Les Indignés et la démocratie des mouvements sociaux

Par Mis en ligne le 19 novembre 2011

Pourquoi les Indignés espa­gnols n’ont-ils pas de pro­gramme ? Selon le socio­logue Eduardo Romanos, les ana­lyses de ce mou­ve­ment social en termes de parti poli­tique passent à côté de leur objet. Il vise­rait avant tout l’amplification des pra­tiques alter­mon­dia­listes de démo­cra­tie déli­bé­ra­tive.

Cet article se pro­pose de situer le mou­ve­ment connu comme 15M [15 mai 2011 ou mou­ve­ment des Indignés] dans le débat sur le rôle des mou­ve­ments sociaux comme agents de démo­cra­ti­sa­tion (dans le sens d’avancée et de per­fec­tion­ne­ment de la démo­cra­tie). Notre propos est d’intégrer à la dis­cus­sion ouverte dans ce dos­sier les résul­tats des recherches qui, depuis le champ des mou­ve­ments sociaux, ont ana­lysé les pra­tiques de démo­cra­tie déli­bé­ra­tive au sein du mou­ve­ment pour une jus­tice glo­bale apparu à la fin du XXe siècle. En nous concen­trant sur ce qui s’est pro­duit à Madrid, nous nous deman­de­rons de quelle manière le mou­ve­ment 15M se relie à ces pra­tiques.

Mouvements et partis

Le mou­ve­ment du 15M a été traité sous dif­fé­rentes pers­pec­tives comme s’il s’agissait d’un parti poli­tique. Depuis qu’il a fait irrup­tion sur la scène poli­tique espa­gnole, les médias ont cher­ché ses porte-parole pour les inter­vie­wer et les repré­sen­tants poli­tiques ont essayé d’identifier ses lea­ders et de les ren­con­trer. Une partie de l’opinion publique a demandé aux par­ti­ci­pants du 15M d’expliciter les points clés de leur pro­gramme (poli­tique) et de les faire connaître afin qu’ils puissent être soumis au juge­ment de l’ensemble des citoyens. Cependant, le 15M n’a ni lea­ders ni pro­gramme. Il dis­pose certes de quelques porte-parole, mais ces der­niers tournent de façon constante, dans une dyna­mique nou­velle à cer­tains égards et qui a décon­certé les médias.

Quoi qu’il en soit, il semble néces­saire de sou­li­gner que le 15M n’est ni un parti poli­tique, ni une orga­ni­sa­tion de quelque type que ce soit, mais un mou­ve­ment social. Les mou­ve­ments sociaux peuvent accueillir en leur sein des partis poli­tiques (voir, par exemple, le mou­ve­ment éco­lo­giste et les partis verts). Le 15M ne le fait pas, et il ne semble pas qu’il aille le faire à l’avenir. Il intègre en revanche dif­fé­rentes orga­ni­sa­tions (par exemple, Democracia Real YaJuventud Sin Futuro et ATTACEspaña, parmi tant d’autres), à côté de nom­breux autres groupes et d’activistes indi­vi­duels. Cependant, aucun de ces acteurs ne reven­dique pour lui la repré­sen­ta­tion du mou­ve­ment, et ce der­nier ne peut en aucun cas se réduire à eux. Le 15M est un phé­no­mène plus vaste et plus com­plexe, construit en forme de réseau. À l’intérieur de ce der­nier cir­culent des flux denses et infor­mels d’interaction entre des acteurs qui par­tagent une iden­tité col­lec­tive (ils ont le sen­ti­ment d’appartenir a une com­mu­nauté d’ « indi­gnés ») et qui sont en rap­port de conflit avec ceux qui, à leur avis, sont les res­pon­sables du pro­blème social qu’ils dénoncent dans leurs pro­tes­ta­tions [1].

