Etats-Unis

Les heures les plus sombres pour les uns, une époque faste pour les autres

Par Mis en ligne le 12 juillet 2010

Ce sont des heures sombres. Les Etats-Unis plongent dans une dépres­sion. Sur deux Etats-uniens en âge de tra­vailler, un seul a un emploi. Il y a qua­rante ans, cela aurait pu jouer. Papa allait à l’usine ; maman res­tait à la maison s’occuper des enfants. Actuellement, juste pour tenir la route, maman et papa doivent tous les deux tra­vailler, et les enfants vont à la crèche. *

Si vous cher­chez du tra­vail en ce moment, cela pren­dra en moyenne jusqu’en avril 2011 pour que vous trou­viez quelque chose. Au cours des deux der­niers mois, plus d’un mil­lion d’Américains ont sim­ple­ment renoncé à cher­cher un emploi, alors même qu’ils arrivent au terme des pres­ta­tions de chô­mage. Ironiquement, ceux qui arrêtent de cher­cher du tra­vail sont offi­ciel­le­ment comp­tés comme des « décou­ra­gés » et ne figurent pas dans les sta­tis­tiques offi­cielles du chô­mage. C’est d’ailleurs la seule raison pour laquelle le chiffre des chô­meurs n’est pas monté en flèche pour atteindre des chiffres records.

Près de 10 mil­lions d’Américains sans emploi ne reçoivent aucune pres­ta­tion. Un enfant sur cinq vit en des­sous du niveau de pau­vreté – par­fois de 50% en des­sous – ce qui le range dans la caté­go­rie de « l’extrême pau­vreté ». Partout dans les Etats-Unis, dans un Etat après l’autre, les caisses sont vides. L’Etat de l’Illinois [capi­tale Springfield, ville la plus impor­tante : Chicago], celui d’où vient Barack Obama, est de fait en faillite. Il en va de même pour la Californie. Quarante-six des 50 Etats croulent sous d’énormes déficits.

Les mesures pour sti­mu­ler l’économie ont échoué. Le marché du loge­ment est en chute libre. Il y a quelques mois, des ana­lystes de ce marché avaient prédit qu’il y aurait encore cinq mil­lions de sai­sies entre main­te­nant et 2010, et il semble qu’ils aient eu raison. Quarante pour cent des pro­prié­taires de mai­sons mena­cées de saisie ont déjà chargé leurs affaires sur leurs 4 x 4, jeté les chaises en plas­tique dans la pis­cine et ren­voyé les clés à la banque [aux Etats-Unis, une fois cela fait, la banque ne peut plus vous récla­mer la dette hypo­thé­caire non-payée]. Seules 30% des sai­sies ont été remises sur des listes de mai­sons pou­vant être ven­dues. Les banques retiennent les autres pour éviter d’inonder le marché et faire encore plus s’écrouler les prix.

Pour des dizaines de mil­lions d’Etats-uniens, la maison est un bien aussi cen­tral et cru­cial que ne l’était le porc pour une famille pay­sanne irlan­daise au XIXe siècle. Selon un vieux dicton irlan­dais, le cochon était « l’homme qui avait sa place près du foyer ». Autrement dit, il avait une place d’honneur. Si le cochon mou­rait, la famille mou­rait de faim. Si on sous­trait 20% à la valeur totale du loge­ment [la valeur esti­mée d’une maison est déci­sive, car elle sert de col­la­té­ral auprès d’une banque pour l’obtention d’un crédit] Etats-Unis aujourd’hui, cela signi­fie donc des années de cré­pus­cule beso­gneuses et, bien sûr, un cou­teau de plus planté dans le ventre de l’ensemble de l’économie.

