Les formes concrètes du travail abstrait

Par Mis en ligne le 11 septembre 2010

Résumé

Le concept de tra­vail abs­trait occupe une place cen­trale dans la cri­tique mar­xienne de l’économie poli­tique, non seule­ment parce qu’il se trouve à l’arrière-plan immé­diat de l’analyse de la valeur mais encore et sur­tout parce qu’il ouvre des pers­pec­tives tout à fait ori­gi­nales à l’analyse des formes que prend le tra­vail tel qu’il est soumis au capi­tal. En effet, le concept de tra­vail abs­trait ne ren­voie pas seule­ment à une caté­go­rie théo­rique, il n’est pas seule­ment une abs­trac­tion men­tale ; il est aussi une abs­trac­tion sociale, pra­tique, une abs­trac­tion en acte : il permet de com­prendre les formes tout à fait concrètes sous les­quelles le capi­tal se subor­donne le tra­vail en se l’appropriant, c’est-à-dire en lui impri­mant les carac­té­ris­tiques néces­saires et suf­fi­santes pour en faire la matière et le moteur même de sa valo­ri­sa­tion. Et sur cette base, il est pos­sible d’expliquer non seule­ment les formes pas­sées de cette appro­pria­tion, depuis la manu­fac­ture jusqu’à l’industrie auto­ma­tique for­dienne, mais encore de renou­ve­ler la com­pré­hen­sion des contra­dic­tions internes du procès de repro­duc­tion du capital.

Introduction

Jusqu’à pré­sent, le concept mar­xien de tra­vail abs­trait a peu retenu l’attention des com­men­ta­teurs de Marx. Par exemple, dans l’article « Travail » du Dictionnaire cri­tique du mar­xisme, Jacques Bidet ne lui consacre que quelques lignes et ne men­tionne aucu­ne­ment les pro­blèmes qu’il sou­lève [1]. Et pour­tant Marx sou­ligne d’entrée de jeu dans le Capital l’importance de cette notion et son carac­tère pro­pre­ment révo­lu­tion­naire du point de vue de l’intelligence des phé­no­mènes éco­no­miques dans le cadre des rap­ports capi­ta­listes de pro­duc­tion :

« J’ai, le pre­mier, mis en évi­dence ce double carac­tère du tra­vail repré­senté dans la mar­chan­dise. Comme l’économie poli­tique pivote autour de ce point, il nous faut ici entrer dans de plus amples détails. » [2]

Et, de fait, c’est la pre­mière et peut-être la plus fon­da­men­tale des cri­tiques que Marx adresse aux éco­no­mistes, y com­pris les plus grands (Adam Smith, David Ricardo), de confondre tra­vail concret et tra­vail abs­trait et de ne pas avoir été en mesure, en consé­quence, de déga­ger le concept de tra­vail abs­trait. Et c’est pour­quoi ils échouent com­plè­te­ment à ana­ly­ser la valeur :

« Pour ce qui est de la valeur en géné­ral, l’économie poli­tique clas­sique ne dis­tingue jamais clai­re­ment ni expres­sé­ment le tra­vail repré­senté dans la valeur du même tra­vail en tant qu’il se repré­sente dans la valeur d’usage du pro­duit. » [3]

