Les études, qu’ossa donne ?

Mis en ligne le 27 mars 2008

« Non, mais c’est vrai par exemple, quand tu y penses, les études, qu’ossa donne ? Ça ne donne rien. C’est vrai. On en a-tu des études dans la famille, nous autres ? On n’en a pas. Moi, ça fait 15 ans que je tra­vaille, ça fait 15 ans que je n’ai pas besoin d’avoir étudié. Vraiment, les études, qu’ossa donne ? » (Librement adapté du mono­logue d’Yvon Deschamps, « Les unions, qu’ossa donne?»)

Par Jacques Lanctôt
(Extrait du site web de Canoë)

Quelle drôle d’époque nous vivons. L’impression de tou­jours avan­cer un peu plus en arrière. L’époque du chacun-pour-soi. Une époque où le bon sama­ri­tain peut faci­le­ment être soup­çonné de ter­ro­risme, cette notion au dos très large, mais que les États-Unis bran­dissent dès que quelqu’un, une orga­ni­sa­tion, une for­ma­tion poli­tique, un pays osent remettre en ques­tion leur hégé­mo­nie. À force de crier aux loups, au géno­cide, au fas­cisme, on bana­lise ces termes et on passe faci­le­ment à côté des vrais enjeux, des vrais dangers.

Tout se passe comme si on n’avait plus le droit de se rebel­ler devant l’injustice. Pour cela, on n’a pas à deman­der la per­mis­sion à per­sonne. Prenez, par exemple, la grève étu­diante dans une uni­ver­sité fran­co­phone à Montréal. Vous avez là des jeunes, au début de la ving­taine, qui reven­diquent ce que nous avions reven­di­qué avant eux et qu’on sem­blait avoir obtenu, une uni­ver­sité acces­sible pour toutes les classes de la société, ouverte sur le monde et qui n’obéit pas aux lois du marché, une uni­ver­sité qui offre du savoir sans se deman­der si c’est ce genre de savoir que les com­pa­gnies qui embauchent actuel­le­ment veulent qu’on enseigne à cette future main-d’œuvre. Ces jeunes acceptent de ris­quer de perdre leur tri­mestre, de devoir reprendre les cours perdus au début de l’automne, d’écourter leurs vacances ou leur tra­vail d’été, pour deman­der à leur uni­ver­sité, au gou­ver­ne­ment, aux élus une plus grande com­pré­hen­sion de leurs demandes tout à fait nor­males : le retour au gel des frais de sco­la­rité et le main­tien des facul­tés et des pro­grammes actuels, de façon à ce que la résorp­tion du défi­cit dû à une mau­vaise ges­tion, le fameux plan de redres­se­ment, ne se fasse pas au détri­ment de la qua­lité de l’enseignement et de l’éventail des cours offerts jusqu’à maintenant.

Or, plutôt que de donner la parole aux étu­diants, que d’entendre leurs doléances et pro­po­si­tions, on n’entend que les porte-parole offi­ciels de l’université, avec le nou­veau rec­teur à leur tête, qui condamnent una­ni­me­ment l’action des étu­diants et qui envoient poli­ciers et agents de sécu­rité en guise de réponse et de dia­logue. Cela frise l’intimidation et la pro­vo­ca­tion. Les étu­diants jusqu’à main­te­nant ont tous les torts, ce sont des enfants gâtés qui se plaignent le ventre plein, ce sont des cas­seurs, des irres­pon­sables qui veulent détruire l’institution uni­ver­si­taire, qui menacent la sécu­rité des per­sonnes, comme l’affirme la direc­tion de l’université, dans une lettre alar­miste publiée dans Le Devoir du 26 mars der­nier. Avons-nous oublié que nous avons, nous aussi, à une autre époque, reven­di­qué ces mêmes droits qu’on s’apprête à couper ? Et que c’est grâce à ces mobi­li­sa­tions conti­nues que les choses ont eu l’air de bouger petit à petit, dans la foulée de la Révolution tran­quille, jusqu’à la créa­tion d’une uni­ver­sité popu­laire, l’UQAM et son réseau universitaire ?

Ne don­nons pas raison, de grâce, à « Dany le Rouge » à qui on vient de dérou­ler le tapis rouge, sans jeu de mots, en invi­tant ce repenti venu d’outre-mer à grand ren­fort de publi­cité — une petite escale à Montréal avant la grande tour­née nord-amé­ri­caine, c’est tou­jours de mise —, pour donner une ou deux confé­rences à ceux qui ont la mémoire vacillante et qui cherchent à donner un nou­veau sens à l’immobilisme. La marque de com­merce de Daniel Cohn-Bendit est d’affirmer, tout guille­ret malgré son âge avancé : « Vous savez, moi j’y étais, m’sieurs-dames, sur les bar­ri­cades en mai 1968. » Il clame depuis belle lurette, grâce à la répu­ta­tion sur­faite de son passé d’anarchiste, qu’il ne sert plus à rien de se récla­mer de la pensée de mai 68, qu’il est temps de s’assagir et d’être prag­ma­tique, don­nant mal­heu­reu­se­ment raison à Brel qui chan­tait « plus ça devient vieux, plus ça devient bête ». Heureusement, il y a des exceptions.

Si les gou­ver­ne­ments réus­sissent à sur­vivre à la crise des cré­dits hypo­thé­caires, en allant même jusqu’à rache­ter les dettes des banques — on natio­na­lise les pertes, mais on pri­va­tise les pro­fits —, par­fois même par une simple opé­ra­tion comp­table, com­ment ne serait-il pas pos­sible d’entrevoir une solu­tion autre au défi­cit actuel de l’UQAM, dû non pas uni­que­ment à la mau­vaise admi­nis­tra­tion de l’ancien rec­teur, mais aussi au sous-finan­ce­ment chro­nique des uni­ver­si­tés et du savoir. Le gou­ver­ne­ment actuel n’a pas hésité, il y a quelques semaines, à « sauver » la mul­ti­na­tio­nale Alcoa en lui prê­tant 228 mil­lions de dol­lars libres d’intérêts pen­dant 30 ans (une pinotte pour ce géant de l’aluminium), et en lui garan­tis­sant des blocs d’énergie à très bon prix, com­ment ne pour­rait-il pas inves­tir davan­tage dans ces 40 000 étu­diants qui fré­quentent cette uni­ver­sité et qui repré­sentent l’avenir du Québec ?

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