Les hold-up de la Finance

Par Mis en ligne le 07 juillet 2010

La Finance mon­dia­li­sée est maî­tresse du jeu devant des gou­ver­ne­ments inca­pables d’avoir une vision glo­bale et concer­tée. Elle nous a menés à une crise finan­cière dévas­ta­trice, puis à une réces­sion pro­fonde. Maintenant elle se permet de sanc­tion­ner les gou­ver­ne­ments trop endet­tés, en grande partie par la faute du sec­teur finan­cier, et ces der­niers font payer la note à leurs citoyens. Comme un chat, la Finance retombe tou­jours sur ses pattes et n’est jamais péna­li­sée pour les catas­trophes qu’elle a cau­sées. Au contraire, la Finance va béné­fi­cier de trans­ferts colos­saux de richesse, véri­tables hold-up de 2007 à 2010.

Le pre­mier hold-up

La crise des hypo­thèques à hauts risques (les « sub­prime ») débuta en février 2007. Les défauts de paie­ments sur ces cré­dits hypo­thé­caires se mul­ti­plièrent aux États-Unis et pro­vo­quèrent les pre­mières faillites d’établissements ban­caires spé­cia­li­sés. En juin de la même année, la banque d’investissement Bear Stearns, qui annon­çait la faillite de deux fonds spé­cu­la­tifs, sera la pre­mière grande banque à subir les dom­mages de la crise du « sub­prime ». Le 16 mars 2008, la JP Morgan Chase la racheta pour une bou­chée de pain avec l’aide du gou­ver­ne­ment Américain. Il fal­lait sau­ve­gar­der les cir­cuits du crédit, moteur du capi­ta­lisme. L’administration Bush va enga­ger les res­sources des contri­buables et de la Réserve fédé­rale (la Fed) pour sauver le sys­tème finan­cier amé­ri­cain : en sep­tembre 2008, le Trésor amé­ri­cain esquisse les pre­miers élé­ments d’un plan de $700 mil­liards, bap­tisé TARP (Troubled Asset Relief Program), qui visait à reti­rer les actifs dou­teux du bilan des banques. Le taux direc­teur de la Fed va atteindre un plan­cher his­to­rique. Les éta­blis­se­ments finan­ciers pour­ront se pro­cu­rer des liqui­di­tés à des taux d’intérêt quasi nul et, espé­rait-on, recom­men­cer à prêter aux entre­prises et aux par­ti­cu­liers.

Les autres pays indus­tria­li­sés [1] vont éga­le­ment adop­ter des plans de sau­ve­tage sem­blables de leur sys­tème finan­cier. Les États vont alors s’endetter pour ces opé­ra­tions. Les auto­ri­tés publiques vont payer pour les dérives cupides et spé­cu­la­tives de la Finance privée. La Finance réa­lise son pre­mier hold-up. Les éta­blis­se­ments finan­ciers ont empo­ché et se font ren­flouer par l’État : c’est la socia­li­sa­tion des pertes.

Le res­ser­re­ment du crédit aux entre­prises et aux par­ti­cu­liers qui vont suivre entraî­nera la plus sérieuse réces­sion depuis la crise des années 1930. La mise en place par les gou­ver­ne­ments des plans de relance va accroître les défi­cits bud­gé­taires et les dettes publiques.

Les res­sources publiques consa­crées au sau­ve­tage du sys­tème finan­cier et aux plans de relance de l’économie sont colos­sales – près de 5% du PIB mon­dial pour 2008-2009 [2] . Des mil­liers de mil­liards de dol­lars, plus de 3 000 mil­liards [3] .


Le deuxième hold-up

Les titres de mau­vaise qua­lité vendus à tra­vers la pla­nète, faus­se­ment éva­lués par les agences de nota­tion plus que com­plai­santes, vont faire fondre les épargnes du public par la déva­lo­ri­sa­tion des actifs des banques, des fonds de pen­sions et des autres por­te­feuilles. Au Québec, les 40 mil­liards de pertes de la Caisse de dépôt et de pla­ce­ment sont encore bien pré­sentes dans nos mémoires. Sans oublier la déva­lo­ri­sa­tion des inves­tis­se­ments des par­ti­cu­liers. Ces sommes confis­quées par le sec­teur finan­cier repré­sentent le deuxième hold-up. Encore des pertes de mil­liers de mil­liards de dol­lars.