Les mou­ve­ments sociaux et les partis poli­tiques sont des phé­no­mènes dis­tincts qui évo­luent sur dif­fé­rents niveaux d’action. Les partis poli­tiques agissent au niveau de la repré­sen­ta­tion d’intérêts alors que les mou­ve­ments sociaux « contri­buent à redé­fi­nir les coor­don­nées cultu­relles et poli­tiques où se pro­duit la repré­sen­ta­tion des inté­rêts » [2]. En ce sens, la cri­tique déployée par les mou­ve­ments sociaux n’est pas sim­ple­ment poli­tique mais méta-poli­tique [3]. C’est d’une cer­taine façon ce que rap­pe­lait Manuel Castells dans un article consa­cré au 15M, dans lequel il cri­ti­quait les ten­ta­tives pour cana­li­ser l’énergie du mou­ve­ment à l’intérieur du sys­tème poli­tique [4]. En ce sens, ses mots semblent répondre à ceux de Philip Pettit quand, dans l’article publié dans de ce dos­sier, il demande au 15M de faire preuve de « sérieux en matière de projet ins­ti­tu­tion­nel » et de faire entendre ses pro­po­si­tions de chan­ge­ment « à l’intérieur des partis poli­tiques, au sein du par­le­ment et lors des élec­tions ». La vision qu’a Pettit des mou­ve­ments sociaux semble trop limi­tée et, en tout cas, cir­cons­crite à la sphère ins­ti­tu­tion­nelle. Les objec­tifs des mou­ve­ments vont au delà de la « remise en ques­tion des poli­tiques du gou­ver­ne­ment », ou du rem­pla­ce­ment des élites char­gées de mettre en œuvre ces poli­tiques. Ils posent la ques­tion « de trans­for­ma­tions plus amples qui touchent aux prio­ri­tés sociales, aux méca­nismes de base par les­quels la société agit ». Ce sont des « canaux à tra­vers les­quels se dif­fusent dans la société des concepts et des pers­pec­tives qui, sans cela, conti­nue­raient à être mar­gi­naux » [5]. Ils par­ti­cipent à l’élaboration de nou­veaux « codes cultu­rels », pour reprendre l’expression d’Alberto Melucci. Et ils le font, entre autres, par le biais de l’expérimentation.

La démocratie en mouvement

L’un des prin­ci­paux objec­tifs (pour ne pas dire le prin­ci­pal) des mou­ve­ments sociaux a été le déve­lop­pe­ment d’un nou­veau concept de démo­cra­tie [6]. Les mou­ve­ments reven­diquent la légi­ti­mité de modèles alter­na­tifs à la démo­cra­tie par­le­men­taire, sans avoir pour autant à défendre leur supré­ma­tie. En géné­ral, ils ne demandent pas l’abolition du sys­tème actuel des partis, mais ils cherchent à lui donner un plus ample contenu démo­cra­tique, tout en s’engageant aussi dans la créa­tion de sphères publiques alter­na­tives et ouvertes où puissent être expé­ri­men­tés d’autres modèles de démo­cra­tie. C’est sur ce ter­rain que semble éga­le­ment se situer le 15M. Une étude sur le profil des par­ti­ci­pants au mou­ve­ment — menée à Salamanque, mais qui est cer­tai­ne­ment extra­po­lable à d’autres villes— reflé­tait son carac­tère réfor­miste et non « rup­tu­riste », même si les réformes qu’ils pro­posent tendent à intro­duire des chan­ge­ments géné­raux dans la façon d’organiser et de conduire la poli­tique. [7]

Les nou­veaux mou­ve­ments sociaux qui se sont déve­lop­pés pour l’essentiel en Europe durant les décen­nies 1970 et 1980 (le mou­ve­ment éco­lo­giste et celui des femmes, prin­ci­pa­le­ment) ont redonné vie en l’actualisant à un concept de démo­cra­tie directe qui, dans une cer­taine mesure, plon­geait ses racines dans la tra­di­tion anar­chiste. La démo­cra­tie directe fut érigée comme alter­na­tive aux modèles alors domi­nants : le concept libé­ral de démo­cra­tie et la démo­cra­tie orga­ni­sée de type socia­liste ou catho­lique. [8] Si le cycle de pro­tes­ta­tion qui prit son essor à la fin des années 1960 amena l’actualisation du concept de démo­cra­tie directe, la récente mobi­li­sa­tion trans­na­tio­nale pour une glo­ba­li­sa­tion menée d’en bas a mis en pra­tique un nou­veau concept de démo­cra­tie déli­bé­ra­tive. Alors que le déve­lop­pe­ment de la pre­mière avait été l’œuvre des nou­veaux mou­ve­ments sociaux, les expé­riences de démo­cra­tie déli­bé­ra­tive sont asso­ciées au récent mou­ve­ment pour une jus­tice glo­bale (connu aussi sous le nom d’altermondialisation).

