de tra­vail per­met­tant l’autoorganisation, qui pour écrire une lettre ouverte, qui pour pro­duire une cap­sule vidéo, orga­ni­ser une action sym­bo­lique dans un lieu public ou déve­lop­per les liens avec d’autres syn­di­cats et acteurs sociaux[24].

Différentes inter­ven­tions publiques ont été orga­ni­sées par les PCLH selon l’évolution de la conjonc­ture, par exemple pour lire une décla­ra­tion en appui à la grève ou orga­ni­ser une confé­rence de presse dénon­çant la répres­sion poli­cière et poli­tique de la lutte. Ces inter­ven­tions étaient libre­ment endos­sées par les mili­tantes et mili­tants du réseau ou, encore, signées par « des profs contre la hausse » pour signi­fier cette adhé­sion volon­taire. En effet, l’adhésion indi­vi­duelle appa­rais­sait plus légi­time dans le cadre du fonc­tion­ne­ment des PCLH, mais les posi­tions pou­vaient être relayées par les mili­tantes et mili­tants dans leurs ins­tances syn­di­cales res­pec­tives qui demeu­raient des espaces de mobi­li­sa­tion com­plé­men­taires aux acti­vi­tés du réseau.

La struc­ture des PCLH encou­ra­geait ainsi l’expression d’une diver­sité de points de vue et un par­tage de l’information de manière hori­zon­tale, direc­te­ment entre les membres réunis en assem­blées ou par l’intermédiaire de pla­te­formes de com­mu­ni­ca­tion numé­riques, plutôt qu’à tra­vers un mandat donné à des repré­sen­tantes ou repré­sen­tants élus. Le mode d’organisation du réseau, tri­bu­taire de la tra­di­tion mili­tante auto­nome, a donc permis l’investissement actif de toutes et tous, per­met­tant aux mili­tantes et aux mili­tants de créer eux-mêmes les moyens de la lutte et de prendre per­son­nel­le­ment en charge l’organisation des actions. Ce mode d’organisation a contri­bué à la for­ma­tion et à la capa­ci­ta­tion des indi­vi­dus impli­qués. Le réseau est d’ailleurs demeuré actif plu­sieurs mois après la fin de la grève, notam­ment par la dif­fu­sion de textes d’analyse des enjeux qui touchent l’enseignement supé­rieur[25] et l’organisation des Journées de l’éducation[26].

Syndicat indus­triel des tra­vailleurs et tra­vailleuses (SITT-IWW)

Les prin­cipes fon­da­teurs du SITT, fai­sant la pro­mo­tion de l’action directe en milieu de tra­vail et du ren­ver­se­ment révo­lu­tion­naire du capi­ta­lisme, ont été éta­blis en Amérique du Nord dès 1905. C’est à l’aube du XXIe siècle tou­te­fois que le syn­di­cat connaît sa véri­table renais­sance. La pre­mière appa­ri­tion de l’Industrial Workers of the World (IWW) au Québec en 2001 a permis d’établir la sec­tion fran­co­phone du syn­di­cat. Le SITT a ensuite gagné en noto­riété en 2016, lorsqu’il a fait publi­que­ment savoir qu’il était par­venu à syn­di­quer les employé-e-s d’un res­tau­rant Frite Alors ! à Montréal.

L’événement, qui a joui d’une cer­taine cou­ver­ture média­tique[27], a levé le voile sur un syn­di­ca­lisme mani­fes­te­ment aty­pique, de par sa pers­pec­tive auto­no­miste et auto­ges­tion­naire. Le syn­di­ca­lisme indus­triel vise à regrou­per les tra­vailleuses et tra­vailleurs de dif­fé­rents corps de métiers en un seul syn­di­cat qui les regroupe. La créa­tion du Syndicat des tra­vailleurs et tra­vailleuses de Frite Alors ! (STTFA) s’est réa­li­sée en fai­sant fi du Code du tra­vail, donc en dehors d’une pers­pec­tive de sou­mis­sion à la loi et d’obtention de l’accréditation syn­di­cale. Dans la tra­di­tion de l’IWW, ce sont les sala­rié-e-s, donc les membres du syn­di­cat, qui détiennent de facto le pou­voir syn­di­cal. Ils et elles peuvent l’utiliser contre la partie patro­nale quand bon leur semble, du simple fait d’avoir conscience de leur force col­lec­tive et pourvu que la soli­da­rité anime les rap­ports entre employé-e-s.

