Les flux migratoires, exprimés en dollars

Mis en ligne le 24 mars 2008

Le phé­no­mène des flux migra­toires est aussi vieux que le monde, Gengis Khan est là pour le rap­pe­ler, de même que l’exode des classes expro­priées d’Europe vers l’Amérique ou encore le busi­ness d’exportation d’esclaves noirs vers ce conti­nent.

Nomadisme de conquêtes et de rapines, trans­hu­mance pour fuir la pau­vreté et trafic de main-d’oeuvre. C’est dire, déjà, qu’il peut prendre plu­sieurs formes. Le fil conduc­teur est cepen­dant, de manière pré­do­mi­nante, éco­no­mique.

Par Erik Rydberg

Grand angle

Ce n’est pas du tou­risme. Ce n’est pas l’expression d’une idyl­lique pro­pen­sion humaine au voyage, encore moins la tra­duc­tion du « droit alié­nable », consa­cré par la Déclaration uni­ver­selle des droits de l’homme, de cir­cu­ler libre­ment, même si ces mon­tages juri­diques peuvent servir de ligne de défense aux migrants, a pos­te­riori, lorsque arri­vés à quai, ils cherchent à s’extraire de la caté­go­rie de citoyens de seconde zone qui est en géné­ral leur lot ou, tout sim­ple­ment, à sub­sis­ter, loin de chez eux.

La ques­tion inter­pelle à plu­sieurs niveaux, depuis quelque temps. Peut-être, met­tons, depuis les années nonante, lorsque l’Union sovié­tique sera défaite, de même que ses fron­tières, et que la Chine rejoin­dra l’Organisation mon­diale du com­merce, en ver­sant son immense réser­voir de main-d’oeuvre sur le marché mon­dial de l’emploi.

L’une et l’autre ont bou­le­versé la donne, de même que la mon­dia­li­sa­tion de la divi­sion du tra­vail, c’est « l’atelier monde » pour l’exprimer de manière imagée, orga­nisé autour d’un fan­tas­tique sys­tème de migra­tions, des capi­taux, des biens, des ser­vices et, sub­si­diai­re­ment, des tra­vailleurs.

Là, on va mar­quer une brève pause et citer quelques chiffres pour se fixer les idées.

On estime aujourd’hui à quelque 200 mil­lions le nombre de migrants dans le monde.
Si cette popu­la­tion se consti­tuait en un seul pays, celui-ci vien­drait au 5ème rang des pays les plus peu­plés du monde. Il pour­rait reven­di­quer une place au Conseil de sécu­rité des Nations unies.
Ce chiffre est cepen­dant sou­vent rela­ti­visé : 200 mil­lions ne repré­sentent guère plus que 3% de la popu­la­tion mon­diale.

Source : l’Organisation inter­na­tio­nale pour les migra­tions
et le rap­port Migrations de l’Economist (5 jan­vier 2008).

Ce sont des ordres de gran­deur, qu’on maniera avec la plus grande pru­dence. De manière géné­rale, les sta­tis­tiques mon­diales sont d’une très faible fia­bi­lité, sur­tout pour les pays du Sud, pour les­quels on pro­cède le plus sou­vent par esti­ma­tion et extra­po­la­tion, faute d’appareils admi­nis­tra­tifs locaux de col­lecte de don­nées, et encore plus pour ce qui touche aux migra­tions, phé­no­mène par défi­ni­tion mou­vant et, lar­ge­ment, « clan­des­tin » et sou­ter­rain, donc non quan­ti­fiable.

Ajouter à cela que les agré­gats et moyennes, tant mon­diaux que natio­naux, tra­duisent mal les réa­li­tés du ter­rain : une com­mune bruxel­loise à forte com­po­sante immi­grée (et pauvre) ne se com­pare pas avec telle entité rurale wal­lonne dont la popu­la­tion, vieillis­sante (et majo­ri­tai­re­ment désoeu­vrée), ne compte que des indi­gènes.

Secteur économique en expansion

On s’accorde, cepen­dant, pour dis­cer­ner une nette ten­dance à la crois­sance des flux migra­toires. 200 mil­lions de migrants aujourd’hui, alors qu’on par­lait de 150 mil­lions en 1995 et de 120 mil­lions en 1990. Les flux deviennent plus impor­tants. Leurs impacts, aussi.

En Grande-Bretagne, les migrants repré­sentent près d’un dixième de la popu­la­tion, une per­sonne sur dix. Aux Etats-Unis, on en est à 13% – soit presque autant que le pic atteint peu avant la Première Guerre mon­diale, lors de la pré­cé­dente grande vague migra­toire.