Démocratie délibérative avec pouvoir décisionnaire

Donatella della Porta défi­nit la démo­cra­tie déli­bé­ra­tive (ou démo­cra­tie déli­bé­ra­tive avec pou­voir déci­sion­naire) comme celle qui se mani­feste quand, « sous cer­taines condi­tions d’égalité, d’inclusion et de trans­pa­rence, un pro­ces­sus com­mu­ni­ca­tion­nel basé sur la raison (la force d’un bon argu­ment) est capable de trans­for­mer les pré­fé­rences indi­vi­duelles et d’atteindre des déci­sions visant au bien public. » [9] Le mou­ve­ment pour une jus­tice glo­bale ne s’est pas borné à dis­cu­ter les prin­cipes de ce nou­veau concept, mais il les a éga­le­ment mis en œuvre dans ses réseaux internes et dans le déve­lop­pe­ment de pro­ces­sus de prise de déci­sions. Sous ce rap­port, les acti­vistes ont construit une « culture orga­ni­sa­tion­nelle » basée sur les valeurs de diver­sité, de sub­jec­ti­vité, de trans­pa­rence, de confron­ta­tion ouverte, ten­dant à la construc­tion du consen­sus et à la « conta­mi­na­tion idéo­lo­gique » au delà du dog­ma­tisme [10]. Cette culture repose sur un sen­ti­ment très fort de pré­fi­gu­ra­tion, com­prise comme une stra­té­gie de chan­ge­ment social basée sur la conti­nuité entre les moyens et les fins. Sa généa­lo­gie relie à nou­veau les nou­veaux mou­ve­ments sociaux à la tra­di­tion anar­chiste puisque, même si la pré­fi­gu­ra­tion res­semble à une inven­tion de 1968, elle est aussi vieille que la théo­rie anar­chiste moderne : Bakounine et ses par­ti­sans pré­co­ni­saient l’avènement d’une société future dont l’ « embryon » devait être l’Internationale des Travailleurs. Et les pro­jets consti­tu­tifs du mou­ve­ment anar­chiste sur des ter­rains paral­lèles à l’associationnisme ouvrier, comme l’éducation, la culture et l’information, pré­fi­gurent éga­le­ment un modèle de société anti-auto­ri­taire, libre et non-hié­rar­chi­sée comme celui que recherchent ses orga­ni­sa­tions, ses groupes et ses acti­vistes [11].

Jusqu’à quel point le 15M se fait-il l’écho de la culture orga­ni­sa­tion­nelle basée sur la démo­cra­tie déli­bé­ra­tive ? Un coup d’œil sur ses pra­tiques et ses dis­cours semble révé­ler une pro­fonde affi­nité avec ce modèle. Le cadre stra­té­gique adopté par le mou­ve­ment a été celui de l’assemblée. La pre­mière assem­blée s’est tenue la nuit même du 15 mai « avec l’idée prin­ci­pale de créer et de main­te­nir un cam­pe­ment per­ma­nent » (http://​madrid​.toma​la​plaza​.net/​2011/…). Depuis cette date, elles n’ont pas cessé, tant sur un plan géné­ral (dans le contexte madri­lène : Asamblea General Sol et Asamblea Popular de Madrid) que dans des cadres plus concrets (quar­tiers et vil­lages) et thé­ma­tiques (cha­cune des com­mis­sions et groupes de tra­vail). Le méca­nisme de déci­sion du mou­ve­ment se conforme à l’horizontalité de l’assemblée. Comme l’a signalé Eva Botella-Ordinas dans l’article qui ouvrait ce dos­sier, les assem­blées sont une pra­tique démo­cra­tique éten­due au sein des orga­ni­sa­tions et des centres sociaux auto­gé­rés qui, d’une cer­taine façon, ont pro­duit le bouillon de culture du mou­ve­ment actuel. Ceux qui y par­ti­cipent se sentent égaux et partie pre­nante d’un projet par­tagé : « Une Assemblée est un espace de ren­contre basé sur l’égalité, entre des per­sonnes qui ont un objec­tif commun » [12] . Dans son dérou­le­ment, on recourt géné­ra­le­ment à un lan­gage inclu­sif, dont l’une des mani­fes­ta­tions les plus visibles est l’emploi du genre fémi­nin (par réfé­rence aux « per­sonnes »). De fait, l’inclusion consti­tue l’une des valeurs qui ont défini le mou­ve­ment dès sa nais­sance :

« INCLUSION. La force de ce mou­ve­ment est que nous sommes nom­breux et dif­fé­rents… Notre plu­ra­lité déborde toutes les éti­quettes qu’on nous colle… Les espaces qui nous rendent forts, joyeux et actifs sont ceux que chacun peut res­sen­tir comme propres. » [13]