Dans ce qui témoigne d’un souci d’horizontalité, le SITT se soumet lui-même à des règles exi­geantes quant à son fonc­tion­ne­ment : il n’y a pas de pré­lè­ve­ment des coti­sa­tions à la source (les membres remettent leur coti­sa­tion volon­tai­re­ment à une per­sonne dési­gnée à l’échelle locale), les élu-e-s sont révo­cables en cours de mandat et n’ont pas le pou­voir de prendre des déci­sions au nom des membres (leur seul pou­voir est celui néces­saire à l’exécution des ins­truc­tions des membres). De plus, aucun offi­cier ou offi­cière ne peut être élu pour plus d’un an à la fois ; le renou­vel­le­ment de mandat est limité de façon à ce que l’élu-e ne puisse siéger plus de trois ans[28].

Toujours active aux États-Unis, cette orga­ni­sa­tion compte quelques mil­liers de membres là-bas. Elle y mène une acti­vité dans une variété d’États et de sec­teurs du marché du tra­vail, insis­tant chaque fois sur l’extrême impor­tance du contrôle des sala­rié-e-s sur leur syn­di­cat[29]. Elle a ainsi rou­vert des pistes jusqu’ici délais­sées par le syn­di­ca­lisme offi­ciel, en pri­vi­lé­giant notam­ment l’action directe sur les lieux de tra­vail, la capa­ci­ta­tion des membres (par la for­ma­tion notam­ment) et leur sou­ve­rai­neté quant aux moda­li­tés de l’exercice de leur tâche et quant à l’environnement de tra­vail.

La « démo­cra­tie indus­trielle » sur laquelle insiste le SITT est l’horizon en vertu duquel les sala­rié-e-s peuvent et doivent impo­ser le res­pect de leur dignité par la partie patro­nale. Cela passe par une prise de pos­ses­sion de l’action syn­di­cale direc­te­ment par les membres, à tra­vers un pro­ces­sus de longue haleine qui doit rece­ler un fort poten­tiel d’autoactualisation. L’action syn­di­cale doit ainsi réduire l’aliénation des membres non seule­ment face à l’employeur, mais face à l’organisation syn­di­cale ; cela est envi­sa­geable dans le cadre d’un désir d’accomplissement de soi doublé d’une quête d’autonomie à l’égard des pou­voirs ins­ti­tués[30].

Lutte com­mune

Lutte com­mune est un regrou­pe­ment de tra­vailleuses et tra­vailleuses, syn­di­qués ou non, mis sur pied en 2015 « afin de favo­ri­ser l’action inter­syn­di­cale et citoyenne dans une pers­pec­tive de lutte […] sociale contre le déman­tè­le­ment des ser­vices publics et la trans­for­ma­tion néo­li­bé­rale de l’État qué­bé­cois[31]». Cette année-là, la négo­cia­tion du sec­teur public bat­tait son plein et Lutte com­mune cher­chait par divers moyens à réseau­ter les mili­tantes et les mili­tants par-delà leur affi­lia­tion res­pec­tive afin que s’épanouisse au maxi­mum une ligne com­ba­tive dans le mou­ve­ment syn­di­cal. Le tra­vail de Lutte com­mune s’organise en toute indé­pen­dance de la struc­ture syn­di­cale. Par contre, plu­sieurs de ses mili­tantes et mili­tants sont syn­di­qués dans les orga­ni­sa­tions offi­cielles. De même, plu­sieurs d’entre eux et elles ont été impli­qués dans d’autres ini­tia­tives para­syn­di­cales comme PCLH ou Offensive syn­di­cale.

