Article 6

Les impasses de la révolution russe

1917-2017 -- Centième anniversaire de la révolution soviétique en Russie

Par Mis en ligne le 15 février 2017

2017 marque le cen­tième anni­ver­saire de la révo­lu­tion sovié­tique en Russie. Pendant plu­sieurs années et notam­ment pen­dant la longue période durant laquelle a dominé la « pensée unique » néo­li­bé­rale et conser­va­trice, cet évè­ne­ment mar­quant dans l’histoire a été « évacué » des débats et même de l’enseignement de l’histoire. Parallèlement, selon les intel­lec­tuels de ser­vice de ce grand virage, la révo­lu­tion sovié­tique est deve­nue le point de départ du « tota­li­ta­risme », d‘une « guerre des civi­li­sa­tions » entre l’« Occident » moderne et les peuples « bar­bares ». Depuis, la situa­tion a quelque peu changé. Devant l’impulsion des grands mou­ve­ments popu­laires des 15 der­nières années, la flamme de l’émancipation renaît. Et aussi, de plus en plus, on regarde der­rière avec un autre œil : qu’est-ce qui s’est réel­le­ment passé en 1917 ? Pourquoi cette révo­lu­tion qui a « ébranlé le monde », selon l’expression consa­crée de John Reed, s’est trans­for­mée ? Quelles sont les leçons qui s’en dégagent ? Qu’est-ce qu’en ont dit les prin­ci­paux protagonistes ?


De la cri­tique que font Trotski et Lénine des ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques, il res­sort qu’ils repoussent en prin­cipe les repré­sen­ta­tions natio­nales éma­nant d’élections géné­rales et ne veulent s’appuyer que sur les soviets. Mais alors pour­quoi a-t-on pro­clamé le suf­frage uni­ver­sel ? C’est ce qu’on ne voit pas très bien. D’ailleurs, autant que nous sachions, ce suf­frage uni­ver­sel n’a jamais été appli­qué : on n’a jamais entendu parler d’élections à aucune sorte de repré­sen­ta­tion popu­laire faite sur cette base. Il est plus pro­bable qu’il n’est resté qu’un droit théo­rique, exis­tant uni­que­ment sur le papier, mais, tel qu’il est, il n’en consti­tue pas moins un pro­duit très remar­quable de la théo­rie bol­che­viste de la dic­ta­ture. Tout droit de vote, comme d’ailleurs tout droit poli­tique, doit être mesuré, non pas d’après des sché­mas abs­traits de jus­tice et autres mots d’ordre tirés de la phra­séo­lo­gie bour­geoise-démo­cra­tique, mais d’après les condi­tions éco­no­miques et sociales, pour les­quelles il est fait. Le suf­frage éla­boré par le gou­ver­ne­ment des soviets est pré­ci­sé­ment cal­culé en vue de la période de tran­si­tion de la forme de société bour­geoise-capi­ta­liste à la forme de société socia­liste, en vue de la période de dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat. Conformément à l’interprétation de cette dic­ta­ture, que repré­sentent Lénine et Trotski, ce droit n’est accordé qu’à ceux qui vivent de leur propre tra­vail, et refusé aux autres.

Or il est clair qu’un pareil sys­tème élec­to­ral n’a de sens que dans une société qui est aussi, éco­no­mi­que­ment, en état de per­mettre à tous ceux qui veulent tra­vailler de vivre d’une façon digne et conve­nable de leur propre tra­vail. Est-ce le cas de la Russie actuelle ? Étant donné les dif­fi­cul­tés énormes contre les­quelles a à lutter la Russie, sépa­rée du marché mon­dial et coupée de ses prin­ci­pales sources de matières pre­mières, étant donné la désor­ga­ni­sa­tion épou­van­table de la vie éco­no­mique, le bou­le­ver­se­ment total des rap­ports de pro­duc­tion, par suite des trans­for­ma­tions des rap­ports de pro­priété dans l’agriculture comme dans l’industrie et le com­merce, il est évident qu’un nombre consi­dé­rable d’existences sont tout à coup déra­ci­nées, jetées hors de leur voie, sans aucune pos­si­bi­lité maté­rielle de trou­ver dans le méca­nisme éco­no­mique quelque emploi que ce soit pour leur force de tra­vail. Cela ne s’applique pas seule­ment à la classe des capi­ta­listes et des pro­prié­taires fon­ciers, mais encore aux larges couches de la classe moyenne et à la classe ouvrière elle-même. Car c’est un fait que l’effondrement de l’industrie a pro­vo­qué un reflux en masse du pro­lé­ta­riat des villes à la cam­pagne, où il cherche à s’employer dans l’agriculture. Dans de telles condi­tions, un suf­frage poli­tique qui a pour condi­tion éco­no­mique l’obligation pour tous de tra­vailler est une mesure abso­lu­ment incom­pré­hen­sible. Elle a pour but, dit-on, d’enlever les droits poli­tiques aux seuls exploi­teurs. Et tandis que des forces de tra­vail pro­duc­tives sont déra­ci­nées en masse, le gou­ver­ne­ment des soviets se voit obligé, au contraire, dans un grand nombre de cas, de remettre pour ainsi dire en ferme l’industrie natio­nale aux anciens pro­prié­taires capi­ta­listes. De même, en avril 1918, il s’est vu contraint de conclure un com­pro­mis avec les coopé­ra­tives de consom­ma­tion bour­geoises. En outre, l’utilisation des tech­ni­ciens bour­geois s’est révé­lée indis­pen­sable. Une autre consé­quence de ce phé­no­mène est que des couches crois­santes du pro­lé­ta­riat, telles que les gardes rouges, etc., sont entre­te­nues par l’État à l’aide des fonds publics. En réa­lité, ce sys­tème prive de leurs droits des couches crois­santes de la petite-bour­geoise et du pro­lé­ta­riat, pour les­quelles l’organisation éco­no­mique ne pré­voit aucun moyen d’exercer l’obligation au travail.

