BILAN DES ÉLECTIONS 2018

Les grands défis

Par Mis en ligne le 10 janvier 2020

La vic­toire du 1er octobre 2018 marque une grande étape pour Québec soli­daire (QS). Et bien sûr, elle résulte du tra­vail acharné des mili­tantes et des mili­tants de l’ombre, sans comp­ter celui des par­le­men­taires et des per­son­na­li­tés qui y sont rat­ta­chés. Quand on fait des gains impor­tants, il y a par­fois le « ver­tige du succès ». C’est une ten­dance natu­relle qui consiste à sur­es­ti­mer ses forces et à sous-esti­mer ses adver­saires. Il faut cepen­dant faire le constat que le Québec suit une mou­vance mon­diale inquié­tante en éli­sant un gou­ver­ne­ment de droite. Comme on l’a vu à peine quelques jours après l’élection, les membres du gou­ver­ne­ment affichent déjà beau­coup d’assurance sachant que leur majo­rité au sein d’un sys­tème par­le­men­taire qui reflète très mal toutes les franges poli­tiques leur donne beau­coup de pou­voir au cours des quatre pro­chaines années. Ces élu-e-s ont dit qu’ils allaient tra­vailler avec les autres partis et qu’ils ont « de bonnes idées ». Leur logique néo­li­bé­rale est en contra­dic­tion avec la révo­lu­tion colos­sale que l’on doit faire pour entrer dans une ère d’économie verte.

De quelques limitations

Les gains de QS per­mettent de penser que sa force d’attraction a main­te­nant une portée natio­nale. À la nuance que ces gains ont été faits dans des centres urbains et dans les régions où il y a une concen­tra­tion étu­diante et ensei­gnante appré­ciable. Cela ne signi­fie pas que ce n’est pas impor­tant. Aujourd’hui, la popu­la­tion étu­diante et ensei­gnante pré­sente dans les ins­ti­tu­tions post­se­con­daires s’élève à près de 600 000 per­sonnes. Ces pro­fes­seur-e-s et ces jeunes sco­la­risé-e-s repré­sentent un sec­teur dyna­mique, ouvert aux idées pro­gres­sistes et consti­tuent sou­vent le fer de lance des mou­ve­ments sociaux. C’est donc loin d’être négli­geable, mais c’est une mino­rité par rap­port à la mul­ti­tude qui tra­vaille dans l’industrie et les ser­vices et dont un grand nombre vit dans « le 450 » ou dans les régions dites péri­phé­riques.

Présence encore timide de la diversité

Les gains de QS concer­nant la repré­sen­ta­tion de la diver­sité sont le fruit d’un long tra­vail. Soulignons la vic­toire d’Andrés Fontecilla dans le comté de Laurier-Dorion. On a noté des résul­tats encou­ra­geants dans d’autres cir­cons­crip­tions de Montréal où la pro­por­tion des popu­la­tions immi­grantes est élevée ; il y a des comtés où l’appui à QS a atteint plus de 20 %, mais il reste beau­coup de tra­vail à faire.

L’indépendance

L’indépendance du Québec est un obs­tacle autant pour cer­tains Québécois issus de l’immigration qui per­çoivent le Canada comme une sorte de ter­ri­toire paci­fique, que pour cer­tains Québécois d’origine plus réfrac­taires aux chan­ge­ments radi­caux. Il y a aussi les forts réseaux clien­té­listes mis en place par le Parti libé­ral du Québec qui jouent cette carte depuis plu­sieurs années, en plus de l’État fédé­ral qui se pré­sente comme le pro­tec­teur des mino­ri­tés et s’est soli­de­ment établi au sein de cer­tains groupes, notam­ment parce que le mou­ve­ment indé­pen­dan­tiste n’était pas inté­ressé à s’y inves­tir réel­le­ment. Mais cela est dif­fé­rent pour les nou­velles géné­ra­tions. Ce n’est pas que les jeunes issus de l’immigration perdent leur iden­tité, mais celle-ci change. Elle devient natu­rel­le­ment métis­sée, par la vie, l’éducation, les liai­sons affec­tives.

Racisme systémique

Le racisme est une gan­grène qui a des impacts directs sur nos vies. Les parents d’enfants raci­sés ché­rissent tou­jours l’espoir d’un monde meilleur pour eux. Le racisme ne pourra dis­pa­raître qu’à deux condi­tions. D’abord, il faut nommer et apprendre à recon­naître le racisme, puis avoir la volonté poli­tique d’introduire des mesures d’action posi­tive. Même si on parle plus de racisme, reste à voir com­ment on va lutter quo­ti­dien­ne­ment contre sa pré­sence. Le racisme est aussi bien ancré dans nos socié­tés contem­po­raines que l’est son ami le néo­li­bé­ra­lisme. L’un se pro­mène le plus sou­vent en tandem avec l’autre. Il y a tou­jours le risque qu’il soit plus expli­cite, comme on l’avait vu lors de la Commission Bouchard-Taylor, alors que les dis­cours hai­neux se sont sentis légi­ti­més par les pou­voirs en place.

L’avenirde QS

QS peut avan­cer mais s’il ne prend pas cer­taines pré­cau­tions, notam­ment en ins­tau­rant une cer­taine cohé­rence entre ses mes­sages et ses actions auprès des mino­ri­tés eth­no­cul­tu­relles, il peut deve­nir une sorte de « néo-PQ ». Le Québec a changé. Ce n’est pas suf­fi­sant de dire que « nous » devons parler aux membres de la diver­sité, comme si « eux/​elles » devaient être convain­cus par « nous ». Le « nous » doit être une somme de par­ties pre­nantes. Les groupes eth­no­cul­tu­rels ont leur propre place dans l’histoire du Québec. QS doit être au pre­mier plan de la lutte contre les dis­cri­mi­na­tions, le racisme, l’exclusion de toutes sortes. L’action poli­tique s’articule sur plu­sieurs fronts, on ne peut plus se per­mettre que les mino­ri­tés soient oubliées dans les angles morts.

Comment éviter les pièges

Nous sommes pour la laï­cité. Or, la laï­cité qui s’articule par le biais de la neu­tra­lité de l’État n’a rien à voir avec la manière de s’habiller. Même si le pro­fi­lage des femmes voi­lées qui s’identifient à la reli­gion musul­mane vise une mino­rité, il demeure inac­cep­table. En réa­lité, il est com­mode pour la droite conser­va­trice et iden­ti­taire de se trou­ver un bouc émis­saire visible. La laï­cité, la fausse laï­cité devrais-je dire, devient un pré­texte, alors que les femmes voi­lées, pour ne men­tion­ner qu’elles, sont par­fai­te­ment aptes à par­ta­ger les prin­cipes de la sépa­ra­tion entre l’État et la reli­gion, à adop­ter une posi­tion de neu­tra­lité et à se com­por­ter sans aucune dis­cri­mi­na­tion envers leurs conci­toyennes et conci­toyens, comme tout le monde. Leurs signes reli­gieux étant visibles, elles sont plus expo­sées à une sur­veillance accrue com­pa­ra­ti­ve­ment à des per­sonnes ayant des croyances reli­gieuses qui ne sont pas visibles, par exemple les témoins de Jéhovah et la plu­part des chré­tiens. Le débat tourne donc autour de la visi­bi­lité plutôt qu’autour d’une menace plus sérieuse à la laï­cité de l’État que peut consti­tuer le pro­sé­ly­tisme. En soi, c’est un faux débat.

Rosa Pires, mili­tante et char­gée de cours à l’Université Concordia


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