Là, il a été ques­tion de deux pays occi­den­taux. Marquons, donc, une nou­velle pause, brève mais essen­tielle.

Environ deux migrants sur cinq (40%), soit quelque 78 mil­lions de gens, quittent un pays pauvre pour se rendre dans un autre pays pauvre (sou­vent peu éloi­gné).

The Economist, 5 jan­vier 2008.

Il est bon de ne pas le perdre de vue.

Cette grande « indus­trie du démé­na­ge­ment », actuel­le­ment flo­ris­sante et en expan­sion, pose natu­rel­le­ment la ques­tion du pour­quoi. Les réponses sont mul­tiples.

Si la fuite devant les guerres et l’oppression, si l’industrialisation à rythme accé­léré d’un « pays émergent » comme la Chine entraîne une gigan­tesque migra­tion inté­rieure par exode rural et pro­lé­ta­ri­sa­tion de la pay­san­ne­rie (comme aupa­ra­vant en Europe), si ces phé­no­mènes et d’autres consti­tuent des fac­teurs expli­ca­tifs impor­tants, on n’en retien­dra, ici, en ordre prin­ci­pal, qu’un. C’est le res­sort éco­no­mique.

En toile de fond, les inégalités

Lorsque, de 1820 à 1920, quelque 60 mil­lions d’Européens ont tout aban­donné, c’est à dire très peu en réa­lité, maté­riel­le­ment par­lant, pour cher­cher « for­tune » en Amérique, le mobile, le res­sort était celui-là. Trouver, se bâtir une meilleure vie. Manger à sa faim. Avoir toit au-dessus de sa tête. Avec sans doute aussi par­fois des rêves d’ascension sociale ful­gu­rante.

Même chose, grosso modo, aujourd’hui, pour les vagues de migrants qui tentent de prendre pied sur les rivages des éco­no­mies dites avan­cées. L’Européen qui émi­grait aux Etats-Unis voici deux siècles pou­vait rai­son­na­ble­ment espé­rer dou­bler ses reve­nus. L’émigrant d’un pays pauvre qui s’installe dans une éco­no­mie avan­cée va, lui, les mul­ti­plier par cinq, note le rap­port de l’Economist déjà cité, dont les don­nées actua­li­sées sont lar­ge­ment exploi­tées ici.

Ce rap­port com­mente la chose ainsi : « Tant qu’un tel déca­lage per­sis­tera, les pous­sées migra­toires se pour­sui­vront. » On a cité in extenso, car cela mérite d’être lu avec atten­tion.

Ce qui est dit, là, noir sur blanc, c’est que tant que per­sis­te­ront les inéga­li­tés éco­no­miques entre les nations, l’afflux migra­toire se pour­sui­vra. Tant qu’il y aura des pauvres dans des pays pauvres, des pauvres des pays pauvres cher­che­ront à deve­nir moins pauvres en ten­tant de gagner des pays riches, coûte que coûte. Résoudre le scan­dale de ces dépla­ce­ments mas­sifs et contraints de réfu­giés éco­no­miques, car on quitte rare­ment son pays par plai­sir, sup­pose donc une solu­tion à ce niveau-là. Ce n’est pas pour demain. Pour l’instant, essen­tiel­le­ment, on bri­cole.

C’est sans doute le moment d’opérer une dis­tinc­tion. Car on peut exa­mi­ner ce pro­blème éco­no­mique de dif­fé­rents points de vue. Du point de vue du migrant, du point de vue de son pays d’origine et du point de vue du pays hôte. On a là, au départ d’un même phé­no­mène social, des logiques dif­fé­rentes, des inté­rêts diver­gents.

Pompe à fric

Pour le pays d’origine, c’est une perte, c’est un fac­teur de pro­duc­tion de la richesse natio­nale qui s’en va. C’est, aussi, on y insiste sou­vent, un gain. Car le migrant, sou­vent, ren­voie de l’argent vers son pays natal. Globalement, cela fait beau­coup d’argent. Voyons les ordres de gran­deur.

On estime à entre 240 et 300 mil­liards dol­lars le flux annuel des envois de fonds par les migrants vers leur pays d’origine, en majeure partie situé dans le Tiers-monde (167 mil­liards sur un total de 232 en 2005 selon le FMI).
C’est presque autant que le volume des inves­tis­se­ments directs étran­gers du sec­teur privé, et près du double de l’aide publique au déve­lop­pe­ment (104 mil­liards dol­lars en 2006), qui consti­tuent les deux autres sources externes prin­ci­pales de finan­ce­ment des pays du Tiers-monde.