De l’abstraction théo­rique à l’abstraction pra­tique

C’est pré­ci­sé­ment pour élu­ci­der la caté­go­rie de valeur que Marx est amené à intro­duire le concept de tra­vail abs­trait. Marx le dégage au terme d’un rai­son­ne­ment qui occupe les pre­mières pages du Capital et dont on connaît les prin­ci­pales étapes. La cir­cu­la­tion des mar­chan­dises sous sa forme la plus immé­diate (le troc, l’échange non encore média­tisé par la mon­naie) mani­feste leur inter­chan­gea­bi­lité et leur com­men­su­ra­bi­lité. Mais ces der­nières ne peuvent elles-mêmes se com­prendre qu’en fai­sant l’hypothèse que, par-delà leurs dif­fé­rences en tant que valeurs d’usage, ces mar­chan­dises pos­sèdent quelque chose de commun qui les rend échan­geables et com­men­su­rables. Et ce quelque chose de commun est ce qu’on nomme leur valeur, dont la sub­stance ne peut être que le tra­vail humain, dans sa déter­mi­na­tion géné­rale de dépense d’une force humaine de tra­vail, abs­trac­tion faite des formes par­ti­cu­lières sous les­quelles cette dépense a lieu : du « tra­vail humain dans le sens abs­trait du mot » dit Marx [4].

Mais on aurait tort de consi­dé­rer que le tra­vail abs­trait est une pure et simple abs­trac­tion men­tale, un concept construit sim­ple­ment pour élu­ci­der la caté­go­rie de valeur. Tout comme la valeur dont il consti­tue la sub­stance, le tra­vail abs­trait doit se com­prendre comme un abs­trac­tion concrète, pra­tique, sociale : quelque chose qui se réa­lise dans et par des pra­tiques sociales spé­ci­fiques. Et Marx nous en aver­tit tout de suite.

En effet, qu’est ce qu’égaler deux pro­duits du tra­vail humain, pris en quan­ti­tés déter­mi­nées, pour­tant mani­fes­te­ment dif­fé­rents par leurs qua­li­tés (leur matière et leur forme, leur struc­ture et leurs fonc­tions, leurs usages sociaux pos­sibles), sinon pré­ci­sé­ment faire abs­trac­tion non seule­ment men­ta­le­ment mais pra­ti­que­ment, dans et par le rap­port d’échange lui-même, de leurs valeurs d’usage ? Comme le dit Marx :

« (…) il est évident que l’on fait abs­trac­tion de la valeur d’usage des mar­chan­dises quand on les échange et que tout rap­port d’échange est même carac­té­risé par cette abs­trac­tion. » [5]

De même, tout rap­port d’échange fait-il abs­trac­tion du carac­tère par­ti­cu­lier des tra­vaux qui ont pro­duit les mar­chan­dises. Par le seul fait de décla­rer équi­va­lents leurs pro­duits, le rap­port mar­chand homo­gé­néise ces tra­vaux, les uni­for­mise, en les rédui­sant à de simples quan­ti­tés d’un même tra­vail abs­trait :

« Avec les carac­tères utiles par­ti­cu­liers des pro­duits du tra­vail dis­pa­raissent en même temps et le carac­tère utile des tra­vaux qui y sont conte­nus, et les formes concrètes diverses qui dis­tinguent une espèce de tra­vail d’une autre espèce. » [6]

Reste alors à déter­mi­ner com­ment ce tra­vail abs­trait est concrè­te­ment pro­duit, sous quelles formes concrètes il se réa­lise. Marx n’en dit pas grand-chose dans les pre­mières pages du Capital. Il se contente d’ouvrir deux pistes de recherche qu’il se garde pour­tant d’explorer à ce moment-là. D’une part, le tra­vail abs­trait se réa­li­se­rait sous la forme d’une moyenne sociale entre l’ensemble des tra­vaux indi­vi­duels concrets, un tra­vail de durée, d’intensité et de qua­lité (habi­leté) moyennes au regard du déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives de la société consi­dé­rée :

« Chaque force indi­vi­duelle de tra­vail est égale à toute autre, en tant qu’elle pos­sède le carac­tère d’une force sociale moyenne et fonc­tionne comme telle, c’est-à-dire n’emploie dans la pro­duc­tion d’une mar­chan­dise que le temps de tra­vail néces­saire en moyenne ou le temps de tra­vail néces­sai­re­ment socia­le­ment. Le temps de tra­vail socia­le­ment néces­saire à la pro­duc­tion des mar­chan­dises est celui qu’exige tout tra­vail exé­cuté avec le degré moyen d’habileté et d’intensité et dans les condi­tions qui, par rap­port au milieu social donné, sont nor­males. » [7]