Un sys­tème élec­to­ral, qui fait du droit de vote un pro­duit uto­pique de l’imagination, sans aucun lien avec la réa­lité sociale, est une pure absur­dité. Et c’est pour­quoi ce n’est pas un ins­tru­ment sérieux de la dic­ta­ture pro­lé­ta­rienne. C’est un ana­chro­nisme, une anti­ci­pa­tion de la situa­tion juri­dique qui pour­rait se conce­voir dans une éco­no­mie socia­liste déjà réa­li­sée, mais non pas dans la période tran­si­toire de la dic­ta­ture prolétarienne.

La liberté seule­ment pour les par­ti­sans du gou­ver­ne­ment, pour les membres d’un parti, aussi nom­breux soient-ils, ce n’est pas la liberté. La liberté, c’est tou­jours la liberté de celui qui pense autre­ment. Non pas par fana­tisme de la « jus­tice », mais parce que tout ce qu’il y a d’instructif, de salu­taire et de puri­fiant dans la liberté poli­tique tient à cela et perd de son effi­ca­cité quand la « liberté » devient un privilège.

Seule l’expérience est capable d’apporter les cor­rec­tifs néces­saires et d’ouvrir des voies nou­velles. Seule une vie bouillon­nante, abso­lu­ment libre, s’engage dans mille formes et impro­vi­sa­tions nou­velles, reçoit une force créa­trice, cor­rige elle-même ses propres fautes. Si la vie publique des États à liberté limi­tée est si pauvre, si sché­ma­tique, si infé­conde, c’est pré­ci­sé­ment parce qu’en excluant la démo­cra­tie elle ferme les sources vives de toute richesse et de tout pro­grès intel­lec­tuels. Ce qui vaut pour le domaine poli­tique vaut éga­le­ment pour le domaine éco­no­mique et social. Le peuple tout entier doit y prendre part. Autrement le socia­lisme est décrété, octroyé, par une dou­zaine d’intellectuels réunis autour d’un tapis vert.

Lénine et Trotski ont mis à la place des corps repré­sen­ta­tifs issus d’élections géné­rales les soviets comme la seule repré­sen­ta­tion véri­table des masses ouvrières. Mais en étouf­fant la vie poli­tique dans tout le pays, il est fatal que la vie dans les soviets eux-mêmes soit de plus en plus para­ly­sée. Sans élec­tions géné­rales, sans liberté illi­mi­tée de la presse et de réunion, sans lutte libre entre les opi­nions, la vie se meurt dans toutes les ins­ti­tu­tions publiques, elle devient une vie appa­rente, où la bureau­cra­tie reste le seul élé­ment actif. C’est une loi à laquelle nul ne peut se sous­traire. La vie publique entre peu à peu en som­meil. Quelques dou­zaines de chefs d’une éner­gie inlas­sable et d’un idéa­lisme sans borne dirigent le gou­ver­ne­ment, et, parmi eux, ceux qui gou­vernent en réa­lité, ce sont une dou­zaine de têtes émi­nentes, tandis qu’une élite de la classe ouvrière est convo­quée de temps à autre à des réunions, pour applau­dir aux dis­cours des chefs, voter à l’unanimité les réso­lu­tions qu’on lui pré­sente, au fond par consé­quent un gou­ver­ne­ment de cote­rie – une dic­ta­ture, il est vrai, non celle du pro­lé­ta­riat, mais celle d’une poi­gnée de poli­ti­ciens, c’est-à-dire une dic­ta­ture au sens bour­geois, au sens de la domi­na­tion jaco­bine (le recul des congrès des soviets de trois mois à six mois !). Et il y a plus : un tel état de choses doit pro­vo­quer néces­sai­re­ment un ensau­va­ge­ment de la vie publique : atten­tats, fusillades d’otages, etc.