The Economist, 5 jan­vier 2008
Le Figaro du 4 avril 2007
et Finances et Développement, vol. 42, n°4, de décembre 2005
(pério­dique du Fonds moné­taire inter­na­tio­nal).

De tels mon­tants ne peuvent que sus­ci­ter les convoi­tises, au-delà des retom­bées lucra­tives pour ainsi dire méca­niques, car l’argent va bien sou­vent entraî­ner l’ouverture de comptes en banque et puis garnir le por­te­feuille des agences spé­cia­li­sées dans le trans­fert à l’étranger de ces fonds. C’est une pre­mière forme « conso­li­dée » d’exploitation éco­no­mique de ce qui n’est, en termes de flux, qu’une immense nébu­leuse de tran­sac­tions indi­vi­duelles, donc hors de portée d’une ges­tion enca­drée et coor­don­née. Ce n’est qu’à moitié vrai.

Car une deuxième forme de main­mise éco­no­mique cen­tra­li­sée de ces flux est en passe de gagner ses lettres de noblesse dans les arènes poli­tiques de la coopé­ra­tion au déve­lop­pe­ment. Le mot de passe idéo­lo­gique qu’on uti­lise dans ces sphères est celui de « codé­ve­lop­pe­ment », terme séduc­teur par lequel on désigne diverses formes de par­ti­ci­pa­tion – poli­tique et finan­cière – de migrants à des pro­grammes publics de coopé­ra­tion.

Cela consiste, pour l’exprimer crû­ment, à dévier et réorien­ter les envois de fonds indi­vi­duels, en les concen­trant et en les col­lec­ti­vi­sant en faveur de pro­jets de micro­dé­ve­lop­pe­ment dans le pays d’origine, avec une par­ti­ci­pa­tion enca­drée (l’association struc­tu­rée et agréée) tant des migrants « bailleurs de fonds » que des auto­ri­tés et com­mu­nau­tés locales qui en sont les béné­fi­ciaires (avec les ONG qui s’y sont rami­fiées) dans les pays du Tiers-monde ciblés par les opé­ra­teurs de l’opération, qui sont clas­si­que­ment les états-majors occi­den­taux de la coopé­ra­tion inter­na­tio­nale.

On n’a là rien qui doive éton­ner. Pour déco­der un fait social, l’argent a tou­jours excel­lente odeur, il suffit d’en suivre la piste.

L’aide publique est ten­dan­ciel­le­ment en recul (elle a chuté de 5% en 2006, rap­por­tait, le 4 avril 2007, Le Figaro). On lorgne donc, là, dans les milieux gou­ver­ne­men­taux, vers les deux autres grands flux, en cher­chant des « par­te­na­riats » avec le sec­teur privé et – pour­quoi non ? – en sol­li­ci­tant le « sec­teur » des migrants qu’on nom­mera, pour rendre la chose plus sym­pa­thique, non plus des immi­grés, encom­brants voire indé­si­rables, mais des « agents de déve­lop­pe­ment », donc des sujets méri­tants.

C’est une évo­lu­tion qui pose une série de ques­tions, dont la moindre n’est pas celle de la nature poli­tique de l’embrigadement des migrants amenés à ainsi s’associer sous tutelle semi-publique, ou encore celle de la perte de maî­trise des pou­voirs démo­cra­ti­que­ment consti­tués sur leur poli­tique étran­gère, ce qui est aussi ten­dan­ciel. Ce n’est pas l’objet de ce survol, on se bor­nera ici à garder cela dans un coin de la mémoire.

Voyons enfin le point de vue des pays hôtes, par­ti­cu­liè­re­ment ceux des éco­no­mies avan­cées, les anciens pou­voirs colo­niaux, dont nous venons de voir qu’ils jouent un rôle de pre­mier plan. C’est dans leurs états-majors qu’est pro­duit le dis­cours domi­nant sur les rap­ports nord-sud et c’est par­ti­cu­liè­re­ment vrai en matière de migra­tions.

Ce dis­cours domi­nant avance l’idée que les migra­tions et, par­tant, la mobi­lité du tra­vail, sont au même titre que tous les autres effets de la « mon­dia­li­sa­tion » une bonne chose, pro­fi­table à tous, un enri­chis­se­ment tant des pays d’origine que des pays hôtes. C’est d’évidence une vue de l’esprit. Elle fait tota­le­ment abs­trac­tion de la dimen­sion humaine des migra­tions, ce ne sont qu’autant de pions sur un échi­quier où seule compte la ges­tion des retom­bées éco­no­miques de leurs dépla­ce­ments contraints, sans égard pour les effets de désta­bi­li­sa­tion des tissus socio-his­to­riques concer­nés – c’est le rêve du « vil­lage pla­né­taire » McDo, cos­mo­po­lite, par­tout sem­blable, par­tout modelé sur les démo­cra­ties capi­ta­listes.

