Les expériences en cours au Venezuela, en Equateur et en Bolivie

Par Mis en ligne le 09 septembre 2009

En Amérique Latine, si l’on excepte Cuba, on dis­tin­gue trois gran­des caté­go­ries de gou­ver­ne­ments. En pre­mier lieu, les gou­ver­ne­ments de droite, alliés de Washington, jouent un rôle actif dans la région et occu­pent une posi­tion stra­té­gi­que : ce sont les gou­ver­ne­ments d’Alvaro Uribe en Colombie, d’Alan Garcia au Pérou et de Felipe Calderon à Mexico. En deuxième lieu, les gou­ver­ne­ments pré­ten­du­ment « de gauche » qui pour­sui­vent une poli­ti­que néo­li­bé­rale et sou­tien­nent leurs bour­geoi­sies natio­na­les ou régio­na­les dans leurs pro­jets : le Brésil, l’Uruguay, le Chili, le Nicaragua et aussi le gou­ver­ne­ment de Cristina Fernandez Kirchner autour des péro­nis­tes argen­tins. Ce sont des gou­ver­ne­ments qui mènent une poli­ti­que néo­li­bé­rale favo­ra­ble au grand capi­tal tein­tée de quel­ques mesu­res d’assistance sociale et de régu­la­tion. Ils adou­cis­sent un peu la pilule néo­li­bé­rale en appli­quant des pro­gram­mes d’assistance. Par exem­ple, au Brésil, des mil­lions de famil­les pau­vres reçoi­vent une aide finan­cière du gou­ver­ne­ment, ce qui assure un appui popu­laire dans les régions les plus pau­vres du pays.

Certains de ces gou­ver­ne­ments d’orientation social-libé­rale essaient d’améliorer leurs rela­tions avec Washington, notam­ment en concluant des accords de libre échange avec les Etats-Unis. En juillet 2005, les Etats-Unis ont annoncé la conclu­sion d’un traité de libre échange avec six pays d’Amérique latine (République domi­ni­caine, Nicaragua, Salvador, Guatemala, Honduras, Costa Rica). Le Pérou et le Chili en ont aussi signé un . Celui avec la Colombie doit encore être rati­fié par le congrès des Etats-Unis. Le pré­si­dent Lula, au Brésil, cher­che aussi un accord avec Washington autour d’une série de thèmes poli­ti­ques (notam­ment l’accession du Brésil au Conseil de Sécurité des Nations unies en tant que membre per­ma­nent). Mais en même temps, de fortes diver­gen­ces d’opinion conti­nuent à exis­ter entre le gou­ver­ne­ment Lula et les Etats-Unis. Ces diver­gen­ces concer­nent la défense des inté­rêts de la bour­geoi­sie bré­si­lienne au niveau de l’agriculture et d’une série de sec­teurs indus­triels, en par­ti­cu­lier ceux tour­nés vers les expor­ta­tions qui n’acceptent pas le pro­tec­tion­nisme des Etats-Unis.

Dans la troi­sième caté­go­rie de pays se trou­vent le Venezuela, la Bolivie et l’Equateur. Ils doi­vent comp­ter avec une oppo­si­tion active d’importants sec­teurs de la classe capi­ta­liste locale et de Washington. Cuba forme à elle seule une qua­trième caté­go­rie dans la mesure où la pro­priété capi­ta­liste des moyens de pro­duc­tion y a été bannie (sauf pour les inves­tis­seurs étran­gers) .