L’inclusion (« abso­lue, de toute per­sonne ») est le fon­de­ment qui pré­serve la sub­jec­ti­vité et la diver­sité à l’intérieur du mou­ve­ment. Il semble que cela soit aussi l’un des fac­teurs qui expliquent son large appui social, reçu dès son irrup­tion sur la scène poli­tique espa­gnole [14]. L’inclusion n’est pas cepen­dant dépour­vue de dan­gers, par exemple, en ce qu’elle génère une repré­sen­ta­tion trop vague du conflit qui peut rendre dif­fi­cile la cohé­sion interne et le main­tien de l’engagement des acti­vistes sur le long terme. À côté de l’égalité et de l’inclusion, la trans­pa­rence semble être un autre pilier fon­da­men­tal du 15M. Il ne s’agit pas seule­ment d’une demande adres­sée à ses prin­ci­paux adver­saires (dans le sys­tème poli­tique et éco­no­mique), elle est deve­nue un de ses signes d’identité : il n’y a cer­tai­ne­ment pas de meilleure façon de rendre visible le pro­ces­sus déli­bé­ra­tif que sur les places des quar­tiers, des vil­lages et des villes. De plus, les com­mis­sions et les groupes de tra­vail mettent en ligne l’information rela­tive à leurs acti­vi­tés, accords et déci­sions pour qu’elle soit acces­sible à tous ceux qui vou­draient les connaître (par exemple, pour ce qui est de Madrid, sur des pages comme http://​madrid​.toma​la​plaza​.net et http://​actas​ma​drid​.toma​ma​plaza​.net, en plus des pages héber­gées sur le réseau n-1).

Quoi qu’il en soit, les prin­cipes rele­vés jusqu’à pré­sent (éga­lité, inclu­sion et trans­pa­rence) étaient dans une plus ou moins grande mesure au cœur du modèle de démo­cra­tie directe et par­ti­ci­pa­tive déployé par les nou­veaux mou­ve­ments sociaux des décen­nies 1970 et 1980. La valeur ajou­tée de la démo­cra­tie déli­bé­ra­tive asso­ciée au mou­ve­ment pour une jus­tice glo­bale rési­de­rait dans l’accent mis sur la trans­for­ma­tion des pré­fé­rences. De fait, la déli­bé­ra­tion est le mode d’interaction le plus favo­rable pour cette trans­for­ma­tion. [15] Pour reprendre le rai­son­ne­ment de Julien Talpin, la théo­rie de la démo­cra­tie déli­bé­ra­tive répond sur ce point au para­digme du choix ration­nel asso­cié au modèle libé­ral de démo­cra­tie, qui conçoit cette der­nière comme un méca­nisme d’agrégation de pré­fé­rences indi­vi­duelles à tra­vers le vote. [16] Dans le modèle libé­ral, les pré­fé­rences indi­vi­duelles sont sacrées et doivent être pro­té­gées de l’intervention de l’État. La théo­rie de la démo­cra­tie déli­bé­ra­tive cri­tique cette vision pour son réduc­tion­nisme (du point de vue formel) et pour son carac­tère pro­blé­ma­tique (du point de vue nor­ma­tif). Concrètement, elle essaie de démon­ter trois illu­sions ou pré­ju­gés asso­ciés au modèle libé­ral : 1) les pré­fé­rences ne sont ni auto­nomes ni libres mais elles se pro­duisent dans un contexte spé­ci­fique ; 2) les pré­fé­rences peuvent chan­ger en fonc­tion du contexte ; 3) l’agrégation des pré­fé­rences que l’on sup­pose pré­éta­blies est un obs­tacle à la pro­mo­tion de la jus­tice sociale et du bien commun. En quelques mots, si chacun vote selon ses pré­fé­rences indi­vi­duelles et que celles-ci sont déter­mi­nées par des inté­rêts indi­vi­duels, les déci­sions col­lec­tives ne peuvent pas tendre vers le bien commun. En revanche, l’objectif de la déli­bé­ra­tion serait la for­ma­tion ou la décou­verte des pré­fé­rences (réflexives) de chacun, et leur éven­tuelle trans­for­ma­tion en vue du bien commun, à tra­vers l’accès à l’information et un pro­ces­sus conscient d’apprentissage.