En 2016, Lutte com­mune a entamé une nou­velle phase d’activités en pro­gram­mant divers cycles de formation/​politisation pour l’année 2016-2017. Ceux-ci s’adressent à « tout.e militant.e ayant à cœur les prin­cipes de démo­cra­tie et de com­ba­ti­vité » ; ils se veulent une occa­sion de briser l’isolement créé par les fron­tières des orga­ni­sa­tions syn­di­cales, « d’outiller les militant.e.s tant sur le plan des idées que sur celui de l’organisation concrète » et de per­mettre des dis­cus­sions de fond sur des ques­tions sou­vent délais­sées par les ins­tances syn­di­cales offi­cielles.

Le coup d’envoi de cette nou­velle phase fut donné en août 2016, dans le cadre du Forum social mon­dial, avec trois acti­vi­tés publiques por­tant sur autant de thèmes (modèles d’organisation de la gauche syn­di­cale aux États-Unis et en Grande-Bretagne, ate­lier d’organisation de la grève sociale, bilan des négo­cia­tions du sec­teur public et leçons à en tirer pour la ronde de 2020). Très encou­ra­gée par ces débuts pro­met­teurs, Lutte com­mune a enchaîné avec un impor­tant camp de for­ma­tion en jan­vier 2017, qui a attiré 140 per­sonnes, prin­ci­pa­le­ment des syn­di­qué-e-s.

Ce camp, qui a été orga­nisé de façon béné­vole et qui s’est tenu sans sub­ven­tion ni frais d’inscription, a satis­fait dans une large mesure les attentes des par­ti­ci­pantes et des par­ti­ci­pants[32], notam­ment à cause de son format (pro­pice aux inter­ac­tions) et de l’esprit (hori­zon­tal) qui l’animait. Selon des com­men­taires recueillis sur place[33], il a permis de trans­cen­der par­tiel­le­ment cer­taines apo­ries du syn­di­ca­lisme offi­ciel, comme le contrôle serré du mes­sage syn­di­cal par la hié­rar­chie, la pas­si­vité des membres (qui doivent sur­tout écou­ter) et le carac­tère cho­ré­gra­phié des pres­ta­tions, dont aucune ne doit cho­quer les médias ou l’opinion publique.

Les par­ti­ci­pantes et les par­ti­ci­pants ont pu assou­vir leur soif d’échanger et d’apprendre, en par­ti­ci­pant à des ate­liers à carac­tère pra­tique (info­gra­phie mili­tante 101, ini­tia­tion aux enjeux inter­sec­tion­nels en milieu de tra­vail, etc.) ou théo­rique (his­toire cri­tique du mou­ve­ment ouvrier et du syn­di­ca­lisme, com­ment dépas­ser le capi­ta­lisme, etc.). Globalement, les acti­vi­tés de Lutte com­mune sont une occa­sion pour les mili­tantes et les mili­tants de retrou­ver une liberté de parole et d’action de nature à toni­fier leur impli­ca­tion syn­di­cale, en déve­lop­pant une meilleure conscience poli­tique des enjeux de pou­voir dans la société (et dans les syn­di­cats).

Quelles contri­bu­tions pour le renou­vel­le­ment du syn­di­ca­lisme ?

Le fait de situer les ini­tia­tives para­syn­di­cales en lien avec l’approche auto­nome dans les mou­ve­ments sociaux permet de mettre en valeur leur ori­gi­na­lité.

L’individualisme, ali­menté par le modus ope­randi du néo­li­bé­ra­lisme, est perçu comme une des prin­ci­pales contraintes à l’implication syn­di­cale puisqu’il sous-tend une approche clien­té­liste basée sur l’attente de ser­vices four­nis par les syn­di­cats[34]. Or, les ini­tia­tives para­syn­di­cales pro­posent des façons de repen­ser la par­ti­ci­pa­tion syn­di­cale en construi­sant des pra­tiques internes ins­pi­rées de la démo­cra­tie directe et par­ti­ci­pa­tive. Il s’y déve­loppe une culture démo­cra­tique qui dif­fère du cen­tra­lisme démo­cra­tique qui a trop sou­vent cours dans les hautes ins­tances syn­di­cales, où se pra­tique la délé­ga­tion du pou­voir aux élu-e-s syn­di­caux selon les méca­nismes de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive[35]. Les modes de déli­bé­ra­tion inclu­sifs des espaces para­syn­di­caux, de même que leurs modes d’organisation et d’action hori­zon­taux, per­mettent une res­pon­sa­bi­li­sa­tion et une réap­pro­pria­tion du pou­voir poli­tique par les mili­tantes et les mili­tants qui s’y impliquent de manière volon­taire.