D’autre part, le tra­vail abs­trait cor­res­pon­drait à la dépense d’une force de tra­vail simple, sans qua­lité par­ti­cu­lière, ne requé­rant aucune for­ma­tion spé­cia­li­sée, cor­res­pon­dant aux facul­tés et capa­ci­tés com­mu­né­ment et ordi­nai­re­ment répan­dues parmi les membres d’une société donnée (dans l’espace et dans le temps) :

« C’est une dépense d’une force simple que tout homme ordi­naire, sans déve­lop­pe­ment spé­cial, pos­sède dans l’organisme de son corps. Le tra­vail simple moyen change, il est vrai, de carac­tère dans dif­fé­rents pays et dans dif­fé­rentes époques ; mais il est tou­jours déter­miné dans une société donnée. » [8]

Si ces for­mu­la­tions et indi­ca­tions encore bien vagues suf­fi­santes à ce niveau d’analyse, celui de la caté­go­rie de valeur, où Marx se situe ici, elles se révèlent cepen­dant insuf­fi­santes dès lors qu’il s’agit non plus d’analyser la mar­chan­dise ou même la mon­naie mais le capi­tal, c’est-à-dire la valeur en procès, la valeur capable (du moins en appa­rence) de se conser­ver et de s’accroître dans et par sa propre cir­cu­la­tion. Puisque le tra­vail ne forme de la valeur qu’en tant qu’il est du tra­vail abs­trait, il est alors essen­tiel de déter­mi­ner sous quelle forme se réa­lise cette abs­trac­tion pour com­prendre com­ment le tra­vail peut valo­ri­ser la valeur, donc engen­drer du capi­tal. Et ce n’est en effet qu’à ce moment-là – et à ce moment-là seule­ment – que Marx revient sur la caté­go­rie de tra­vail abs­trait pour répondre à la ques­tion impli­ci­te­ment posée dès les pre­mières pages du Capital : sous quelles formes concrètes se réa­lise le tra­vail abs­trait ?

Remarquons au pas­sage que nous avons ici une par­faite illus­tra­tion de la méthode suivie par Marx dans Le Capital qui consiste, comme il l’a dit lui-même, à « s’élever de l’abstrait au concret » [9]: à poser une condi­tion de l’existence du capi­tal (en l’occurrence l’existence de tra­vail abs­trait en tant que sub­stance de la valeur) avant de mon­trer com­ment cette condi­tion est assu­rée par le capi­tal lui-même.

La pro­duc­tion du tra­vail abs­trait

Marx répond en fait impli­ci­te­ment à la ques­tion pré­cé­dente quand, dans la sec­tion IV du Livre I du Capital, il passe à l’analyse de la for­ma­tion de la plus-value rela­tive. Celle-ci sup­pose, on le sait, l’augmentation de la pro­duc­ti­vité moyenne du tra­vail social dans le but de déva­lo­ri­ser la force de tra­vail, ce qui implique la trans­for­ma­tion constante du procès de tra­vail dans toutes ses com­po­santes (matières et moyens de tra­vail, forces indi­vi­duelles et orga­ni­sa­tion sociale du tra­vail).

Mais cet enjeu immé­diat et mani­feste (déclaré par Marx) en masque et en contient à la fois un autre, de bien plus grande impor­tance : il s’agit de ce que Marx appelle, dans le « Chapitre inédit » du pre­mier Livre du Capital « la subor­di­na­tion réelle du tra­vail au capi­tal » [10]. Il s’agit pour le capi­tal de s’emparer du procès de pro­duc­tion pour se l’approprier : pour le sou­mettre à ses exi­gences propres en tant que valeur en procès, valeur qui doit se conser­ver et s’accroître, de trans­for­mer le procès de tra­vail pour qu’il soit aussi conforme que pos­sible au procès de valo­ri­ser. Autrement dit, plus essen­tiel­le­ment que la for­ma­tion de plus-value rela­tive, l’appropriation par le capi­tal du procès de pro­duc­tion vise à la for­ma­tion de valeur par trans­for­ma­tion du tra­vail concret en tra­vail abs­trait.