Et pour­tant… même si on ne peut pas dire que ce soit la meilleure époque, on ne peut pas pré­tendre que les Etats-Unis soient fau­chés. Ce n’est pas le cas. Comme le remar­quait Carl Guinsburg sur ce même site la semaine der­nière : « Les Etats-Unis regorgent d’argent. C’est un pays très, très riche avec des mon­tagnes et des mon­tagnes d’argent. Les comptes privés états-uniens contiennent approxi­ma­ti­ve­ment 10 mille mil­liards de dol­lars en argent et en liqui­di­tés. Du côté des entre­prises, les firmes non finan­cières états-uniennes détiennent plus de 1.8 mille mil­liards de dol­lars, ce qui consti­tue une aug­men­ta­tion de 26 % par rap­port au mois de mars de l’année passée – c’est l’augmentation la plus impor­tante enre­gis­trée depuis la tenue de ces sta­tis­tiques en 1952. »

Le pro­blème est que les banques ne veulent pas prêter de l’argent, parce qu’elles pensent que les Etats-uniens ordi­naires sont trop fau­chés pour rem­bour­ser et payer les inté­rêts. Les Etats-uniens ordi­naires sont d’accord. Durant la der­nière décen­nie, ils ont porté en avant les Etats-Unis sur le dos de leurs cartes de crédit, et ils sont à bout de ressources.

Dans le jargon mesuré du FMI. « Les crises finan­cières font sou­vent suite à des périodes d’expansion rapide des cré­dits et de fortes aug­men­ta­tions des prix des actifs [actions, immo­bi­lier, etc.]. Après ces réces­sions, les reprises sont sou­vent frei­nées par une demande privée et un crédit faibles qui reflètent en partie les ten­ta­tives des ménages d’augmenter les taux d’épargne pour réta­blir les bilans. Les réces­sions syn­chro­ni­sées à niveau mon­dial sont plus longues et plus pro­fondes que les autres. »

Pour éclai­rer le texte ci-dessus : la réces­sion de 1980 a achevé le Président démo­crate Jimmy Carter, la réces­sion de 1992 a fait de même pour le répu­bli­cain Georges Bush Senior et a amené Bill Clinton à la Maison-Blanche. La réces­sion de 1980-1982 et celle du début des années 1990 ont eu une dimen­sion mon­diale. [L’actuelle crise s’effectue dans le cadre d’une éco­no­mie mon­diale capi­ta­liste struc­tu­rée de manière dif­fé­rente avec la place nou­velle occu­pée par cer­tains pays dits émer­gents, comme la Chine, l’Inde, le Brésil…] 

Les Etats-Unis sont bien sûr incroya­ble­ment riches. Sinon, com­ment pour­raient-ils offrir des déduc­tions légales d’impôts qui per­mettent aux Etats-uniens de déduire les contri­bu­tions qu’ils font aux Israéliens qui éta­blissent des colo­nies illé­gales en Cisjordanie ? Comment pour­raient-ils payer deux mil­lions de dol­lars par semaine pour l’Afghanistan – à moins que ce ne soit par jour ? – pour sou­doyer – direc­te­ment ou indi­rec­te­ment – les tali­bans pour qu’ils laissent cir­cu­ler les convois d’approvisionnement des troupes de l’armée états-unienne, les­quels convois doivent per­mettre à la contre-insur­rec­tion contre les tali­bans de se pour­suivre, sinon de prospérer ?

La contre-insur­rec­tion, cela signi­fie des drones qui tuent des civils, ce qui pro­fite aux tali­bans. Mais les drones signi­fient aussi des emplois aux Etats-Unis qui ne créent pas assez d’emplois. Comme l’a fait remar­quer Laura Flanders dans l’émission F Word sur la chaîne Grit TV, la Garde Nationale du Wisconsin pro­jette de construire une nou­velle base de 8 mil­lions de dol­lars pour des drones. La Whiteman Air Force Base au Missouri devien­dra une base de contrôle de drones. Au Dakota du Sud, la Ellsworth Force Base près de Rapid City a éga­le­ment gagné un contrat pour des drones.

Dans toutes ces loca­li­tés, ces nou­velles ont sus­cité de l’allégresse : « C’étaient d’excellentes nou­velles pour la Ellsworth Force Base et pour la col­lec­ti­vité de Rapid City», décla­rait la chaîne locale Black Hills Fox. Ike Skelton, le député démo­crate du Missouri à la chambre des repré­sen­tants, a confié qu’il avait tra­vaillé durant toute une année pour obte­nir le Predator [drone de l’armée de l’air, d’altitude de croi­sière moyenne et de longue auto­no­mie] pour cette base. L’éditorial du Rapid City Journal jubi­lait : « Rapid City et le Sud Dakota sont fiers de Ellsworth et de ses nom­breux partisans ».