L’importance des mobilisations populaires…

Insistons sur les cas extrê­me­ment inté­res­sants du Venezuela, de la Bolivie et de l’Equateur. Nous ne pou­vons com­pren­dre la poli­ti­que de ces pays que si nous pre­nons en compte les très impor­tan­tes mobi­li­sa­tions popu­lai­res qui jalon­nent leur his­toire récente. En Equateur, quatre pré­si­dents de droite ont été chas­sés du pou­voir entre 1997 et 2005 grâce à de puis­san­tes mobi­li­sa­tions de la popu­la­tion. En Bolivie, il y a eu une bataille impor­tante contre la pri­va­ti­sa­tion de l’eau en avril 2000 et à la fin de l’année 2004. Les mobi­li­sa­tions autour du gaz en octo­bre 2003 ont fait tomber le pré­si­dent Gonzalo Sanchez de Lozada, qui s’est enfui vers les Etats-Unis . Le Venezuela a connu dès 1989 d’importantes mobi­li­sa­tions qui inau­gu­raient les gran­des luttes socia­les contre le Fonds moné­taire inter­na­tio­nal qui se sont déve­lop­pées à l’échelle pla­né­taire dans les années 1990. Mais les mobi­li­sa­tions les plus spec­ta­cu­lai­res au Venezuela furent celles du 12 avril 2002, mani­fes­ta­tions spon­ta­nées de pro­tes­ta­tion contre le coup d’Etat orches­tré par les Etats-Unis pour ren­ver­ser le pré­si­dent véné­zué­lien Hugo Chavez et porter à la pré­si­dence le patron des patrons Pedro Carmona. Ces mobi­li­sa­tions ont eu direc­te­ment pour effet le retour de Chavez au palais pré­si­den­tiel de Miraflores le 13 avril 2002, et la fuite de Carmona vers la Colombie.

Les gran­des actions popu­lai­res sont donc un fac­teur déci­sif dans l’existence et la survie des gou­ver­ne­ments au Venezuela, en Bolivie et en Equateur.

… et de l’adoption démocratique de nouvelles Constitutions

En 1999, durant le pre­mier mandat de Chavez, une nou­velle Constitution démo­cra­ti­que, rédi­gée par une Assemblée consti­tuante, a été adop­tée par voie réfé­ren­daire. Elle garan­tit davan­tage de droits cultu­rels, éco­no­mi­ques et sociaux à la majo­rité de la popu­la­tion. Elle ins­taure éga­le­ment un méca­nisme démo­cra­ti­que qui permet de révo­quer à mi-mandat des élus à tous les niveaux (y com­pris le pré­si­dent de la République). L’adoption d’une nou­velle Constitution au Venezuela a ins­piré ulté­rieu­re­ment les gou­ver­ne­ments de Bolivie et d’Equateur. De nou­vel­les Constitutions ont été éla­bo­rées dans ces deux pays par des Assemblées consti­tuan­tes élues au suf­frage uni­ver­sel, elles ont ensuite été approu­vées par réfé­ren­dum (en sep­tem­bre 2008 dans le cas de l’Equateur et en jan­vier 20089 dans le cas boli­vien). Les chan­ge­ments qu’elles entraî­nent sont pro­fon­dé­ment démo­cra­ti­ques.

Les avan­cées démo­cra­ti­ques, socia­les et cultu­rel­les en cours dans ces trois pays sont sys­té­ma­ti­que­ment pas­sées sous silence dans la presse des pays les plus indus­tria­li­sés et au-delà. Au contraire, une cam­pa­gne de déni­gre­ment est sys­té­ma­ti­que­ment orches­trée afin de pré­sen­ter ces trois chefs d’Etat sous l’image repous­sante de diri­geants popu­lis­tes auto­ri­tai­res qui rédui­sent chaque jour un peu plus le droit d’expression et de contes­ta­tion.

Les expé­rien­ces de ces trois pays, notam­ment en ce qui concerne l’adoption de nou­vel­les Constitutions, sont très riches. Elles devraient ins­pi­rer les peu­ples et les forces poli­ti­ques des autres pays. Il suffit de com­pa­rer la situa­tion en Europe avec l’absence de pro­cé­dure démo­cra­ti­que en matière d’adoption du Traité consti­tu­tion­nel pour saisir toute la richesse d’un tel pro­ces­sus. Bien sûr, les expé­rien­ces en cours au Venezuela, de Bolivie et en Equateur sont aussi tra­ver­sées par des contra­dic­tions et des limi­tes impor­tan­tes qu’il faut ana­ly­ser.

En Equateur, le pro­ces­sus de réforme en cours mobi­lise de larges cou­ches de la popu­la­tion. Le pré­si­dent Rafael Correa a été élu fin 2006 avec une large majo­rité, mais sans avoir un parti poli­ti­que ou un groupe de par­le­men­tai­res der­rière lui. En dépit de la forte oppo­si­tion de la droite et de tous les médias (en Equateur, il n’y avait aucun canal public éta­ti­que de télé­vi­sion et de radio jusqu’en 2008), Correa a gagné le refe­ren­dum afin de convo­quer une Assemblée consti­tuante avec 82% des suf­fra­ges expri­més. Le mou­ve­ment poli­ti­que que Correa a construit de manière impro­vi­sée en 2007 a obtenu plus de 70% des voix lors des élec­tions à la Constituante. Si on y ajoute ses alliés, sa majo­rité attei­gnait près de 80% des élus.