L’erreur fon­da­men­tale de la théo­rie Lénine-Trotski est pré­ci­sé­ment que, tout comme Kautsky, ils opposent la démo­cra­tie à la dic­ta­ture. « Dictature ou démo­cra­tie », ainsi se pose la ques­tion pour les bol­che­viks comme pour Kautsky. Ce der­nier se pro­nonce bien entendu pour la démo­cra­tie, et même pour la démo­cra­tie bour­geoise, puisqu’il l’oppose à la trans­for­ma­tion socia­liste. Lénine-Trotski se pro­noncent au contraire pour la dic­ta­ture d’une poi­gnée de per­sonnes, c’est-à-dire pour la dic­ta­ture selon le modèle bour­geois. Ce sont là deux pôles oppo­sés, tout aussi éloi­gnés l’un et l’autre de la véri­table poli­tique socia­liste. Le pro­lé­ta­riat, une fois au pou­voir, ne peut, sui­vant le bon conseil de Kautsky, renon­cer à la trans­for­ma­tion socia­liste sous pré­texte que « le pays n’est pas mûr » et se vouer à la seule démo­cra­tie, sans se trahir lui-même et sans trahir en même temps l’Internationale et la révo­lu­tion. Il a le devoir et l’obligation, jus­te­ment, de se mettre immé­dia­te­ment, de la façon la plus éner­gique, la plus inexo­rable, la plus bru­tale, à l’application des mesures socia­listes, et, par consé­quent, d’exercer la dic­ta­ture, mais une dic­ta­ture de classe, non celle d’un parti ou d’une clique, dic­ta­ture de classe, c’est-à-dire avec la publi­cité la plus large, la par­ti­ci­pa­tion la plus active, la plus illi­mi­tée, des masses popu­laires, dans une démo­cra­tie com­plète. « En tant que mar­xistes, nous n’avons jamais été ido­lâtres de la démo­cra­tie for­melle », écrit Trotski.

Nous n’avons jamais été ido­lâtres de la démo­cra­tie for­melle, cela ne veut dire qu’une chose : nous avons tou­jours dis­tin­gué le noyau social de la forme poli­tique de la démo­cra­tie bour­geoise, nous avons tou­jours démas­qué le dur noyau d’inégalité et de ser­vi­tude sociales qui se cache sous la douce enve­loppe de l’égalité et de la liberté for­melles, non pour la reje­ter, mais pour inci­ter la classe ouvrière à ne pas se conten­ter de l’enveloppe, tout au contraire à conqué­rir le pou­voir poli­tique pour la rem­plir d’un contenu social nou­veau. La tâche his­to­rique qui incombe au pro­lé­ta­riat, une fois au pou­voir, c’est de créer, à la place de la démo­cra­tie bour­geoise, la démo­cra­tie socia­liste, et non pas de sup­pri­mer toute démo­cra­tie. Mais la démo­cra­tie socia­liste ne com­mence pas seule­ment en terre pro­mise, quand aura été créée l’infrastructure de l’économie socia­liste, à titre de cadeau de Noël pour le bon peuple qui aura entre-temps fidè­le­ment sou­tenu la poi­gnée de dic­ta­teurs socia­listes. La démo­cra­tie socia­liste com­mence avec la des­truc­tion de l’hégémonie de classe et la construc­tion du socia­lisme. Elle n’est pas autre chose que la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat. Mais cette dic­ta­ture consiste dans la manière d’appliquer la démo­cra­tie, non dans son abo­li­tion, dans des inter­ven­tions éner­giques, réso­lues, dans les droits acquis et les rap­ports éco­no­miques de la société bour­geoise, sans les­quelles la trans­for­ma­tion socia­liste ne peut être réa­li­sée. Mais cette dic­ta­ture doit être l’œuvre de la classe et non d’une petite mino­rité diri­geante, au nom de la classe, autre­ment dit, elle doit sortir pas à pas de la par­ti­ci­pa­tion active des masses, être sous leur influence directe, sou­mise au contrôle de l’opinion publique, pro­duit de l’éducation poli­tique crois­sante des masses populaires.

Extraits de La révolution russe, 1918, https://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​l​u​x​e​m​b​u​r​/​r​e​v​o​-​r​u​s​/​r​r​u​s​4.htm

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