C’est éga­le­ment une époque faste pour les répu­bli­cains. Ils ont de toute manière peu de sym­pa­thie pour les chô­meurs-chô­meuses et ils sont très moti­vés poli­ti­que­ment afin de pou­voir uti­li­ser l’élection de mid­term [élec­tions de mi-mandat durant les­quelles les repré­sen­tants de la Chambre des repré­sen­tants sont réélus et 33 des membres du Sénat sur 100] du 2 novembre 2010 pour attri­buer la res­pon­sa­bi­lité de la der­nière en date des « époques la plus sombre » à l’administration Obama et aux démocrates.

Dean Baker, qui co-dirige le Center for Economic and Policy Research (Centre de recherche éco­no­mique et poli­tique) à Washington DC, a expli­qué dans son article, « The Party of Unemployment», publié sur ce site de Counterpunch, l’arithmétique écœu­rante et impi­toyable des Républicains : « L’Etat et les gou­ver­ne­ments locaux ont réduit leurs emplois en moyenne de 65’000 dol­lars par mois au cours des der­niers trois mois [comme ils sont tenus de le faire, puisqu’ils sont léga­le­ment obli­gés d’équilibrer leurs bud­gets]. Sans une aide sub­stan­tielle du gou­ver­ne­ment fédé­ral, ce rythme va vrai­sem­bla­ble­ment s’accélérer. Le projet des répu­bli­cains de blo­cage de l’aide aux Etats pour­rait ajou­ter encore quelque 300’000 per­sonnes à la liste des sans emploi d’ici le début novembre. Le blo­cage par les répu­bli­cains de l’extension des pres­ta­tions de chô­mage [elles devaient passer à 9 mois, mais pour des rai­sons bud­gé­taires elles res­tent à six mois] pré­sage des résul­tats du même genre. Les pres­ta­tions de chô­mage ne servent pas uni­que­ment à four­nir un revenu à ceux qui n’ont pas de tra­vail, mais sti­mulent éga­le­ment l’économie, et c’est la raison pour laquelle les répu­bli­cains tenaient tel­le­ment à les couper. »

C’est une époque très sombre. Les gens sont abat­tus. Je ren­contre tous les jours des jeunes qui disent qu’ils ont sim­ple­ment renoncé à regar­der les nou­velles, tel­le­ment tout est déprimant.

Le 6 juillet, le Washington Post a publié un article par Kimberley Kindy qui éta­blis­sait « qu’au cours des 77 jours où le pétrole du Deepwater Horizon s’est déversé dans le Golfe du Mexique, BP [British Petroleum], n’a récu­péré ou brûlé qu’environ 60% de la quan­tité qu’il avait promis aux régu­la­teurs qu’il pou­vait enle­ver en un seul jour. »

En date du lundi 5 juillet 2010, avec envi­ron 2 mil­lions de barils [un baril équi­vaut à 159 litres] déver­sés dans le Golfe, les opé­ra­tions de récu­pé­ra­tion qui avaient été van­tées comme étant la clé pour pré­ve­nir un désastre envi­ron­ne­men­tal ont pré­levé moins de 900 barils par jour.

Comme l’écrivait William Empson dans son poème « Missing Dates » : « Lentement le poison rem­plit le réseau san­guin… Les déchets res­tent, le déchet reste et tue ». En voyant le golfe du Mexique mourir sous nos yeux nous ne pou­vons que sentir que nous affron­tons les heures les plus sombres. (Traduction A l’Encontre).

Notes

* Le titre ori­gi­nal anglais est « It was the best of times, it was the worst of times » , c’est la pre­mière phrase du célèbre A Tale of Two Cities de Charles Dickens. Alexander Cockburn anime le site Conterpunch avec Jeffrey St Clair. Il a écrit cet article le 9 juillet 2010. Il est l’auteur de nom­breux ouvrages, parmi les­quels Imperial Crusade. Iraq, Afghanistan &Yougoslavia et Al Gore. A User’s Manual, les deux en col­la­bo­ra­tion avec Jeffrey St. Clair.

11 juillet 2010

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