Cela appa­raît clai­re­ment lorsqu’on ana­lyse les résul­tats géné­raux de ce pro­ces­sus d’appropriation. Résultats qui se ren­forcent au fur et à mesure que ce pro­ces­sus pro­gresse, depuis la coopé­ra­tion simple jusqu’à l’automation, en pas­sant par la manu­fac­ture et l’industrie méca­nique. Et ces résul­tats consti­tuent aussi, du même coup, autant de dimen­sions du tra­vail abs­trait.

Il s’agit, en pre­mier lieu, de la socia­li­sa­tion du procès de tra­vail. Entendons par là que le véri­table sujet de ce procès est désor­mais un tra­vailleur col­lec­tif, consti­tué d’un grand nombre de tra­vailleurs indi­vi­duels ras­sem­blés, orga­ni­sés et diri­gés par le capi­tal qui, selon la for­mule consa­crée, est plus et autre chose que la simple somme de ces der­niers.

Or, c’est en for­mant cette force de tra­vail col­lec­tive par inté­gra­tion et com­bi­nai­son de nom­breuses forces de tra­vail indi­vi­duelles et se l’appropriant que le capi­tal forme valeur et plus-value. En effet, cette socia­li­sa­tion n’est autre que le pro­ces­sus par lequel le tra­vail concret et qua­li­ta­ti­ve­ment dif­fé­rent des pro­duc­teurs directs se trouve méta­mor­phosé en un tra­vail abs­trait : il se trouve homo­gé­néisé en étant réduit à un même tra­vail social moyen.

Cet effet homo­gé­néi­sant se mani­feste dès le stade de la coopé­ra­tion simple, dès lors qu’un grand nombre de tra­vailleurs opèrent ensemble et que les écarts indi­vi­duels de puis­sance, d’habileté, d’intensité, de com­pé­tence pro­fes­sion­nelle, se com­pensent les uns les autres pour com­po­ser une force col­lec­tive de tra­vail d’habileté, d’intensité et de com­pé­tence moyennes. La divi­sion manu­fac­tu­rière du tra­vail ren­force encore cette homo­gé­néi­sa­tion en ren­dant les forces de tra­vail indi­vi­duelles mutuel­le­ment dépen­dantes, en en fai­sant les élé­ments d’une force de tra­vail col­lec­tive qui agit d’un même mou­ve­ment selon un plan concerté, en trans­for­mant par consé­quent leurs dépenses en simples séquences d’un même procès continu et uni­forme de tra­vail. Et la méca­ni­sa­tion par­achève cette homo­gé­néi­sa­tion, en rédui­sant le tra­vail de la plus grande partie des pro­duc­teurs à l’exécution de quelques opé­ra­tions simples et répé­ti­tives, ne néces­si­tant aucune com­pé­tence par­ti­cu­lière, tota­le­ment asser­vies aux exi­gences fonc­tion­nelles, au rythme et à la vitesse d’un mou­ve­ment méca­nique devenu auto­nome, dont elles ne sont plus que le pro­lon­ge­ment et le com­plé­ment.

Les dif­fé­rentes formes de socia­li­sa­tion du procès de tra­vail per­mettent ainsi de fondre les innom­brables tra­vaux pro­duc­tifs concrets qu’elles com­binent en un même tra­vail abs­trait, en une même dépense conti­nue et uni­forme d’une force de tra­vail moyenne, conforme aux normes sociales de pro­duc­tion en vigueur. Avec la sou­mis­sion réelle du tra­vail au capi­tal, la loi de la valeur ne fonc­tionne donc plus seule­ment comme prin­cipe régu­la­teur de la cir­cu­la­tion des mar­chan­dises. De loi externe au procès de pro­duc­tion, réglant a pos­te­riori la cir­cu­la­tion des mar­chan­dises en exi­geant qu’elles soient échan­gées équi­valent contre équi­valent, elle devient une loi interne à ce procès, réglant a priori leur pro­duc­tion, en exi­geant que n’y soit dépen­sée que la quan­tité de tra­vail social néces­saire en moyenne.