En Bolivie, le pro­ces­sus de révi­sion a généré davan­tage de conflits. Le parti d’Evo Morales, le MAS, a bien rallié la majo­rité des par­le­men­tai­res (55%), mais n’a pas atteint le seuil des deux tiers. La situa­tion s’est pola­ri­sée à l’extrême à cause d’une mobi­li­sa­tion très agres­sive du camp réac­tion­naire. La droite est entrée en action avec une cam­pa­gne raciste et la menace d’une sépa­ra­tion ter­ri­to­riale de la partie occi­den­tale du pays où elle occupe une situa­tion domi­nante. Elle a eu recours sys­té­ma­ti­que­ment à la vio­lence, jusqu’au meur­tre de plu­sieurs par­ti­sans d’Evo Morales. En 2008, celui-ci a néan­moins été confirmé dans son mandat pré­si­den­tiel à l’issue d’un réfé­ren­dum révo­ca­toire convo­qué par l’opposition. La vic­toire du camp d’Evo Morales com­bi­née à la mobi­li­sa­tion popu­laire dans la rue et à la condam­na­tion par les gou­ver­ne­ments d’Amérique du Sud des vio­len­ces per­pé­trées par la droite sépa­ra­tiste ont amené celle-ci à accep­ter la tenue du réfé­ren­dum d’approbation de la Constitution en jan­vier 2009, en échange de plu­sieurs conces­sions sur l’autonomie des régions et la réforme agraire. La droite n’en finit pas de four­bir ses armes.

Retour au contrôle public sur les richesses naturelles

Les gou­ver­ne­ments du Venezuela, de la Bolivie et de l’Equateur ont pris des mesu­res pour ren­for­cer le sec­teur public et obte­nir un contrôle des res­sour­ces natu­rel­les. Au Venezuela, l’Etat a pris le contrôle de la grande com­pa­gnie pétro­lière (PDVsa – Pétrole du Venezuela société ano­nyme) qui, bien que publi­que, favo­ri­sait les inté­rêts privés et décla­rait la plu­part de ses reve­nus aux Etats-Unis. Cela ne s’est pas fait sans batailles et sans heurts. La classe capi­ta­liste a orga­nisé un coup d’Etat en avril 2002 suivi d’un lock-out qui a para­lysé l’entreprise, et plus géné­ra­le­ment l’économie du pays, en décem­bre 2002-jan­vier 2003. Le PIB du Venezuela s’est effon­dré dans les pre­miers mois de 2003, mais fina­le­ment le gou­ver­ne­ment a repris la situa­tion en main avec le sou­tien de la majo­rité de la popu­la­tion.

Par la suite, en 2007, l’Etat véné­zué­lien a aussi pu pren­dre le contrôle d’un impor­tant champ de pétrole, la falla del ori­noco. Au Venezuela, les deux tiers du pétrole sont pro­duits par l’Etat et un tiers par les gran­des com­pa­gnies pétro­liè­res. Mais aujourd’hui, le pétrole est exploité dans le cadre de nou­veaux contrats négo­ciés, où l’Etat empo­che plus de reve­nus que pré­cé­dem­ment. Il faut y ajou­ter d’autres natio­na­li­sa­tions : la pro­duc­tion et la dis­tri­bu­tion élec­tri­que, les télé­coms (CANTV), la sidé­rur­gie (SIDOR qui compte 15 000 tra­vailleurs), le sec­teur du ciment, des entre­pri­ses de pro­duc­tion ali­men­taire (y com­pris la filiale véné­zué­lienne de la trans­na­tio­nale céréa­lière Cargill), une grande banque (Banco de Venezuela, rache­tée en 2009 au groupe espa­gnol Santander). Toutes ces natio­na­li­sa­tions ont été réa­li­sées en indem­ni­sant les pro­prié­tai­res avec l’argent du pétrole. En pro­cé­dant ainsi, Hugo Chavez cher­che à limi­ter l’escalade des ten­sions avec les gran­des socié­tés pri­vées étran­gè­res ainsi qu’avec la classe capi­ta­liste locale. De même, il tente d’éviter des condam­na­tions de la part des tri­bu­naux étran­gers et d’organisations inter­na­tio­na­les comme l’OMC, la Banque mon­diale et le FMI, qu’il dénonce par ailleurs.