C’est aussi une vue de l’esprit parce que per­sonne, dans les sphères de la déci­sion poli­tique, ne « rêve » d’une ouver­ture totale des fron­tières, que du contraire. Gestion éco­no­mique des retom­bées oblige, les migrants ont tou­jours, hier comme aujourd’hui, été soumis à des fil­trages à l’aune des besoins en main-d’oeuvre. Dans le dos­sier que Le Monde consa­crait le 1er novembre 2005 aux migra­tions, on pou­vait ainsi lire l’interview d’un démo­graphe dont les propos com­plai­sants se voyaient résu­més par un titre qui se passe de tout com­men­taire : « L’Union euro­péenne dis­pose au Sud d’un réser­voir de main-d’oeuvre dont elle aura besoin ». Aujourd’hui, il suffit d’ouvrir un jour­nal, ce dont l’Europe a besoin, c’est un apport tem­po­raire, contrôlé et policé (banque de don­nées anthro­po­mé­trique aidant), de tra­vailleurs qua­li­fiés, et c’est ce qui déter­mine sa poli­tique migra­toire. Cela et le spectre du « vieillis­se­ment » des Européens, qui est tout sauf une donnée scien­ti­fi­que­ment éta­blie.

C’est dire que les migrants jouent essen­tiel­le­ment, et ils doivent le savoir, un rôle de tampon, de sou­pape, de bouche-trou, de volant de manoeuvre. Combler des cases vides sur le marché de l’emploi. Fournir une réserve de tra­vailleurs à bas salaires. Ils sont les pions, comme y insiste Marco Martinello dans La Libre Belgique du 24 octobre 2007, d’une « vision uti­li­ta­riste de l’immigration ». Avec quels effets ? Refaisons une pause…

Dans une étude de l’Université de Harvard sur le marché de l’emploi des Etats-Unis, la pres­sion à la baisse sur les salaires exer­cée par tra­vailleurs migrants a été esti­mée à 3%. Ce chiffre monte à 8% pour les tra­vailleurs non qua­li­fiés.

The Economist, 5 jan­vier 2008

Les migrants pré­sentent, pour le dire autre­ment, plu­sieurs avan­tages pour les maîtres de l’économie. Dans la ten­sion entre capi­tal et tra­vail, ils ren­forcent invo­lon­tai­re­ment le pre­mier au détri­ment du second. Pour re-citer le rap­port de l’Economist, les migrants sont en géné­ral plus « flexibles », ils acceptent, n’ayant guère le choix, de tra­vailler pour des salaires infé­rieurs (et en noir lorsqu’ils sont clan­des­tins : autre sou­pape lucra­tive) et ils contri­buent à conte­nir l’inflation dans les limites sou­hai­tées. L’inflation, pour mémoire, est la bête noire de la poli­tique moné­taire euro­péenne et, les Etats ne dis­po­sant plus d’instruments pour inter­ve­nir dans ce domaine, les salaires consti­tuent désor­mais le seul levier pour mener des poli­tiques anti-infla­tion­nistes.

Le débat et la contro­verse sur la levée des quotas impo­sés aux tra­vailleurs migrants de l’Est en 2006 sont à cet égard éclai­rants. La Grande-Bretagne, qui avait ouvert grandes ses fron­tières, a accueilli quelque 400.000 tra­vailleurs polo­nais en deux ans et c’est heu­reux, note l’International Herald Tribune le 25 sep­tembre 2006, car ils « acceptent de tra­vailler pour un salaire mini­mal en com­pri­mant l’inflation dans la deuxième plus grande éco­no­mie d’Europe après l’Allemagne ». Et, en effet, quelques mois plus tôt, rap­porte le Financial Times du 10 février 2006, la Banque d’Angleterre notait que « l’afflux record de tra­vailleurs migrants a contri­bué à limi­ter les aug­men­ta­tions de salaire et à réduire les pres­sions infla­tion­nistes ». Elle ajou­tait que cela n’avait pas été sans effets secon­daires, le chô­mage de longue durée des jeunes Britanniques ayant aug­menté de 60%, ceux-ci, mani­fes­te­ment, « per­dant du ter­rain dans la concur­rence avec les jeunes tra­vailleurs migrants ».

C’est le rôle, qu’ils le veuillent ou non, qu’on fait jouer aux migrants dans les éco­no­mies avan­cées : fonc­tion­ner comme un des leviers qui faci­litent la mise en concur­rence mon­diale des tra­vailleurs. Toute contre-stra­té­gie doit partir de là.


Source : Gresea

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