Le deuxième résul­tat géné­ral de l’appropriation du procès de tra­vail par le capi­tal n’est autre que l’autonomisation ten­dan­cielle de ce der­nier au sein du procès de pro­duc­tion. Celle-ci signi­fie l’appropriation par le capi­tal des puis­sances du tra­vailleur col­lec­tif, des puis­sances pro­duc­tives nées de la socia­li­sa­tion du procès de tra­vail, et leur exté­rio­ri­sa­tion et auto­no­mi­sa­tion sous forme d’un corps pro­duc­tif propre. Pour expo­ser ce mou­ve­ment, Marx déve­loppe une méta­phore orga­nique : il per­son­ni­fie le tra­vailleur col­lec­tif, en le com­pa­rant à une sorte de géant, dont le capi­tal, tel un vam­pire, s’approprie peu à peu l’ensemble des fonc­tions vitales, jusqu’à le trans­for­mer en un simple appen­dice ecto­plas­mique d’un corps pro­duc­tif qui lui est propre.

Là encore, le pro­ces­sus se déve­loppe au rythme de la domi­na­tion réelle du procès de tra­vail par le capi­tal. Au stade de la coopé­ra­tion simple, le capi­tal, tel qu’il est per­son­ni­fié par le capi­ta­liste, ne repré­sente encore que le cer­veau du tra­vailleur col­lec­tif. Commandant les divers mou­ve­ments de ses mul­tiples membres, il en consti­tue l’unité dyna­mique, l’instance qui imprime le sceau d’une volonté unique et d’un même des­sein à des membres qui sont par eux-mêmes dis­joints.

Au sein de la manu­fac­ture, le capi­tal déter­mine le plan d’ensemble (sous la forme de la divi­sion manu­fac­tu­rière du tra­vail) du corps du tra­vailleur col­lec­tif ainsi que les pro­por­tions entre ses dif­fé­rentes par­ties, en contrô­lant le mou­ve­ment d’ensemble aussi bien que les mou­ve­ments de chacun de ses membres. Le capi­tal devient ainsi la tota­lité orga­nique du corps pro­duc­tif, dont le tra­vailleur par­cel­laire n’est plus qu’un simple organe, voire une simple cel­lule.

Avec le procès de tra­vail méca­nique et auto­ma­tique, le capi­tal se dote véri­ta­ble­ment d’un corps pro­duc­tif propre, au sein duquel ont été maté­ria­li­sées toutes les forces pro­duc­tives du tra­vailleur col­lec­tif, « un orga­nisme de pro­duc­tion com­plè­te­ment objec­tif ou imper­son­nel, que l’ouvrier trouve là, dans l’atelier, comme la condi­tion maté­rielle toute prête de son tra­vail » [11] rela­ti­ve­ment auquel le tra­vail col­lec­tif ne figure plus que comme appen­dice vivant. Un corps qui est de la même nature que le capi­tal :

« Le moyen de tra­vail converti en auto­mate se dresse devant l’ouvrier, pen­dant le procès de tra­vail même, sous forme de capi­tal, de tra­vail mort qui domine et pompe sa force vivante. » [12]