Le troi­sième hold-up

Non satis­faits d’avoir été ren­floués par les auto­ri­tés publiques et d’avoir vendu des titres sans valeur au public, les éta­blis­se­ments finan­ciers n’en res­te­ront pas là. Jugeant sans doute trop faibles les ren­de­ments sur les dettes publiques, ils ont voulu aug­men­ter les taux d’intérêt deman­dés en déci­dant que cer­taines dettes étaient trop éle­vées. Rappelons que les dettes des gou­ver­ne­ments ont aug­menté par la gou­ver­nance irres­pon­sable des éta­blis­se­ments finan­ciers source de la réces­sion que nous connais­sons encore. Le recours par les gou­ver­ne­ments à l’endettement était d’autant plus facile que les taux d’intérêt étaient très bas, jus­te­ment pour relan­cer le crédit arrêté par la crise finan­cière. La Grèce fut la pre­mière vic­time. D’autres vien­dront : l’Espagne, le Portugal, l’Italie, l’Irlande et, pour­quoi pas, les États-Unis et le Japon, les deux pays les plus endet­tés de la pla­nète. La déci­sion de Standard & Poor’s, le 27 avril der­nier, de réduire la note de la dette grecque de BBB+ à BB+ (de pla­ce­ment de qua­lité moyenne à inves­tis­se­ment spé­cu­la­tif) a pro­pulsé l’intérêt sur la dette à dix ans de ce pays à 12,5%.

Les agences de nota­tion finan­cière sont le bras sécu­lier des éta­blis­se­ments finan­ciers. La ponc­tion sur les reve­nus des Grecs est une bonne affaire pour les finan­ciers. Certes, les Grecs ont cer­taines réformes à faire, mais pas aux seuls pro­fits de la sphère finan­cière.

Les agences de nota­tion finan­cière, au ser­vice du capi­tal finan­cier, per­mettent à ce der­nier de réa­li­ser son troi­sième hold-up. Mais ces agences ont-elles la cré­di­bi­lité qu’on leur donne ? L’échec de leur nota­tion finan­cière qui a conduit à la crise des « sub­prime » devrait nous faire douter de leur com­pé­tence et de leur pro­bité à éva­luer aujourd’hui le risque des dettes sou­ve­raines. En effet, à cette époque, les agences de nota­tion en accor­dant des notes AAA à des pro­duits très com­plexes (la note de sécu­rité maxi­male chez Standard & Poor’s) – les CDO ou Collateralised Debt Obligations, dont les PCAA (les Papiers Commerciaux Adossés à des Actifs) – ont perdu toute cré­di­bi­lité. Les agences de nota­tion n’ont pas seule­ment induit en erreur les inves­tis­seurs qui ont acquis ces pro­duits, elles ont aussi pro­vo­qué des pertes consi­dé­rables.

À l’origine, ces agences étaient au ser­vice des inves­tis­seurs. Ces der­niers deman­daient, contre rému­né­ra­tion, à ces spé­cia­listes de l’évaluation finan­cière d’indiquer le niveau des risques encou­rus des titres sur les mar­chés. Les inves­tis­seurs pou­vaient ainsi orien­ter leurs pla­ce­ments en fonc­tion de leur niveau d’aversion aux risques. Mais depuis plus de 30 ans, les agences de nota­tion se sont mises au ser­vice des émet­teurs de titres. Ces der­niers sou­haitent que les pro­duits finan­ciers qu’ils offrent aux inves­tis­seurs soient notés le mieux pos­sible. La trans­pa­rence est deve­nue de plus en plus obs­cure. En étant payées par les émet­teurs de titres, les agences per­daient leur objec­ti­vité et leur cré­di­bi­lité. Pour ne pas perdre un client, les agences sont deve­nus très com­plai­santes, concur­rence oblige. Revoir le rôle des agences de nota­tion finan­cière doit être au cœur de toute réforme des pra­tiques finan­cières.