En per­met­tant la construc­tion des affi­ni­tés poli­tiques au sein même de leurs espaces, les ini­tia­tives para­syn­di­cales sont des lieux de mobi­li­sa­tion qui per­mettent de trans­cen­der la frag­men­ta­tion des iden­ti­tés et de faire émer­ger un sujet poli­tique col­lec­tif. Les enjeux de luttes qui mènent à leur for­ma­tion inter­pellent les mili­tantes et les mili­tants sur la base d’une appar­te­nance citoyenne et pas seule­ment pro­fes­sion­nelle, comme ce fut le cas avec les PCLH. Dans cet esprit, même lorsque la mobi­li­sa­tion prend racine dans les enjeux liés au tra­vail, les espaces para­syn­di­caux per­mettent d’élaborer des liens inter­sec­to­riels et inter­syn­di­caux, dépas­sant les cli­vages iden­ti­taires encou­ra­gés par les allé­geances syn­di­cales et la logique du marau­dage. Cet enga­ge­ment hors des balises d’identification sec­to­rielles et orga­ni­sa­tion­nelles tra­di­tion­nelles du syn­di­ca­lisme, par exemple dans l’expérience du SITT ou avec Lutte com­mune, est sus­cep­tible d’alimenter un sen­ti­ment d’appartenance socio­po­li­tique large, car l’implication permet de dépas­ser les inté­rêts par­ti­cu­liers pour faire des ponts avec d’autres acteurs en lutte, voire y inclure les lais­sés-pour-compte du syn­di­ca­lisme.

Les groupes et réseaux para­syn­di­caux ont néan­moins sus­cité de vives cri­tiques chez plu­sieurs syn­di­ca­listes ou per­sonnes proches des syn­di­cats. Des craintes à leur sujet cir­culent et sont par­fois ampli­fiées à l’approche de grands rendez-vous syn­di­caux ; on accuse ces groupes et réseaux de vou­loir miner l’existence même des orga­ni­sa­tions syn­di­cales, de vou­loir s’emparer de leur direc­tion ou de cher­cher à les détour­ner de leur mis­sion de défense des membres, par exemple. Or, le para­syn­di­ca­lisme n’est pas un lud­disme dirigé contre les orga­ni­sa­tions syn­di­cales ! Il pro­cède d’une logique tout autre : celle de la conso­li­da­tion de la base mili­tante et des orien­ta­tions com­ba­tives.

Dans cet ordre d’idées, bien que nous les situions dans la pers­pec­tive auto­nome chez les mou­ve­ments sociaux, les ini­tia­tives para­syn­di­cales ne pro­posent pas l’isolement vis-à-vis de la struc­ture syn­di­cale éta­blie. C’est plutôt dans leur rela­tion dia­lo­gique avec les orga­ni­sa­tions offi­cielles que les groupes et réseaux para­syn­di­caux trouvent une grande part de leur raison d’être. En effet, de par les idées, valeurs et pra­tiques qui les animent, ces acteurs entrent néces­sai­re­ment en dia­logue avec la struc­ture syn­di­cale, non seule­ment en sou­le­vant des ques­tions per­ti­nentes à son sujet, mais en cher­chant ulti­me­ment à exer­cer une influence sur elle, que ce soit à l’échelon local, régio­nal ou natio­nal. Réciproquement, les col­lec­tifs ou réseaux para­syn­di­caux dépendent par­fois, à des degrés divers, de cette struc­ture ; il peut s’agir, selon le contexte, d’aspects maté­riels (ex. : res­sources finan­cières ou logis­tiques) ou tech­niques (ex. : exper­tise juri­dique), entre autres choses.

