Les habits neufs de l’idée communiste

Par Mis en ligne le 18 juillet 2010

L’idée du com­mu­nisme connaît un regain d’intérêt sou­dain, des phi­lo­sophes confir­més pro­posent ici chacun leur vision d’une idée aux facettes multiples.

Titre du livre : L’idée du com­mu­nisme. Conférence de Londres 2009
Auteur : Alain Badiou, Slavoj Zizek
Éditeur : Lignes
Date de publi­ca­tion : 21/01/2010

Le com­mu­nisme serait-il devenu à nou­veau un objet de culture pop ? Tout comme Mao et les maoïstes avaient pu se réin­car­ner – sous pré­texte d’un docu-fic­tion ori­gi­nal – en un géné­rique yé yé dans le film La Chinoise de Godard, les anciens phi­lo­sophes hérauts de l’idée du com­mu­nisme sont deve­nus les super­stars d’un capi­ta­lisme en mal de fon­de­ment, fas­ciné par ces thu­ri­fé­raires pas­sion­nants et exi­geants que sont Badiou (le pla­to­ni­cien ful­gu­rant) et Žižek (l’hégélien agité). C’est en tous les cas ce que semble sug­gé­rer la récente hyper­vi­si­bi­lité média­tique de ces deux pen­seurs (il suffit de cir­cu­ler sur Internet ou de consul­ter les articles qui leur ont été consa­crés dans des jour­naux fran­co­phones). A vrai dire, les contri­bu­teurs ne sont pas des débu­tants mais des pen­seurs confir­més. Leur mise en avant bru­tale sur la scène média­tique contri­bue à faire connaître des tra­vaux comme ceux de Badiou et de Jacques Rancière qui s’écrivent depuis bien­tôt qua­rante ans, et dont le monde intel­lec­tuel fran­co­phone a mis du temps à mesu­rer les enjeux réels et les apports inédits pour le débat public1. Prétexte donc émi­nem­ment utile que de mieux faire connaître ces pen­sées com­plexes et sti­mu­lantes par le biais d’un col­loque mon­dial et reten­tis­sant sur l’idée du communisme.

Le communisme comme « opération intellectuelle »

C’est lors de ses dis­cus­sions avec son ami Slavoj Žižek que Badiou décide donc de convo­quer une sorte de col­loque phi­lo­so­phique autour du mot “com­mu­nisme”, mot dont la réap­pa­ri­tion sou­daine com­bi­née à un regain d’intérêt vivace avait fait frémir la presse inter­na­tio­nale lors de la crise. Dans ce col­loque tenu en 2009, se bous­culent aux pre­mières loges des phi­lo­sophes d’envergure, de Rancière à Badiou en pas­sant par Toni Negri ou encore Gianni Vattimo, qui viennent ainsi des­si­ner les contours d’une sorte de conglo­mé­rat inter­na­tio­nal de pen­seurs aux cou­leurs poli­tiques bigar­rées (quoi de commun entre le maoïsme de Badiou et le com­mu­nisme spi­no­zisto-deleu­zien de Negri par exemple, ou encore le maté­ria­lisme dia­lec­tique laca­niano-hégé­lien d’un Žižek). Deux condi­tions étaient ainsi exi­gées pour inté­grer cet arc de cercle royal, “parler stric­te­ment en son propre nom, être convaincu que le mot com­mu­nisme peut, et doit conser­ver […] une valeur affir­ma­tive”2. C’est autour de ce pacte sym­bo­lique que se déroulent les vives dis­cus­sions conte­nues dans ce livre, qui incarnent cha­cune une plu­ra­lité de défi­ni­tion pos­sible de ce que « peut » le communisme.