Le qua­trième hold-up

Pour se sou­mettre aux exi­gences de rigueur des « mar­chés finan­ciers », les gou­ver­ne­ments vont se lancer dans des cou­pures et des réduc­tions de pro­grammes dra­co­niennes. L’objectif étant de réduire les défi­cits bud­gé­taires et rem­bour­ser les dettes publiques. Dans un contexte de faible reprise éco­no­mique, cette rigueur fera de nom­breuses vic­times sur l’autel de la Finance.

Tous les gou­ver­ne­ments occi­den­taux ont adopté cette voie d’austérité. La Grèce, mais aussi l’Espagne, l’Italie, le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne et le Québec y sont bien enga­gés. Rétablir les finances publiques par la réduc­tion des dépenses et l’augmentation des taxes et des tarifs (le prin­cipe de l’utilisateur payeur) sont les mots d’ordre. Cependant, il ne fau­drait sur­tout pas réa­li­ser le retour à l’équilibre par des aug­men­ta­tions des impôts sur les reve­nus des par­ti­cu­liers et des entre­prises. Le cas de la Californie repré­sente bien les consé­quences de ces poli­tiques de rigueur dont Stephen Harper s’est fait l’apôtre pour le pro­chain G8-G20. Privé de recettes fis­cales suf­fi­santes, l’État d’Arnold Schwarzenegger doit encore une fois se serrer la cein­ture pour réduire son défi­cit de plus de 19 mil­liards. Les bud­gets sociaux, déjà bien mal­me­nés, seront encore amoin­dris.

Le pro­chain front sera celui des régimes de retraites. Déjà dans le sec­teur privé, les régimes à coti­sa­tion déter­mi­née rem­placent de plus en plus les régimes à pres­ta­tion déter­mi­née. Les régimes à coti­sa­tion déter­mi­née per­mettent de repor­ter les risques des pla­ce­ments aux coti­sants : les reve­nus de retraites varie­ront en fonc­tion des ren­de­ments obte­nus. Des mau­vais pla­ce­ments don­ne­ront de mau­vaises pres­ta­tions de retraite. Dans les régimes à pres­ta­tion déter­mi­née les risques sont à la charge de l’employeur. En cas de défi­cit de la caisse de retraite, l’employeur doit com­bler le défi­cit, les tra­vailleurs sont assu­rés d’obtenir la pres­ta­tion prévue.

Dans deux semaines, le G20 va-t-il à éta­blir des règles pour régu­ler la Finance mon­dia­li­sée ? Des règles pré­ven­tives, en amont, qui devront pré­ve­nir d’autres crises finan­cières. La taxe sur les banques, déjà aban­don­née comme mesure uni­ver­selle, n’était qu’une mesure en aval.

Les chefs d’État du G20 vont-ils écou­ter Mark Carney, Gouverneur de la Banque du Canada, qui concluait dans une confé­rence : « En conclu­sion, je dirai que le sys­tème finan­cier, après s’être auto­pro­clamé centre de l’activité éco­no­mique, doit gra­duel­le­ment reprendre son rôle de ser­vi­teur de l’économie réelle » [4] .

À bien­tôt, si vous le voulez bien.

Bernard Élie
Professeur asso­cié
Département des sciences éco­no­miques
Université du Québec à Montréal

Le 14 juin 2010

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Notes

[1] Zorn, Lorie et Carolyn Wilkins. « Mesures de sou­tien à la liqui­dité mises en œuvre par la Banque du Canada en réac­tion à la tour­mente finan­cière », Revue de la Banque du Canada, automne 2009. Voir en par­ti­cu­lier l’annexe 2, « Mesures adop­tées par le gou­ver­ne­ment fédé­ral en réponse à la crise finan­cière », p 23. [2] Banque des Règlements Internationaux. 79e Rapport annuel BRI, 29 juin 2009, cha­pitre VII, p 150. (« http:// www​.bis​.org/​p​u​b​l​/​a​r​p​d​f​/​ar200… ») [3] Le FMI esti­mait le PIB mon­dial à 60 690 mil­liards de dol­lars des ÉU en 2008. « Perspectives de l’économie mon­diale », avril 2009, p 205 dans ses « Études éco­no­miques et finan­cières ». [4] Mark Carney au Rendez-vous avec l’Autorité des mar­chés finan­ciers, Montréal, le 26 octobre 2009. (« http://​www​.ban​que​du​ca​nada​.ca/​f​r/dis… », p.8)

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