L’engagement pour la trans­for­ma­tion sociale des mili­tantes et des mili­tants para­syn­di­caux ne peut donc être pour­suivi sans entrer tôt ou tard en rela­tion avec les ins­tances syn­di­cales. Au prin­temps 2015, par exemple, des profs qui s’étaient ini­tia­le­ment orga­ni­sés par l’intermédiaire de PLCH ont joué un rôle clef dans l’adoption, par une tren­taine d’assemblées syn­di­cales du niveau col­lé­gial, de votes de grève illé­gale d’une jour­née, le 1er mai 2015. L’automne sui­vant, il en fut de même avec la dif­fu­sion dans les ins­tances de Lutte com­mune de pro­po­si­tions à pré­sen­ter dans les assem­blées syn­di­cales locales au sujet des moda­li­tés de contes­ta­tion d’une éven­tuelle loi spé­ciale qui serait venue mettre fin aux négo­cia­tions. Ce fai­sant, ces mili­tantes et mili­tants ont montré, avec la com­pli­cité de cer­tains exé­cu­tifs syn­di­caux locaux, qu’il était pos­sible, par une prise en charge auto­nome et locale de pers­pec­tives socio­po­li­tiques sti­mu­lantes au plan régio­nal et natio­nal, de redon­ner un sens au terme mou­ve­ment dans l’expression « mou­ve­ment syn­di­cal ».

Ce phé­no­mène d’aller-retour entre deux types d’implication syn­di­cale – para­syn­di­cal et dans les ins­tances offi­cielles –, bien qu’il soit exi­geant en temps consenti, repose sur un espoir tout à fait légi­time, celui de par­ve­nir à fer­ti­li­ser pro­gres­si­ve­ment le mou­ve­ment. L’ouverture au para­syn­di­ca­lisme recon­duit en effet le constat selon lequel le savoir mili­tant pro­vient d’une variété de sources et d’acteurs, dont plu­sieurs sont situés à l’extérieur des ins­ti­tu­tions syn­di­cales offi­cielles. C’est ce qui a notam­ment fait la force de l’altermondialisme : une éco­lo­gie de la connais­sance qui laisse s’exprimer la mul­ti­pli­cité des savoirs et des cultures poli­tiques, dépas­sant une concep­tion de l’action socio­po­li­tique pri­vi­lé­giant les savoirs des acteurs orga­ni­que­ment asso­ciés aux ins­ti­tu­tions for­distes (État, partis, syn­di­cats…). Cette éco­lo­gie de la connais­sance permet éga­le­ment de valo­ri­ser la diver­sité des espaces de mobi­li­sa­tion où elle s’enracine et ainsi d’accroître le rap­port de force du mou­ve­ment syn­di­cal, chacun des espaces de mobi­li­sa­tion contri­buant à la vita­lité du mou­ve­ment par des dyna­miques qui lui sont propres.