Fait très posi­tif : la vague de natio­na­li­sa­tions a entraîné en 2009 un impor­tant mou­ve­ment en faveur du contrôle ouvrier et de l’autogestion. Les ouvriers des entre­pri­ses trans­fé­rées vers le sec­teur public veu­lent exer­cer un contrôle sur la ges­tion des entre­pri­ses afin qu’elles ser­vent réel­le­ment les inté­rêts du pays et qu’elles amé­lio­rent les condi­tions de tra­vail de celles et ceux qu’elles emploient. Enfin, la réforme agraire mise en œuvre par le gou­ver­ne­ment véné­zué­lien vise à donner la terre à ceux qui la tra­vaillent.

La Bolivie, pour sa part, a natio­na­lisé le pétrole et la pro­duc­tion de gaz en 2006. Evo Morales a envoyé l’armée pour contrô­ler les champs pétro­liers, mais les mul­ti­na­tio­na­les res­tent acti­ves car ce sont elles qui extraient le pétrole et le gaz. L’Etat est bien pro­prié­taire des riches­ses natu­rel­les, mais ce sont les gran­des mul­ti­na­tio­na­les qui les exploi­tent. D’où l’importance stra­té­gi­que des accords entre le Venezuela et la Bolivie qui devrait per­met­tre à la Bolivie de ren­for­cer la com­pa­gnie pétro­lière publi­que pour extraire et raf­fi­ner elle-même le pétrole et le gaz. La Bolivie n’a pas de raf­fi­ne­rie, l’Equateur n’en a pas assez. La Bolivie et l’Equateur expor­tent du pétrole, mais doi­vent impor­ter leur com­bus­ti­ble et d’autres pro­duits raf­fi­nés. Ici aussi, cela rend d’autant plus impor­tants les accords stra­té­gi­ques entre le Venezuela, l’Equateur et la Bolivie pour ren­for­cer l’autonomie de ces deux der­niers pays.

Par ailleurs, le Venezuela, la Bolivie et l’Equateur ont en commun avec la deuxième caté­go­rie de pays (le Brésil, l’Uruguay, le Chili, l’Argentine…) une poli­ti­que d’assistance publi­que. Il ne s’agit pas de reje­ter pure­ment et sim­ple­ment ces mesu­res, mais il ne faut sur­tout pas s’en conten­ter. Il est essen­tiel de pro­mou­voir la créa­tion de postes de tra­vail, d’augmenter for­te­ment les salai­res, de garan­tir davan­tage les droits sociaux et éco­no­mi­ques pour les sala­riés, les pay­sans, les arti­sans, les ven­deurs de rue, les retrai­tés et les autres allo­ca­tai­res sociaux. Le Venezuela, l’Equateur et la Bolivie ont avancé dans cette direc­tion mais il y a encore beau­coup de chemin à faire.

Au final, les impor­tants chan­ge­ments poli­ti­ques, sociaux et éco­no­mi­ques intro­duits dans ces trois pays n’y ont pas changé la nature capi­ta­liste des rap­ports de pro­duc­tion et de pro­priété domi­nants. Même au Venezuela, pays qui a connu le plus grand nombre de natio­na­li­sa­tions – et de loin, le sec­teur capi­ta­liste privé repré­sen­tait encore, en 2009, 70% du PIB.

Equateur : l’audit de la dette

L’Equateur a pris une impor­tante ini­tia­tive concer­nant la dette publi­que. Rafael Correa a créé en juillet 2007 la Commission d’audit inté­gral de la dette publi­que interne et externe (CAIC). C’est une com­mis­sion com­po­sée de douze mem­bres des mou­ve­ments sociaux et d’ONG d’Equateur, six mem­bres de cam­pa­gnes inter­na­tio­na­les pour l’annulation de la dette du tiers-monde et quatre délé­gués de l’Etat (le minis­tère des Finances, la Cour des Comptes, la Commission anti-cor­rup­tion et le Parquet géné­ral). Il n’y a pas de repré­sen­tants de la société civile (ce qui inclut les asso­cia­tions patro­na­les par exem­ple), mais bien des délé­gués des mou­ve­ments sociaux, comme le mou­ve­ment indi­gène (la CONAIE) et d’autres mou­ve­ments sociaux radi­caux d’Equateur. L’idée de Correa et d’un sec­teur de son gou­ver­ne­ment était d’essayer de ne pas rem­bour­ser une partie impor­tante de la dette publi­que.