Le sys­tème des machines réa­lise, il donne exis­tence maté­rielle, tech­nico-scien­ti­fique, à cette domi­na­tion et absorp­tion du tra­vail vivant (pré­sent) par le tra­vail mort (passé, accu­mulé) qui est l’essence même du capi­tal, cette valeur qui ne peut se conser­ver et s’accroître qu’en s’incorporant la source même de toute valeur, la force de tra­vail en action. Le mort saisit le vif et le soumet à ses exi­gences de conser­va­tion et d’accumulation : avec le procès méca­nique et auto­ma­tique de pro­duc­tion, cette méta­phore se réa­lise au pied de la lettre, le vam­pi­risme du capi­tal y acqué­rant maté­riel­le­ment, tech­ni­que­ment même, le moyen de satis­faire son inex­tin­guible soif de tra­vail vivant. Et le tra­vail abs­trait gagne ici une déter­mi­na­tion sup­plé­men­taire : c’est du tra­vail vivant vam­pi­risé par du tra­vail mort, du tra­vail vivant non seule­ment dominé mais lit­té­ra­le­ment absorbé par le tra­vail mort pour le main­te­nir ce der­nier en vie.

Le troi­sième et der­nier résul­tat du pro­ces­sus d’appropriation du procès de pro­duc­tion par le capi­tal n’est autre que l’expropriation des tra­vailleurs au sein même du procès de tra­vail. Déjà expro­prié de ses moyens de pro­duc­tion et de son pro­duit, le pro­duc­teur va se trou­ver pro­gres­si­ve­ment expro­prié de la maî­trise de son procès de tra­vail, de sa propre acti­vité et de ses propres facul­tés à l’intérieur même de ce procès.

C’est d’abord la direc­tion géné­rale du procès de pro­duc­tion, son orga­ni­sa­tion et sa sur­veillance qui échappe au tra­vailleur indi­vi­duel, bien plus encore qu’au tra­vailleur col­lec­tif, pour passer entre les mains du capi­ta­liste et de ses agents subal­ternes (les cadres et agents de maî­trise). C’est ensuite la maî­trise par chaque tra­vailleur de son propre acte de tra­vail qui lui échappe, dès lors qu’il se trouve inté­gré à un procès de tra­vail col­lec­tif dont l’organisation lui est étran­gère et qu’il est pro­gres­si­ve­ment réduit à la répé­ti­tion méca­nique d’une opé­ra­tion sim­pli­fiée à l’extrême, dès lors sur­tout que le moyen de tra­vail acquiert une auto­no­mie motrice et fonc­tion­nelle gran­dis­sante à son égard, en étant en défi­ni­tive absorbé par un sys­tème méca­nique et auto­ma­tique. Et, avec la perte de la maî­trise du procès et du moyen de tra­vail, ce sont aussi le savoir et le savoir-faire qui lui étaient liés dont le tra­vailleur se trouve dépos­sédé au profit du capi­tal.

Cette expro­pria­tion du tra­vailleur dans son propre procès de tra­vail prend notam­ment la forme d’une sépa­ra­tion et d’une hié­rar­chi­sa­tion sans cesse crois­santes entre tra­vail intel­lec­tuel et tra­vail manuel, pour reprendre une ter­mi­no­lo­gie clas­sique, qui se déve­loppe au rythme de l’appropriation capi­ta­liste du procès de pro­duc­tion.

« Cette scis­sion com­mence à poindre dans la coopé­ra­tion simple, où le capi­ta­liste repré­sente vis-à-vis du tra­vailleur isolé l’unité et la volonté du tra­vailleur col­lec­tif ; elle se déve­loppe dans la manu­fac­ture, qui mutile le tra­vailleur au point de le réduire à une par­celle de lui-même ; elle s’achève enfin dans la grande indus­trie qui fait de la science une force pro­duc­tive indé­pen­dante du tra­vail et l’enrôle au ser­vice du capi­tal. » [13]