Enfin, ce dont témoignent les ini­tia­tives para­syn­di­cales, c’est que pour mobi­li­ser les tra­vailleuses et les tra­vailleurs – et éven­tuel­le­ment pour gagner des luttes – il faut créer des espaces d’expression et d’expérimentation nova­teurs. Dans le sec­teur public qué­bé­cois par exemple, après l’amère décep­tion de l’entente de prin­cipe de décembre 2015, il y a un consi­dé­rable repo­si­tion­ne­ment à envi­sa­ger, tant au titre des moyens de lutte à déployer qu’à celui de l’horizon stra­té­gique à mettre de l’avant[36]. Dans cette optique, les acteurs para­syn­di­caux consti­tuent une force à ne pas négli­ger. Intégrer leur contri­bu­tion poten­tielle au renou­vel­le­ment du syn­di­ca­lisme pour­rait per­mettre de voir s’épanouir cer­taines des dis­po­si­tions sui­vantes : une apti­tude à écou­ter les mili­tantes et les mili­tants plutôt qu’à cher­cher à les convaincre ou à les enca­drer, un désir de s’appuyer davan­tage sur l’échelon local (ou régio­nal) plutôt que sur l’échelon natio­nal, une ouver­ture à l’affectation de res­sources aux ini­tia­tives créa­tives d’éducation, de mobi­li­sa­tion et d’action syn­di­cales, etc. L’ouverture au para­syn­di­ca­lisme comme espace com­plé­men­taire aux ins­tances syn­di­cales offi­cielles repose, en somme, sur une com­pré­hen­sion de la ques­tion du renou­veau du syn­di­ca­lisme, incluant l’idée de relève syn­di­cale, comme un enjeu dépas­sant le renou­vel­le­ment démo­gra­phique de la base mili­tante et rele­vant sur­tout d’un ques­tion­ne­ment sur la culture et les orien­ta­tions poli­tiques des acteurs syn­di­caux.

Philippe Boudreau et Rachel Sarrasin[1]

Notes

    1. Professeur et pro­fes­seure de science poli­tique res­pec­ti­ve­ment au cégep Ahuntsic et au cégep Gérald-Godin et membres du Collectif de recherche inter­dis­ci­pli­naire sur la contes­ta­tion (CRIC).
    1. Les contri­bu­tions au pré­sent numéro témoignent de ce sou­hait, tout comme les textes sur le syn­di­ca­lisme publiés dans des revues comme À bâbord ! ou sur la tri­bune Presse-toi à gauche, ou dans l’ouvrage Renouveler le syn­di­ca­lisme. Pour chan­ger le Québec, sous la direc­tion de Philippe Crevier, Hubert Forcier et Samuel Trépanier (Montréal, Écosociété, 2015).
    1. Les grandes cen­trales syn­di­cales sont la Centrale des syn­di­cats du Québec (CSQ), la Confédération des syn­di­cats natio­naux (CSN) et la Fédération des tra­vailleurs et tra­vailleuses du Québec (FTQ). Ces cen­trales ainsi que le Syndicat de la fonc­tion publique et para­pu­blique du Québec (SFPQ) ont appelé, au cours des der­nières années, à la tenue d’États géné­raux sur le syn­di­ca­lisme qué­bé­cois. Pour donner suite à cette pro­po­si­tion, le Comité inter­syn­di­cal du Montréal métro­po­li­tain (CIMM) a entamé une démarche de réflexion sur l’action syn­di­cale en plu­sieurs étapes, dont les plus récents évé­ne­ments ont eu lieu à l’hiver et au prin­temps 2017.
    1. Louis-Raphaël Pelletier et Fanny Theurillat-Cloutier, « Autopsie d’un rendez-vous manqué », Nouveaux Cahiers du socia­lisme, n° 16, 2016, p. 196.
    1. Mark Brenner, « Reformers resurgent ? A survey of recent rank-and-file upri­sings », New Labor Forum, vol. 22, n° 2, 2013, p. 78-84.
    1. Steve Early, Save Our Unions. Dispatches from a Movement in Distress, New York, Monthly Review Press, 2013.
    1. Lire à ce sujet Ruth Needleman, « Going back to school : what should union edu­ca­tion be about ? », New Labor Forum, vol. 13, n° 2, 2004, p. 100-110.
    1. Mona-Josée Gagnon, « Les intel­lec­tuels cri­tiques et le mou­ve­ment ouvrier au Québec : frac­tures et destin paral­lèle », Cahiers de recherche socio­lo­gique, n° 34, 2000, p. 145-176.
    1. Dans le cadre d’un entre­tien de recherche accordé à P. Boudreau en 2011, après qu’elle ait pris sa retraite du monde syn­di­cal.
    1. Voir notam­ment Pierre Bourdieu, Contre-feux 2 : pour un mou­ve­ment social euro­péen, Paris, Raisons d’agir, 2001, p. 57-67 et Sophie Béroud, « Un renou­veau de la cri­tique syn­di­cale ? », Mouvements, n° 24, 2002, p. 39-45.
    1. Au Québec, dans les années 1970, le Centre de for­ma­tion popu­laire (CFP) jouait à cet égard un pré­cieux rôle.
    1. Christian Nadeau, Agir ensemble. Penser la démo­cra­tie syn­di­cale, Montréal, Somme toute, 2017, p. 13-15.
    1. Voir, en outre, David Camfield, La crise du syn­di­ca­lisme au Canada et au Québec, Montréal, M édi­teur, 2014 ; Christian Lévesque, Gregor Murray et Stéphane Le Queux, « Transformations sociales et iden­ti­tés syn­di­cales : l’institution syn­di­cale à l’épreuve de la dif­fé­ren­cia­tion sociale contem­po­raine », Sociologie et socié­tés, vol. 30, n° 2, 1998, p. 131-154.
    1. Michel Vakaloulis, « Syndicats, mou­ve­ments et dyna­mique d’émancipation : le défi de la nou­velle radi­ca­lité », Actuel Marx, n° 46, 2009, p. 83.
    1. Micah Uetricht, « Reviving labor from below. An inter­view with Kim Moody », Jacobin, 4 octobre 2014,