La transformation des préférences dans le 15M

Le mou­ve­ment 15M semble se faire éga­le­ment l’écho du prin­cipe de la trans­for­ma­tion des pré­fé­rences. Sa réflexion autour de la « pensée col­lec­tive » et de l’ « écoute active » qui doivent guider la par­ti­ci­pa­tion dans les assem­blées en témoigne. Le Guide rapide pour la dyna­mi­sa­tion des assem­blées popu­laires [Guía rápida para la dina­mi­za­ción de asam­bleas popu­lares] publié par acam­pa­da­sol (31/05/2011, dis­po­nible sur http://​madrid​.toma​la​plaza​.net) dit à ce sujet :

La pensée col­lec­tive est tota­le­ment oppo­sée au sys­tème actuel qui fonc­tionne sur une pensée indi­vi­dua­liste… Normalement, face à une déci­sion, deux per­sonnes ayant des idées oppo­sées auront ten­dance à s’affronter et à défendre vio­lem­ment leurs idées en ayant pour objec­tif de convaincre, de l’emporter ou, tout au plus, de par­ve­nir à un com­pro­mis. L’objectif de la pensée col­lec­tive est de construire. C’est-à-dire que deux per­sonnes avec des idées dif­fé­rentes mettent leur éner­gie à construire quelque chose. Il ne s’agit pas alors de mon idée ou de la tienne. Ce sont les deux idées ensemble qui vont pro­duire quelque chose de nou­veau qu’a priori ni toi ni moi ne connais­sions. C’est pour cela que l’écoute active au cours de laquelle nous ne sommes pas seule­ment en train de pré­pa­rer notre réplique est abso­lu­ment néces­saire. La pensée col­lec­tive naît quand nous com­pre­nons que toutes les opi­nions, les nôtres et celles qui sont dif­fé­rentes, toutes, sont néces­saires pour géné­rer l’idée de consen­sus. Une idée qui, une fois construite, nous trans­forme indi­rec­te­ment.

[La pensée col­lec­tive est] quelque chose comme le résul­tat de la syn­thèse des intel­li­gences et des idées indi­vi­duelles, non pas une somme éclec­tique, mais la syn­thèse. Les intel­li­gences indi­vi­duelles mises au ser­vice du bien commun, la créa­tion à partir de la dif­fé­rence, com­prendre la dif­fé­rence comme un élé­ment qui apporte de l’enrichissement à l’idée com­mune.

Pour que la trans­for­ma­tion des pré­fé­rences se pro­duise, le pro­ces­sus déli­bé­ra­tif doit être basé sur une com­mu­ni­ca­tion de qua­lité. La for­ma­tion de nou­velles pré­fé­rences visant le bien commun se réa­lise au tra­vers du débat et de la déli­bé­ra­tion, com­prise comme une forme « dépas­sion­née, rai­son­née et logique » de com­mu­ni­ca­tion. [17] En ce sens, le mou­ve­ment du 15M uti­lise le contre-exemple de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive pour expli­quer le pro­ces­sus par­ti­ci­pa­tif de prise de déci­sion visant à atteindre le consen­sus dans les assem­blées :

On cherche les meilleurs argu­ments pour prendre la déci­sion le plus en accord avec les dif­fé­rentes opi­nions, et non pas des posi­tion­ne­ments oppo­sés, comme cela se pro­duit quand on vote. Leur dérou­le­ment doit être paci­fique, dans le res­pect de toutes les opi­nions, il faut lais­ser les pré­ju­gés et les idéo­lo­gies à la maison… Il est impor­tant de garder une ges­tuelle calme afin de ne pas trans­mettre à l’assemblée des sen­ti­ments ou des affects per­son­nels, nous rap­pel­le­rons en toute cir­cons­tance la valeur d’un sou­rire dans des moments de ten­sion ou de blo­cage [dans Guía rápida, cité plus haut].