Cette ques­tion du pos­sible est celle qui vient ouvrir le recueil à tra­vers une réflexion d’Alain Badiou sur le com­mu­nisme comme opé­ra­tion intel­lec­tuelle, dans laquelle un sujet his­to­rique incarne cette vérité éman­ci­pa­trice évé­ne­men­tielle (l’émancipation est le mot empli de pro­messes auquel la plu­part des confé­ren­ciers se réfèrent), par laquelle de nou­velles véri­tés poli­tiques trop vite oubliées rede­viennent pos­sibles. L’une des stra­té­gies du ‘Capital’ aurait été ainsi de convo­quer des stra­té­gies de renie­ment et d’apostasie sous pré­texte des erre­ments tota­li­taires, ren­dant ainsi impos­sible toute réflexion et hypo­thèse sur la néces­sité même de l’idée com­mu­niste. Le lec­teur de la contri­bu­tion de Badiou est par­fois arrêté dans son enthou­siasme révo­lu­tion­naire fraî­che­ment res­saisi par la verve pla­to­ni­cienne du maoïste (pen­sons ici au scep­ti­cisme bien pesé du phi­lo­sophe Francis Jeanson dans La Chinoise lorsqu’il entend l’actrice Anne Wiazemsky vanter le tra­vail au champ des intel­lec­tuels), et cela pour plu­sieurs rai­sons : soit par la séche­resse des axiomes : une idée est la sub­jec­ti­va­tion d’une rela­tion entre la sin­gu­la­rité d’une pro­cé­dure de vérité et une repré­sen­ta­tion de l’Histoire3, ou à cause du pla­to­nisme radi­cal de Badiou qui donne au nom propre et à l’idée une réa­lité onto­lo­gique fon­da­men­tale ; le monde des idées et des noms propres est la réa­lité. Ce cra­ty­lisme com­mu­niste (qui se dis­tingue radi­ca­le­ment d’un mes­sia­nisme révo­lu­tion­naire comme celui de Benjamin par exemple), demande fidé­lité et acte de foi, comme en témoignent les deux condi­tions contrac­tuelles vues plus haut. Alain Badiou occu­pant ici en quelque sorte le centre (les par­ti­sans le citent ou se réfèrent à son nom, on devra bien­tôt répondre à la ques­tion de quoi Badiou est-il le nom ?), c’est sur ce souffle his­to­rico-théo­rique néan­moins inté­res­sant et sti­mu­lant que l’on entre dans ce recueil.