      <www​.jaco​bin​mag​.com/​2​0​1​4​/​0​4​/​r​e​v​i​v​i​n​g​-​l​a​b​o​r​-​f​r​o​m​-​below>; Rose Hackman, « Alt-labor : a new union move­ment or the same old song ? », The Guardian, 1er mai 2014, <www​.the​guar​dian​.com/​m​o​n​e​y​/​2​0​1​4​/​m​a​y​/​0​1​/​l​o​w​-​w​a​g​e​-​n​e​w​-​u​n​i​o​n​-​w​a​l​m​a​r​t​-​f​a​s​t​-food>.

    1. Yvan Sainsaulieu, « SUD-PTT, un nou­veau syn­di­ca­lisme “poli­tique”? », Industrial Relations / Relations indus­trielles, vol. 54, n° 4, 1999, p. 790-814.
    1. Christophe Aguiton, Daniel Labbé et Hubert Landier, « Du mou­ve­ment ouvrier au mou­ve­ment anti­mon­dia­liste », La brèche numé­rique, 12 jan­vier 2009, <www​.prea​vis​.org/​b​r​e​c​h​e​-​n​u​m​e​r​i​q​u​e​/​a​r​t​i​c​l​e​6​1​2​.html>.
    1. Philippe de Grosbois, « Deux cultures démo­cra­tiques se ren­contrent », Le blogue de la Rédac, À bâbord !, 5 octobre 2013, <www​.aba​bord​.org/​D​e​u​x​-​c​u​l​t​u​r​e​s​-​d​e​m​o​c​r​a​t​i​q​u​e​s​-​s​e​,1700>.
    1. George Katsiaficas, The Subversion of Politics. European Autonomous Social Movements and the Decolonization of Everyday Life, Oakland (CA), AK Press, 2006.
    1. Voir, entre autres, Marcos Ancelovici, Pascale Dufour et Heloïse Nez (dir.), Street Politics in the Age of Austerity. From the Indignados to Occupy, Amsterdam, Amsterdam University Press, 2016.
    1. Rachel Sarrasin, Anna Kruzynski, Sandra Jeppesen et Émilie Breton, « Radicaliser l’action col­lec­tive : por­trait de l’option liber­taire au Québec », Lien social et poli­tiques, n° 68, 2012, p. 141-166.
    1. Anne-Marie Le Saux et Philippe de Grosbois, « Profs contre la hausse. Le renou­vel­le­ment de l’action poli­tique ensei­gnante », À bâbord !, n° 46, octobre-novembre 2012, p. 30.
    1. Ibid.
    1. Philippe Boudreau et Fanny Theurillat-Cloutier, « Les Profs contre la hausse en quête d’un renou­veau syn­di­cal », Nouveaux Cahiers du socia­lisme, n° 9, 2013, p. 198-206.
    1. La pla­te­forme des Profs contre l’austérité, tou­jours active aujourd’hui, est un bel exemple de lieu de dif­fu­sion de ce type de texte.
    1. Les Journées de l’éducation sont un évé­ne­ment orga­nisé par les PCLH pour per­mettre une réflexion appro­fon­die sur les enjeux tou­chant le monde de l’éducation et les suites de la grève étu­diante. Deux édi­tions ont été réa­li­sées, en 2012 et en 2013.