Les opé­ra­tions pro­duc­tives effec­tuées par la plu­part des pro­duc­teurs directs, perdent ainsi sans cesse en com­plexité, en trans­for­mant leur tra­vail en tra­vail simple : en une acti­vité dépour­vue de tout sens et de toute valeur à leurs yeux, un tra­vail dans lequel ils ne peuvent se réa­li­ser en rien, un tra­vail qui les nie dans toutes leurs déter­mi­na­tions humaines. C’est là une autre dimen­sion de cette abs­trac­tion à laquelle le capi­tal soumet le tra­vail humain. Le tra­vail abs­trait, c’est aussi le tra­vail fai­sant abs­trac­tion de toute dimen­sion de réa­li­sa­tion de soi du tra­vailleur dans son tra­vail, de toute pos­si­bi­lité pour lui de trou­ver inté­rêt et sens à son propre tra­vail.

En conclu­sion, on peut désor­mais répondre à une ques­tion pen­dante depuis le début de cet article : de quoi le tra­vail abs­trait fait-il abs­trac­tion ? D’une part, du tra­vailleur indi­vi­duel qu’il fond dans l’unité com­plexe du tra­vail col­lec­tif, dont il ne fait qu’une fonc­tion cel­lu­laire. D’autre part, du tra­vail vivant lui-même, qu’il réduit à la por­tion congrue au regard de la masse du tra­vail mort sous la forme duquel s’accumule le capi­tal, et qui se trouve sans cesse absorbé, englouti par le corps mort du capi­tal pro­duc­tif. Enfin de la force de tra­vail, plus exac­te­ment de sa puis­sance poiè­tique (créa­trice) en trans­for­mant ten­dan­ciel­le­ment la grande masse du tra­vail vivant en du tra­vail simple (sim­pli­fié, répé­ti­tif, rou­ti­nier).

Les contra­dic­tions du tra­vail abs­trait

Les déve­lop­pe­ments pré­cé­dents per­mettent éga­le­ment de renou­ve­ler la com­pré­hen­sion clas­sique des contra­dic­tions de la pro­duc­tion capi­ta­liste, qui ne sont autres que celles du capi­tal comme valeur en procès, comme valeur qui se valo­rise, valeur qui crée de la valeur, valeur qui doit se conser­ver et s’accroître pour exis­ter et per­sis­ter comme capi­tal. Mais la valeur ne peut se valo­ri­ser que dans et par le tra­vail abs­trait, alors que ce der­nier n’existe lui-même qu’en fai­sant abs­trac­tion du tra­vail vivant, à la fois quan­ti­ta­ti­ve­ment et qua­li­ta­ti­ve­ment.

La contra­dic­tion est en effet double. Son aspect quan­ti­ta­tif est bien connu. Le capi­tal, accu­mu­la­tion de tra­vail mort, ne peut se valo­ri­ser qu’en absor­bant sans cesse du tra­vail vivant. Or la pro­duc­tion même du tra­vail abs­trait implique qu’il absorbe ten­dan­ciel­le­ment de moins en moins de tra­vail vivant par unité de tra­vail mort. C’est ce qui pro­duit la baisse ten­dan­cielle du taux moyen de profit, en dépit des gains de pro­duc­ti­vité qui consti­tue la prin­ci­pale contre-ten­dance interne à la pré­cé­dente loi. Ainsi se trouvent sapée les bases mêmes de la for­ma­tion de la valeur :

« Le capi­tal est une contra­dic­tion en procès : d’une part, il pousse à la réduc­tion du temps de tra­vail à un mini­mum, et d’autre part il pose le temps de tra­vail comme la seule source et la seule mesure de la richesse (…) D’une part, il éveille toutes les forces pro­duc­tives de la science et de la nature ainsi que celles de la coopé­ra­tion et de la cir­cu­la­tion sociales, afin de rendre la créa­tion de richesse indé­pen­dante (rela­ti­ve­ment) du temps de tra­vail uti­lisé par elle. D’autre part, il pré­tend mesu­rer les gigan­tesques forces sociales ainsi créées d’après l’étalon du temps de tra­vail, et les enser­rer dans les limites étroites, néces­saires au main­tien, en tant que valeur, de la valeur déjà pro­duite. » [14]