Révolution culturelle, capitalisme cognitif, théorie de l’émancipation

Comme rap­pelé plus haut, les contri­bu­tions visent toutes des aspects dif­fé­rents (la révo­lu­tion cultu­relle, le capi­ta­lisme cog­ni­tif, la théo­rie de l’émancipation), et pré­sentent un riche éven­tail qui tend bien à prou­ver que l’idée n’est pas morte, que le seul nom de Badiou ne suffit abso­lu­ment pas à épui­ser. Jean-Luc Nancy par exemple, fait œuvre d’originalité en déve­lop­pant une réflexion phé­no­mé­no­lo­gique et éty­mo­lo­gique qui ne craint pas d’affronter la contem­pla­tion du mot et de ce qu’il recouvre comme réa­lité et per­sis­tance exis­ten­tielle. Si le mot com­mu­nisme est une pré­sence sen­sible, comme le rap­pelle Jean-Luc Nancy dans une contri­bu­tion ori­gi­nale, méta­phy­sique, alors il est un prin­cipe actif exis­ten­tial (par oppo­si­tion au caté­go­rial kan­tien pure­ment formel) qui permet l’ouverture d’un espace entre les dif­fé­rents étants. Celui-ci se mani­feste par la for­ma­tion d’une com­mu­nauté au-delà du poli­tique et de l’Etat, du séman­tique, expri­mant ainsi que quelque chose se passe au-delà de toute théo­rie ou idéo­lo­gie qui en va de chacun de nous et du vivre ensemble que nous créons à chaque fois que nous nous rencontrons/​séparons/​éloignons/​rapprochons. Le com­mu­nisme étant ici le speech act de l’existence en tant qu’elle est onto­lo­gi­que­ment être-en-commun (on ne trouve pas grand monde dans ce livre pour s’affranchir de l’ontologie, Rancière mis à part). Enoncer ainsi l’idée com­mu­nisme c’est pro­duire plus d’espace et de cir­cu­la­tion d’idées, mettre en scène au fond le commun. Et c’est pré­ci­sé­ment les espa­ce­ments par­fois fine­ment ajus­tés du recueil qui per­mettent une spa­tia­li­sa­tion de l’idée plutôt que sa stricte régu­la­tion har­mo­nique ou linéaire, qui serait celle d’une doxa.
Plus loin, nous trou­vons une des contri­bu­tions les plus convain­cantes du volume, qui marque un saut dans l’orthodoxie dog­ma­tique qu’un Althusser n’aurait cer­tai­ne­ment pas renié. Bruno Bosteels, tra­duc­teur de Badiou en anglais et excellent connais­seur de l’histoire du mar­xisme qui vient de publier un livre pas­sion­nant sur Alain Badiou4, pro­pose une reprise en fond de la cri­tique du gau­chisme en faveur du com­mu­nisme, idée qu’il défend en s’appropriant une dis­tinc­tion d’Alain Badiou jus­te­ment, dans laquelle le gau­chisme est cri­ti­qué pour son apla­nis­se­ment de toute dia­lec­tique, dans une oppo­si­tion fron­tale au pou­voir impro­duc­tive et naïve, alors que le com­mu­nisme lui est loué pour sa mise en évi­dence de la com­plexité des rap­ports de force, son ancrage dans l’histoire, sa radi­ca­lité, etc. Ce qui rend cette contri­bu­tion per­ti­nente c’est sa cri­tique du gau­chisme sous toutes ses formes, du com­mu­nisme de gauche de la pure imma­nence d’un Negri ou d’un Haardt, lar­ge­ment ins­piré par les intui­tions de Deleuze et dont il affirme qu’il offre tou­jours une posi­tion de supé­rio­rité éthico-morale atti­rante […] résul­tant d’une inté­rio­ri­sa­tion consciente de la défaite5 de l’Idée com­mu­niste. Cette solu­tion du pire, cet opti­misme poli­tico-onto­lo­gique que Bosteels rejoue iro­ni­que­ment en en mon­trant le carac­tère spo­ra­dique (celui d’une mul­ti­tude si bien fondue dans l’Empire qu’au comble de cette impos­si­bi­lité iden­ti­fi­ca­trice elle appa­raît comme inef­fec­tive), mais aussi le refus d’une puis­sance exté­rieure qui mar­que­rait une pos­té­rio­rité de résis­tance comme dans les rap­ports dia­lec­tiques tra­di­tion­nels. L’absence d’extériorité illustre ici une idée deleu­zienne fan­tai­siste qui vou­drait que la résis­tance pré­cé­dât toute forme de pou­voir. Il faut citer ici le com­men­taire de Bosteels qui éclaire le succès de cette idée dans le gau­chisme triom­phant dans lequel nous bai­gnons peut-être :“Le pou­voir et la résis­tance appa­raissent plutôt comme le recto et le verso d’une unique bande de Möbius. L’idée est seule­ment de pous­ser suf­fi­sam­ment loin pour que l’un se trans­forme subrep­ti­ce­ment en l’autre.”6 On retrouve ici une cri­tique althus­sé­rienne faite autre­fois à Gramsci. Se sépa­rer de la dia­lec­tique mar­xiste, c’est perdre la sin­gu­la­rité du geste initié par Marx. On observe ici une adhé­sion de Bosteels à l’idée d’un inva­riant com­mu­niste (emprunté à Badiou), une sorte de prin­cipe d’égalité, de volonté d’autonomie qui carac­té­rise le rap­port des masses à l’Etat. Conserver les rap­ports de force (exté­rieur vs. inté­rieur) plutôt que de se perdre en prin­cipe de réver­si­bi­lité imma­nente, dont on ne sait au fond quel est le fonc­tion­ne­ment ni le méca­nisme. Renoncer à une phi­lo­so­phie de l’affirmation pour rejoindre la phi­lo­so­phie de l’histoire, retrou­vant ainsi la pensée de Marx, serait l’un des objec­tifs inavoués de cette contri­bu­tion. Bosteels évoque ainsi une conclu­sion pos­sible : que nous conti­nuions acti­ve­ment à his­to­ri­ci­ser l’hypothèse com­mu­niste7. Malgré quelques nuances appor­tées plus bas à sa cri­tique du gau­chisme, Bruno Bosteels ne par­vient pas à mas­quer un camp qu’il incarne si bien, celui polé­mique qu’avait autre­fois occupé Lénine lorsqu’il décri­vait le gau­chisme comme une mala­die infan­tile.
Concluons donc ce tableau contrasté avec un court regret, celui du manque dans ce volume d’un compte-rendu des débats pas­sion­nants qui ont dû agiter les par­ti­ci­pants, et que le lec­teur est voué à recons­ti­tuer en ima­gi­na­tion. Les débats amenés par Bruno Bosteels en par­ti­cu­lier auraient été à suivre avec inté­rêt. L’impatience règne avant la sortie d’un pro­chain volume à l’occasion cette fois du col­loque de Paris, réunis­sant peu ou prou les mêmes acteurs.
Emanuel LANDOLT, Critique à non​fic​tion​.fr
15 avril 21010

Notes :
1 – Rappelons encore la sortie récente des inter­ven­tions poli­tiques de Jacques Rancière : Moments poli­tiques : inter­ven­tions 1977-2009, La Fabrique, Paris, 2009.
2 – Alain Badiou, Slavoj Žižek, L’idée du com­mu­nisme, Nouvelles édi­tions Lignes, Paris, 2010, p. 6.
3 – Ibid., p. 10.
4 – Bruno Bosteels, Alain Badiou : une tra­jec­toire polé­mique, La Fabrique, Paris, 2009.
5 – Alain Badiou, Slavoj Žižek, L’idée du com­mu­nisme, Nouvelles édi­tions Lignes, Paris, 2010, p. 76.
6 – Ibid., p. 69.
7 – Ibid., p. 83.

Titre du livre : L’idée du com­mu­nisme. Conférence de Londres 2009
Auteur : Alain Badiou, Slavoj Zizek
Éditeur : Lignes
Date de publi­ca­tion : 21/01/10
N° ISBN : 9782355260438

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