    1. Voir notam­ment Mathieu Houle-Courcelles, « Vous avez dit IWW ? », La Presse, 5 sep­tembre 2016 ; Caroline Brodeur et Richard-Alexandre Laniel, « Frite Alors ! Petite his­toire d’un syn­di­ca­lisme soli­daire et com­ba­tif », À bâbord !, n° 67, décembre 2016-jan­vier 2017, p. 6-7 ; Nick Driedger, « Organizing to win : direct action wins at Frite Alors ! », Canadian Dimension, 9 décembre 2016 ; Ethan Cox, « IWW strikes back, and wins, in fight with Montreal res­tau­rant », Ricochet, 5 sep­tembre 2016, <https://​rico​chet​.media/​e​n​/​1​3​7​7​/​i​w​w​-​s​t​r​i​k​e​s​-​b​a​c​k​-​a​n​d​-​w​i​n​s​-​i​n​-​f​i​g​h​t​-​w​i​t​h​-​m​o​n​t​r​e​a​l​-​r​e​s​t​a​urant>.
    1. SITT-IWW, Un syn­di­cat pour tous et toutes (8e éd.), 2001, p. 18-20, <http://​iww​.ca/​w​p​-​c​o​n​t​e​n​t​/​u​p​l​o​a​d​s​/​2​0​1​2​/​0​6​/​O​B​U​_​F​r​e​n​c​h​_​U​n​_​s​y​n​d​i​c​a​t​_​p​o​u​r​_​t​o​u​s​_​e​t​_​t​o​u​t​e​s.pdf>.
    1. James Pruitt, « The Industrial Workers of the World : a West Coast pers­pec­tive », Perspectives on Work, vol. 10, n° 2, hiver 2007, p. 42-44.
    1. Jon Bekken, « The Industrial Workers of the World at 100 », Perspectives on Work, vol. 10, n° 2, hiver 2007, p. 39-41.
    1. Lutte com­mune, « Sur la néces­sité de la grève sociale », 17 sep­tembre 2015, <http://​lut​te​com​mune​.info/​2​0​1​5​/​0​9​/​1​7​/​s​u​r​-​l​a​-​n​e​c​e​s​s​i​t​e​-​d​e​-​l​a​-​g​r​e​v​e​-​s​o​c​iale/>.
    1. Selon un son­dage admi­nis­tré via Internet auprès des ins­crits et ins­crites, immé­dia­te­ment après la tenue de l’activité.
    1. Voir notam­ment Isabelle Bouchard, « Camp de for­ma­tion de Lutte com­mune. Tout en équi­libre », À bâbord !, n° 69, avril-mai 2017, p. 26-27 ; Valérie Beauchamp, « Pour un syn­di­ca­lisme hors des sen­tiers battus », À bâbord !, n° 69, avril-mai 2017, p. 27-28.
    1. C’est notam­ment un des constats que fait la Commission spé­ciale sur le renou­veau syn­di­cal (CSRS) de la CSQ, dans son rap­port de février 2015.
    1. Philippe de Grosbois, « Deux cultures démo­cra­tiques se ren­contrent », op. cit.
  1. Jean-Pierre Daubois, « Le renou­veau du syn­di­ca­lisme… Ça passe par l’action », Presse-toi à gauche, 13 juin 2017, <www​.pres​se​gauche​.org/​L​e​-​r​e​n​o​u​v​e​a​u​-​d​u​-​s​y​n​d​i​c​a​l​i​s​m​e​-​C​a​-​p​a​s​s​e​-​p​a​r​-​l​-​a​ction>.

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