Mais l’aspect qua­li­ta­tif de la contra­dic­tion n’est pas moins rava­geur. En éli­mi­nant le tra­vail vivant, en l’absorbant dans le tra­vail mort et en rédui­sant ce qui en reste à n’être plus qu’en appen­dice fan­to­ma­tique du corps pro­duc­tif du capi­tal, en appau­vris­sant sans cesse le tra­vail vivant rési­duel, en le mas­si­fiant et en l’homogénéisant, en le sim­pli­fiant, en rédui­sant par consé­quent sa part d’autonomie et d’inventivité, la réduc­tion du tra­vail concret en tra­vail abs­trait aggrave la fixité et la rigi­dité du capi­tal pro­duc­tif et le fait entrer en contra­dic­tion avec la flui­dité et la flexi­bi­lité qui est requise par le capi­tal comme valeur en procès, y com­pris au sein du procès de pro­duc­tion.

Conclusion

Il res­te­rait à mon­trer com­ment ces deux aspects de la contra­dic­tion inhé­rente au tra­vail abs­trait, et tout par­ti­cu­liè­re­ment son aspect qua­li­ta­tif, se trouvent au cœur des trans­for­ma­tions actuelles du procès capi­ta­liste de pro­duc­tion sur fond de sa trans­na­tio­na­li­sa­tion (impro­pre­ment dénom­mée « mon­dia­li­sa­tion » ou « glo­ba­li­sa­tion»): ce sont eux que le para­digme de « l’usine fluide, flexible et dif­fuse » tente de résoudre dans les formes où ils sont appa­rus au terme de plu­sieurs décen­nies de for­disme tout en les repro­dui­sant sous des formes nou­velles [15]. Car c’est une contra­dic­tion inso­luble tant elle tient à la nature même du tra­vail abs­trait. Ce pour­rait être là l’objet d’un pro­chain article.

* Alain Bihr, est pro­fes­seur à Université de Franche-Comté (France) et auteur, entre autre, de La Logique mécon­nue du Capital (Editions Page deux, 2010)

1 Georges Labica et Gérard Bensussan (dir.), Dictionnaire cri­tique du mar­xisme, Paris, Presses uni­ver­si­taires de France, 1985, 2e édi­tion, page 1177.

2 Le Capital, Editions Sociales, Paris, 1948-1960, tome I, page 57.

3 Id., pages 91-92.

4 Id., page 61.

5 Id., page 53.

6 Id., page 54.

7 Id., pages 54-55.

8 Id., page 59.

9 « Introduction à la cri­tique de l’économie poli­tique » [1857], in Contribution à la cri­tique de l’économie poli­tique [1859], tra­duc­tion fran­çaise, Editions Sociales, Paris, 1957, page 165.

10 Il s’agit d’un « cha­pitre » du Livre I du Capital qui fai­sait sans doute partie de la ver­sion pri­mi­tive du Capital que Marx a rédigé entre 1863 et 1865 et qu’il a écar­tée lors de la rédac­tion de la ver­sion du Livre I publiée en 1867.

11 Le Capital, Editions Sociales, Paris, 1948-1960, tome II, page 71.

12 Id., page 105.

13 Id., page 50.

14 Fondements de la cri­tique de l’économie poli­tique [Grundrisse der Kritik der poli­ti­schen Ökonomie, 1857-1858], trad. fran­çaise, Paris, Anthropos, 1967, tome 2, pages 222-223.

15 Pour une pre­mière approche de ces ques­tions, cf. Da Grande Noite a Alternativa, Botempo Editorial, São Paulo, 1998, pages 87-93 ; et « O pos-for­dismo. Realidade ou ilusao ?», Mosaico, Ano 2, Numero 1, 1999, Universidade Federal de Esperito Santo.

(11 sep­tembre 2010)

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