A partir de novem­bre 2008, l’Equateur a sus­pendu le rem­bour­se­ment d’une grande partie de sa dette com­mer­ciale . Sur la base des résul­tats de l’audit, les auto­ri­tés équa­to­rien­nes ont refusé de conti­nuer de payer une dette iden­ti­fiée comme mar­quée par la fraude et de nom­breu­ses irré­gu­la­ri­tés. La presse finan­cière inter­na­tio­nale a hurlé au scan­dale car l’Equateur a osé refu­ser de payer alors qu’il en avait les moyens. En juin 2009, les déten­teurs de 91 % des bons en ques­tion ont accepté la pro­po­si­tion de rachat de ceux-ci à 35% de leur valeur nomi­nale. Cela repré­sente une éco­no­mie de 300 mil­lions de dol­lars par an.

L’Equateur offre l’exemple d’un gou­ver­ne­ment qui adopte la déci­sion sou­ve­raine d’enquêter sur le pro­ces­sus d’endettement afin d’identifier les dettes illé­gi­ti­mes pour ensuite en sus­pen­dre le rem­bour­se­ment. La sus­pen­sion du paie­ment d’une grande partie de la dette com­mer­ciale suivie de son rachat à moin­dre coût montre que le gou­ver­ne­ment ne s’est pas can­tonné aux dis­cours de dénon­cia­tion. Ira-t-il plus loin ? Suspendra-t-il éga­le­ment le rem­bour­se­ment d’autres caté­go­ries de dettes ? Rien n’est cer­tain. Rafael Correa et son gou­ver­ne­ment peu­vent hési­ter comme tant d’autres et pour­sui­vre le paie­ment du reste de la dette. Il faut pren­dre en consi­dé­ra­tion le fait que l’Equateur est resté isolé sur la ques­tion de la dette : les autres gou­ver­ne­ments (y com­pris celui du Venezuela) pour­sui­vent les rem­bour­se­ments et ne met­tent pas en œuvre d’audit pour l’instant. Un élé­ment déci­sif sera la capa­cité de la popu­la­tion à se trans­for­mer en acteur direct du chan­ge­ment .

Confrontation, coup d’Etat et séparatisme

La stra­té­gie des Etats-Unis et de la classe capi­ta­liste locale est clai­re­ment axée sur la confron­ta­tion à l’égard des expé­rien­ces les plus radi­ca­les (Venezuela, Cuba, Bolivie, Equateur) : le coup d’Etat contre Chavez en 2002, le lock-out patro­nal de décem­bre 2002-jan­vier 2003, les vio­len­ces de la droite en Bolivie et ses menées sépa­ra­tis­tes, le sou­tien finan­cier massif de Washington aux orga­ni­sa­tions qui visent à désta­bi­li­ser et/​ou à ren­ver­ser les gou­ver­ne­ments pro­gres­sis­tes en place, le coup d’Etat mili­taire au Honduras en juin 2009. Ce coup n’aurait pu avoir lieu sans l’assentiment du Pentagone qui exerce sur la direc­tion de l’armée hon­du­rienne une influence déci­sive depuis une cin­quan­taine d’années. Alors que l’Organisation des Etats amé­ri­cains a condamné le putsch et sus­pendu la par­ti­ci­pa­tion du Honduras tant que le pré­si­dent consti­tu­tion­nel, Manuel Zelaya, ne sera pas réin­vesti dans ses fonc­tions, alors que l’UNASUR a annoncé qu’elle n’accepterait pas les élec­tions convo­quées sous le régime de facto, le pré­si­dent Barack Obama et sa secré­taire d’Etat Hilary Clinton ont adopté une atti­tude visant à impo­ser un com­pro­mis inac­cep­ta­ble : le retour de Manuel Zelaya à la pré­si­dence du pays en échange de l’amnistie pour les put­schis­tes, de la for­ma­tion d’un gou­ver­ne­ment d’unité avec ceux-ci et de l’abandon de la tenue d’un réfé­ren­dum consti­tu­tion­nel. Washington veut ainsi mon­trer aux gou­ver­ne­ments latino-amé­ri­cains qu’elle n’est pas dis­po­sée à accep­ter sans réagir l’extension de l’ALBA, à laquelle le Honduras venait d’adhérer, et la mul­ti­pli­ca­tion de pro­ces­sus consti­tu­tion­nels débou­chant sur la récu­pé­ra­tion du contrôle de la sou­ve­rai­neté sur les res­sour­ces natu­rel­les au détri­ment des pri­vi­lè­ges des socié­tés trans­na­tio­na­les états-unien­nes. Washington veut aussi empê­cher la remise en cause des trai­tés bila­té­raux de libre com­merce. De plus, face à la déci­sion de l’Equateur de mettre fin à la pré­sence de l’armée états-unienne sur son ter­ri­toire , Washington a obtenu de la Colombie qu’elle mette à sa dis­po­si­tion sept bases mili­tai­res sup­plé­men­tai­res.