Pour garan­tir la qua­lité de la com­mu­ni­ca­tion et pra­ti­quer la démo­cra­tie déli­bé­ra­tive, le mou­ve­ment du 15M s’est doté d’une com­mis­sion spé­ci­fique dite de « dyna­mi­sa­tion des assem­blées ». Ceux qui y par­ti­cipent font géné­ra­le­ment partie des équipes tour­nantes de modé­ra­teurs et de faci­li­ta­teurs qui veillent à la concen­tra­tion et à l’impartialité du modé­ra­teur. De plus, la com­mis­sion a dif­fusé dif­fé­rents docu­ments (écrits et audio­vi­suels) qui tentent d’ « aider à maté­ria­li­ser cette nou­velle façon de faire de la poli­tique ». Ces docu­ments pré­cisent les rôles à tenir pour que les assem­blées se déroulent de la façon la plus effi­cace pos­sible : outre les modé­ra­teurs déjà men­tion­nés et les faci­li­ta­teurs, on y décrit, par exemple, les fonc­tions des équipes char­gées des outils maté­riels (depuis la pré­pa­ra­tion de cou­loirs pour que les par­ti­ci­pants puissent se dépla­cer dans l’espace des assem­blées jusqu’à la sono­ri­sa­tion ou aux chaises pour les per­sonnes à mobi­lité réduite), les tours de parole, les inter­prètes en langue des signes et la rédac­tion des comptes rendus. Ils montrent les acteurs, les espaces, les rela­tions et les méca­nismes du « modèle de struc­ture assem­blaire et de prise de déci­sions ».

Quoi de neuf dans le nouveau mouvement ?

Comme nous l’avons déjà signalé, le déve­lop­pe­ment dans le domaine des mou­ve­ments sociaux des prin­cipes de la démo­cra­tie déli­bé­ra­tive n’est pas quelque chose de nou­veau. Nous pou­vons en trou­ver des traces dans la mobi­li­sa­tion inter­na­tio­nale de la fin des années 1960 et dans les mou­ve­ments sociaux qui la sui­virent (et même avant, dans les pra­tiques asso­cia­tives de la tra­di­tion anar­chiste). Son ampli­fi­ca­tion et son per­fec­tion­ne­ment ont été en grande partie l’œuvre du mou­ve­ment pour une jus­tice glo­bale qui s’est mis en marche avec le chan­ge­ment de mil­lé­naire. Parvenus à ce point, il convient de se deman­der : qu’y a-t-il de neuf dans le mou­ve­ment 15M ? Qu’apporte-t-il au déve­lop­pe­ment du modèle de démo­cra­tie déli­bé­ra­tive ? Dans l’attente de recherches qui répondent de manière exhaus­tive à ces ques­tions, nous aime­rions sou­li­gner ici un point qui nous semble signi­fi­ca­tif.

En Espagne, le mou­ve­ment du 15M a inau­guré une vague de pro­tes­ta­tions dont l’extension, la capa­cité mobi­li­sa­trice et la trans­ver­sa­lité sont sans pré­cé­dent dans l’histoire récente du pays. De plus, cette mobi­li­sa­tion s’inscrit dans un cycle de portée trans­na­tio­nale dont l’origine se situe en Afrique du Nord et au Moyen-Orient et qui, depuis, n’a cessé de s’étendre. Dans le cas espa­gnol, la dif­fu­sion trans­na­tio­nale de l’indignation s’est opérée dans un contexte poli­tique émaillé de scan­dales de cor­rup­tion et dominé par des mesures d’ajustement adop­tées pour faire face à la crise éco­no­mique. De nou­velles formes d’action sont appa­rues, que les récep­teurs ont adap­tées en fonc­tion de leurs inté­rêts et tra­di­tions. Nous fai­sons réfé­rence à la « prise » des places. L’occupation de l’espace public n’est pas une inven­tion des mani­fes­tants égyp­tiens, du Bahreïn ou espa­gnols mais, par contre, la façon dont chacun d’entre eux l’a occupé pré­sente des traits nou­veaux. Pour ce qui est du cas espa­gnol, et bien que acam­pa­da­sol et les cam­pe­ments d’autres villes, vil­lages et quar­tiers aient été levés, les indi­gnés y reviennent de façon récur­rente et y pra­tiquent un nou­veau modèle de démo­cra­tie qu’ils essaient de per­fec­tion­ner jour après jour, non sans de consi­dé­rables efforts. « Prendre la place » n’est pas une occu­pa­tion parmi d’autres, mais, répé­tons-le, un acte qui situe au centre de l’espace public l’expérimentation par le biais d’un pro­ces­sus par­ti­ci­pa­tif et déli­bé­ra­tif de prise de déci­sions. En ce sens, le 15M a favo­risé le trans­fert des pra­tiques déli­bé­ra­tives depuis des enceintes plus ou moins limi­tées (par exemple, les cam­pe­ments, forums sociaux ou centres auto­gé­rés) vers les places, et c’est là que semble rési­der une dif­fé­rence impor­tante.

par Eduardo Romanos [18-11-2011]

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