Les Traités de commerce entre les peuples

En oppo­si­tion aux trai­tés de libre com­merce que signent cer­tains pays d’Amérique latine avec les Etats-Unis ou l’Union euro­péenne, les nou­veaux accords qui ont été passés entre les gou­ver­ne­ments du Venezuela, de la Bolivie et de Cuba méri­tent d’être sou­li­gnés. Citons par exem­ple les 20 000 méde­cins cubains qui vont tra­vailler volon­tai­re­ment au Venezuela pour four­nir une méde­cine gra­tuite, en prio­rité dans les quar­tiers pau­vres, ou les 50 000 opé­ra­tions de la cata­racte ou d’autres pro­blè­mes de la vue dont ont béné­fi­cié gra­tui­te­ment des citoyens véné­zué­liens dans des hôpi­taux cubains. En échange, prin­ci­pa­le­ment sous forme de troc, le Venezuela four­nit du pétrole à Cuba. Le même type d’accord s’applique entre le Venezuela et la Bolivie.

En conclu­sion, les expé­rien­ces en cours dans ces pays sont très dif­fé­ren­tes de l’image cari­ca­tu­rale et néga­tive qu’en donne la majo­rité des medias. Les pro­ces­sus sont com­plexes et par­fois contra­dic­toi­res, des reflux sont pos­si­bles, même pro­ba­bles. Il est pos­si­ble que les gou­ver­ne­ments n’aillent pas assez loin dans les trans­for­ma­tions poli­ti­ques et socia­les favo­ra­bles au peuple. La désta­bi­li­sa­tion orches­trée par les clas­ses domi­nan­tes loca­les et Washington peut réus­sir à inflé­chir le pro­ces­sus en cours.

Claudio Katz sou­li­gne une simi­li­tude pos­si­ble entre les expé­rien­ces en cours et ce qui s’est passé au Mexique après l’authentique révo­lu­tion mexi­caine de 1910-1920 : « La tra­jec­toire suivie par la révo­lu­tion mexi­caine indi­que une autre issue pos­si­ble aux pro­ces­sus natio­na­lis­tes actuels. Cet évé­ne­ment a été célé­bré offi­ciel­le­ment pen­dant des dizai­nes d’années comme un fait mar­quant de la lutte pour l’émancipation, mais en réa­lité il a permis à une classe capi­ta­liste de naître au sein de l’Etat. De nom­breux récits ont montré com­ment les figu­res émi­nen­tes de la révo­lu­tion se sont enri­chies avec les fonds publics, aux dépens de la majo­rité du peuple. Cette dupli­cité entre le mythe libé­ra­teur et la réa­lité oppres­sive a dominé pen­dant des dizai­nes d’années la vie poli­ti­que mexi­caine et doit être étu­diée avec atten­tion au Venezuela, en Bolivie et en Equateur. La créa­tion d’un seg­ment de pri­vi­lé­giés – né des entrailles mêmes d’un pro­ces­sus libé­ra­teur – consti­tue un des deux grands dan­gers que les pro­ces­sus radi­caux des trois pays doi­vent affron­ter. »

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